interview

"Homme politique', ce n'est pas une insulte", Vincent de Wolf

©Thierry du Bois

Il a failli être employé de banque et a atterri en politique parce que son père le lui a demandé. Le bon petit soldat libéral a vu passer sa chance de diriger le gouvernement bruxellois. Mais il n’est pas triste, dit-il. Interview.

Le MR est sorti des élections du 25 mai en deuxième position à Bruxelles. Vincent De Wolf, son chef de file, a recueilli le deuxième meilleur score en voix de préférence (19.919). Il ne sera pas ministre-président, mais chef de groupe de l’opposition. Certes, ce sera un job à temps plein. "Comme chef de groupe, je suis un peu le permanent de service", ironise-t-il. Comment a-t-il vécu ces moments où son destin aurait pu basculer? Et qui est vraiment le bourgmestre d’Etterbeek? Rencontre dans le Parc de Bruxelles, quelques minutes avant la rentrée du Parlement de la Communauté française.

Vous avez mené la liste MR à Bruxelles. Et vous voilà chef de l’opposition au parlement bruxellois. Ce n’est pas ça que vous aviez imaginé…

Ce n’était pas gagné d’avance. J’avais un vrai challenge et je crois que je l’ai relevé. Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais pensé faire plus de voix que Joëlle Milquet ou Charles Picqué. J’ai réalisé le 2e score, avec près 20.000 voix (derrière le FDF Didier Gosuin, NDLR). Tout le monde me demandait: ‘Tu seras ministre-président ou bien tu seras ministre?’ Mais je ne suis pas triste pour ça. Cela n’entame pas mon enthousiasme, ni ma volonté de faire bouger les choses. À Bruxelles, l’opposition, c’est nous. C’est un beau rôle aussi d’être le fer de lance de l’opposition.

Mais ce n’est pas aussi gratifiant?

Évidemment, ce qui m’intéresse en politique, c’est de faire bouger les choses. Je suis quelqu’un de concret. Dans l’opposition je n’y arriverai pas, c’est vrai, mais il faudra quand même tenir compte des choses pertinentes que nous dirons. Sur l’emploi et la formation, le programme du gouvernement bruxellois est trop maigre, selon moi, mais il y a des passages entiers de la déclaration gouvernementale qui sont recopiés de notre programme. Recopiés! Notamment sur l’école et l’entreprise, la formation en alternance. Si le gouvernement fait du bon boulot, on le dira, mais si cela ne nous plaît pas, on le dira aussi. Et s’il réalise des choses qui étaient dans notre projet, on dira ‘c’est bien, mais c’est nous qui l’avions proposé’. Je sais que ce n’est pas le problème des gens, mais il faut être honnête.

Il y a tout de même de l’amertume…

Ce qui me choque, c’est que nous, nous avons joué le jeu institutionnel. J’ai été le Monsieur MR bruxellois qui a négocié la 6e réforme de l’État avec les gouvernements fédéral et régional. Nous avons été très loyaux. Nous avons été proactifs pour que la région ait davantage de compétences. Est-ce que l’honnêteté n’aurait pas voulu que nous puissions exécuter ce que nous avions contribué à créer? Au lieu de cela, le parti qui a attaqué cette réforme, qui a dit qu’elle allait créer une sous-nationalité à Bruxelles — il faut relire ça-, qui a dit que ce serait une faillite financière… maintenant c’est lui qui va l’exécuter! Oui, c’est particulier, disons. Mais en politique, c’est le genre de chose qui peut arriver.

Et si demain, on vous propose un poste de ministre au fédéral?

On n’est pas candidat à un poste fédéral. Mais je suis à la disposition du parti et je respecterai toute décision prise par mon président. Je ne ferai pas d’autres commentaires…

C’est votre côté "bon petit soldat", comme vous l’avez déclaré dans plusieurs interviews?

