interview

"On comprend enfin que le piétonnier est un formidable atout"

©France Dubois

Retour des touristes et boom des investissements dans le centre-ville: le bourgmestre de Bruxelles pousse un cocorico sur "son" piétonnier.

Souvent galvaudée, employée à tort et à travers, l’expression "annus horribilis" prend tout son sens à l’heure d’évoquer Bruxelles en l’an 2016. Des attentats à la mobilité cauchemardesque, coup d’œil dans le rétroviseur avec un bourgmestre, Yvan Mayeur (PS), qui, comme d’habitude, a laissé la langue de bois au vestiaire.

Si on dit "2016, année pourrie pour Bruxelles", vous répondez quoi?
C’est une année terrible, effectivement. En fait, pour moi, l’année a commencé en novembre 2015 avec les attentats de Paris, le lockdown à Bruxelles et l’apogée du mois de mars avec les attaques à Zaventem et à Maelbeek. Ensuite, toute la tension qui va durer jusqu’à aujourd’hui. Donc, c’est quatorze mois très difficiles. C’est une année qu’on aimerait oublier et en même temps une année qu’on ne peut pas oublier – garder en mémoire le souvenir et les traces de tout cela.

En 2016, a-t-on appris à mieux gérer le phénomène djihadiste?
Je dirais que c’est l’année où on s’est aperçu qu’il y avait énormément de petite criminalité et de délinquance derrière ce phénomène djihadiste, qu’il y avait des liens avec la criminalité urbaine comme le trafic de drogue. On a pu démontrer que l’espèce de pureté religieuse dans laquelle se drapent les djihadistes belges n’est qu’un paravent pour des réalités de délinquance et de criminalité.

"Oui, les touristes reviennent à Bruxelles, le marché de Noël cartonne, tout cela va dans le bons sens."

Mais estimez-vous avoir tous les outils en main pour lutter contre la menace terroriste?
Non. Et à cet égard j’attends avec beaucoup d’impatience et d’inquiétude les résultats de la commission d’enquête parlementaire. On le sait, il nous faut des moyens complémentaires et j’espère qu’on ne va pas oublier la réalité locale. Je pense que bien lutter contre le terrorisme et le radicalisme, c’est être bien armé au plan local en terme de prévention et d’encadrement de la jeunesse. Mais rester dans le cadre commun qui est le nôtre: le cadre démocratique. En plus, sur le plan de la sécurité stricto sensu, il nous manque 600 policiers à Bruxelles et rien que sur le radicalisme, je peux engager 50 policiers de terrain.

En 2016, la mobilité a été désastreuse à Bruxelles, ça va forcément aller mieux en 2017…
Non. Il faut le dire très clairement aux gens: tant qu’ils prennent leur voiture pour aller travailler chaque matin à Bruxelles, ça n’ira pas mieux…

Mais ils le font parce qu’il n’y a pas d’alternative valable…
Oui, d’accord. Mais à un moment donné, il faut que chacun trouve une alternative, trouve une solution en attendant que les autorités prennent des mesures. Et qu’on fasse pression sur les autorités. Moi, je subis des pressions invraisemblables en faveur de la voiture, on me presse dès que je prends une mesure qui concède un peu d’espace aux vélos ou que je veux supprimer des places de parking qui encombrent l’espace public. On a toujours ce lobby des voitures qui intervient et fait pression. Je ne sens pas cette même proactivité en ce qui concerne les transports collectifs. C’est cela qu’il faudrait changer dans ce pays!

Expliquez.
On doit avoir une exigence beaucoup plus élevée au niveau du transport public, que ce soit la SNCB ou la Stib, on doit avoir une exigence citoyenne beaucoup plus forte. Ça manque de réactivité. Le politique prendrait alors vraiment le dossier en main…

"Je vois aussi les investisseurs qui viennent pour développer le commercial."

Mais c’est le rôle de la Région bruxelloise, ça, aussi. Elle est absente de ce débat?
Non, mais il y a par exemple un plan métro qui doit encore être développé, je demande un métro jusqu’à l’hôpital militaire de Neder-Over-Hembeek. D’abord parce que la population y est très dense, ensuite parce que c’est l’entrée Nord de Bruxelles via Vilvorde: les gens pourraient abandonner leur voiture pour le métro. Il faut investir. Maintenant, il faut aussi des mesures plus radicales comme l’interdiction des camions polluants qui roulent au diesel, c’est une mesure qui doit être prise plus rapidement. Il faut aussi rapidement réduire le nombre de voitures qui entrent dans Bruxelles.

Et comment fait-on cela?
On doit y aller vite et y aller fort. On doit urgemment évacuer 30% des voitures qui entrent chaque jour dans le centre de Bruxelles. Cela ne sert à rien de les faire venir, il n’y a pas de place. Il faut que les gens comprennent qu’il n’y a plus de place pour ces voitures. C’est tout.

Faites-vous confiance au ministre de la Mobilité Pascal Smet pour régler ce problème?
Non, je fais confiance au gouvernement. La mobilité, aujourd’hui, c’est une responsabilité collective. Il y a bien sûr un ministre en charge mais c’est une responsabilité collective, ça intéresse tout le monde et ça concerne tout le monde.

La problématique des particules fines à Bruxelles inquiète de plus en plus de monde…
À raison, je pense que le diesel devrait être très vite interdit, avec les camions en priorité. On doit trouver des alternatives chez les constructeurs. Également pour les transports en commun. Je l’ai dit à la Stib mais ils ne veulent pas entendre: partout en Europe, dans toutes les villes, on passe aux bus électriques, de Paris à Florence en passant par Strasbourg. Mais nous à Bruxelles, on a des ingénieurs – sans doute les plus intelligents du monde… – qui viennent nous dire qu’à Bruxelles, ça ne fonctionne pas. Donc on choisit de l’hybride diesel et on va investir pour des années dans des transports publics hybrides diesel. Je trouve cela incroyable. Je n’en reviens pas de cette décision, elle est complètement à contresens de l’Histoire, des besoins de santé publique; elle va contre les besoins des citoyens vivant à Bruxelles. C’est un très mauvais choix.

"La Stib investit dans des bus hybrides au diesel, je trouve cela incroyable..."

À Paris, sont-ils plus proactifs?
À Paris, c’est un fonctionnaire qui prend la décision.

Et alors?
Il n’est pas élu et on n’expose pas les responsables politiques comme ici en Belgique. Chez nous, Bruxelles Mobilité, personne ne sait ce que c’est et donc on impute la faute à tel ou tel ministre ou bourgmestre. Moi, je suis prêt à prendre mes responsabilités, et ça m’en coûte, mais je le fais.

Mais diriez-vous qu’à Bruxelles, actuellement, on est en train de jouer avec la santé des gens?
Mais pas qu’un peu! On est en train de jouer l’avenir de la santé des Bruxellois en continuant à autoriser du diesel à Bruxelles et en maintenant le volume de véhicules qui usent des