(Sourire) Peut-être que je devrais adapter l’expression. Mais j’ai dit ça parce que je crois avoir toujours défendu d’abord l’intérêt du parti et respecté la parole donnée. Je n’ai pas de plan de carrière, je n’ai pas revendiqué un poste, jamais. Peut-être parce que je suis arrivé dans la politique un peu par accident, que je me suis senti très bien dans ma commune, et que j’ai une vie en dehors de la politique. Même si depuis deux ans, la vie politique a pris un poids beaucoup plus considérable dans mon équilibre de vie global.

Avec le recul, fallait-il déclarer ouvertement que le MR visait la place de numéro 1 à Bruxelles?

C’était réalisable. D’autant plus que quand je suis allé dormir le soir du 25 mai, on était le premier parti. Cela se joue à pas grand-chose. Cela aurait pu être possible et cela le reste dans le futur.

Malgré la sociologie de Bruxelles qui évolue?

Mais oui. Et je pense que plus elle évolue, plus ce sera possible. Parce que les gens ne veulent plus de l’assistanat, des discours tout faits, que l’on soit d’origine bruxello-bruxelloise ou qu’on vienne d’ailleurs, chacun veut être autosuffisant. Je vois ça à l’université: le nombre de jeunes de toutes origines qui réussissent, qui créent des entreprises… De plus en plus. Je suis allé dans de nombreux athénées pendant la campagne. Les jeunes me disaient ‘ce n’est pas possible si on est d’origine ceci ou cela…’ Alors je leur dis ‘moi aussi je suis d’origine ceci ou cela, et j’ai aussi dû combattre pour y arriver’.

Vous êtes né dans une famille d’origine modeste…

"J’ai été élevé selon le principe ‘au plus tu travailles, au plus tu réussis, c’est l’effort qui est récompensé’. Et aussi dans le respect de la parole donnée."

Mon père était ouvrier, ma mère couturière. Il était orphelin à 14 ans. Quand il est revenu de la guerre, il avait une vingtaine d’années. Il ne connaissait rien d’autre qu’Etterbeek, donc il est retourné là. Il est entré comme ouvrier communal à l’hôpital d’Etterbeek. Puis il a fait des études en cours du soir, il est devenu ébéniste et il a finalement dirigé l’ensemble des ouvriers de l’hôpital. Il a fait une belle carrière. Voilà, ce n’est pas un étendard, mais si on connaît cela, on comprend comment je fonctionne. J’ai été élevé selon le principe ‘au plus tu travailles, au plus tu réussis, c’est l’effort qui est récompensé’. Et aussi dans le respect de la parole donnée: quand on s’engage, on s’y tient.

Je pense que c’est ce qui manque parfois en politique aujourd’hui. Je ne supporte pas qu’on dise ‘c’est un politique’comme si c’était une insulte. Il faut accepter qu’en démocratie, il y a des mandants et des mandataires.

Au départ, vous ne vous destiniez pas à la politique?

Non. Mon père était fonctionnaire communal et quand il a été pensionné en 1982, comme il n’avait que des amis et qu’il était au syndicat libéral de la fonction publique, on lui a demandé de se mettre sur la liste libérale. Et il a dit ‘pas moi, mais peut-être mon fils?’

Pourquoi votre père n’avait-il que des amis?

(Sourire). Parce que quand il était jeune, il avait été apprenti pâtissier et il faisait des bûches de Noël extraordinaires. Ca rendait ma mère folle parce que quand il en faisait, il en préparait quatre-vingts! Et il les donnait… Les gens savaient ça, alors ils venaient tous… Donc, il n’avait que des amis.

Et donc, vous vous retrouvez sur la liste…

Oui. À l’époque, le parti n’avait plus qu’un seul conseiller communal à Etterbeek. C’était l’époque du FDF avec Léon Defosset. Je sortais de l’ULB, j’avais terminé mes études en 1981. C’est certainement grâce à mon père que j’ai fait un score sympathique, et j’ai été nommé mandataire du CPAS, tout seul contre toute la majorité. Aux élections suivantes, en 1988, j’étais tête de liste. J’étais très peu connu, et j’avais devant moi Léon Defosset, ancien ministre fédéral et ancien président de parti… Et nous sommes passés de 4 à 8 sièges. Je suis alors devenu premier échevin, avec un accord disant que 3 ans plus tard je devenais bourgmestre. Mais deux ans et demi plus tard, Léon Defosset est décédé d’une leucémie et je lui ai succédé, le 2 janvier 1992. Ca a été terrible avec le FDF. J’étais toujours peu connu, et il fallait réussir à se maintenir parce qu’on votait trois ans plus tard. Le FDF s’est attaqué à moi de manière extrêmement méchante. Sur ma personne.

Sur votre personne?

Ah oui, oui. C’était fou. Mon papa était décédé en 1994 et ils avaient inventé que j’avais fait fermer le cimetière d’Etterbeek pour ne voir personne à l’enterrement de mon père. Ce qui est complètement fou, et faux. Ils ont publié ça, dans un toutes-boîtes! J’ai dû le dire à ma mère, j’en ai pleuré, j’ai failli tout arrêter. J’en parle encore difficilement aujourd’hui… Ils disaient aussi que j’avais abattu l’église Ste Gertrude sans raison, uniquement pour me faire connaître… Il y a eu une fausse "Vie etterbeekoise" où je reconnaissais soi-disant que j’avais abattu l’église sans raison.

Tout ça parce qu’ils n’avaient plus le mayorat?

"Tout le monde me demandait: ‘Tu seras ministre-président ou tu seras ministre?’ Mais je ne suis pas triste. Cela n’entame pas mon enthousiasme, ni ma volonté de faire bouger les choses."

Oui. Ca a été très dur. Je crois d’ailleurs que le cas a été étudié en sociologie politique, parce que toute leur campagne a été menée ‘contre’ moi, et pas ‘pour’ un projet. Ils m’ont tout le temps décrit de manière extrêmement négative. Et ce qui s’est produit en 1994, c’est qu’à titre personnel, j’ai fait plus de voix que toute leur liste… Nous avons quasi atteint la majorité absolue. Six ans plus tard, j’ai accepté de faire une majorité avec le FDF, cela a bien marché pendant 12 ans. Et puis Olivier Maingain -avec qui j’ai fait toutes mes études à l’ULB, par ailleurs- a décidé qu’il ne voulait plus que le FDF travaille avec le MR. Cela a provoqué des gros problèmes de personnes dans la commune, parce que des liens d’amitié étaient nés entre nous. Vous savez, quand on travaille ensemble pendant 12 ans, on y croit…

Vous êtes resté marqué par cette guerre communale?

Le soir de l’élection, les jeunes du FDF sont venus me féliciter. Je leur ai demandé s’ils se rendaient compte de ce qu’ils avaient fait. Je leur ai expliqué. Ils m’ont dit ‘vous avez raison parce que pour nous, vous n’étiez pas un homme, vous étiez une cible. Et donc tout était bon pour vous abattre.’ Je leur ai dit de ne pas oublier que dans ‘homme politique’, il y a aussi ‘homme’. J’en ai beaucoup souffert, j’en ai tapé dans les murs. Mais ça m’a conduit à ne pas faire la même erreur. Je ne suis pas un saint, je n’ai pas été élevé pour tendre l’autre joue. Je fais de la politique pour essayer de faire triompher mes idées, pas pour abattre mon adversaire.

Avec votre parcours, vous auriez aussi bien pu devenir socialiste?

Né à Etterbeek le 6 mars 1958.
Marié, 3 filles
Licencié en droit (1981), agrégation (1982), sciences criminologiques (1984) — ULB
Depuis 1980: Elève-assistant, assistant puis chargé de cours de droit romain à l’Université libre de Bruxelles
Avocat au Barreau de Bruxelles
1983-89: Conseiller au CPAS d’Etterbeek.
1989-92: Premier échevin
Depuis 1992: Bourgmestre d’Etterbeek
Depuis 1999: Député régional bruxellois
2009-11: Vice-président du parlement de la région de Bruxelles Capitale
Depuis 2011: Président du groupe MR au Parlement de Bruxelles-Capitale
Depuis 2014: Député de la Communauté française de Belgique

Je suis un vrai libéral social. Mon père n’était pas délégué syndical pour rien. Je pense que pour partager la richesse, il faut d’abord la créer. Je crois en l’effort individuel, l’entreprise, la création de valeur ajoutée, la valeur des individus, la liberté, toutes ces valeurs que j’ai connues à l’époque où Louis Michel était président du parti. Je pense que l’économie, c’est l’économie réelle, je ne suis pas quelqu’un qui défend le grand capitalisme désincarné.

Cela vous énerve quand on parle des libéraux comme le parti des riches?

Bien sûr que ça m’énerve. J’ai souvent mené une politique plus sociale que dans les communes socialistes. La première personne qui m’a soutenu en politique, c’était une femme d’ouvrage de la commune. J’étais tout jeune bourgmestre, elle me dit ‘Monsieur ça fait 20 ans qu’on me promet de me nommer’. ‘Je lui dis: Madame ça fait 20 ans qu’on vous ment. Parce qu’il n’y a pas de cadre pour vous nommer’. Je lui ai dit la vérité. Après, j’ai réfléchi et du coup, on a créé un cadre pour la moitié du personnel de charge.

Prendre la tête de liste à Bruxelles, c’était jouer dans une autre division que la gestion communale?

Quand il y a deux ans, le président du parti a décidé de me donner la responsabilité de mener la liste MR à Bruxelles, j’étais assez impressionné par cette responsabilité, avec peut-être la possibilité de rentrer au gouvernement et peut-être de le diriger, avec de nouvelles compétences régionales. Ensuite, je me suis mis au travail. Et j’ai obtenu un résultat. Je suis passé de 5.000 à 20.000 voix de préférence, cela ne vient pas tout seul. De cela je suis fier, je dois avouer. Mon regret, c’est que mes parents n’ont pas connu cela.

Ils seraient fiers de voir que vous avez bénéficié de l’ascenseur social?

J’ai fréquenté l’Athénée royal d’Etterbeek. J’ai toujours été plutôt bon pour les études. J’ai découvert le droit par les sciences économiques. J’avais déjà un emploi dans une banque à 18 ans, en sortant de l’école. J’ai failli être employé de banque. Mais j’avais des copains qui faisaient le droit à l’ULB et je me suis dit que j’allais essayer aussi. Finalement, j’ai fait plus qu’essayer puisque j’ai fait une grande dis’en première année, je suis devenu assistant quand j’étais encore étudiant, et je n’ai jamais quitté l’université, en fait. J’ai étudié la criminologie en même temps que le droit. Depuis deux ans, je suis aussi chargé de cours à la Solvay Brussels School. J’adore donner cours.

Vous vouliez être avocat?

Moi, je pensais devenir juriste d’entreprise ou fonctionnaire. Et puis, ma femme m’a dit ‘tu es fait pour le barreau…’ Alors que je suis un timide qui s’est soigné, c’est un peu bizarre, mais voilà. Je me suis donc inscrit au barreau. Ce n’était pas facile. Le monde judiciaire est un monde très fermé quand on n’est pas connu, quand on vient de nulle part. Mais quand je veux vraiment quelque chose, je peux mordre sur ma chique jusqu’au moment où je l’obtiens. J’ai créé ma petite entreprise, nous sommes maintenant une dizaine d’avocats. Cela veut dire aussi que pour ma vie personnelle -j’ai trois enfants-, il ne reste pas beaucoup de temps. Le problème, c’est que je suis passionné par beaucoup de choses… Mais j’ai toujours respecté une règle: quand la famille appelle, j’arrête tout et j’y vais.

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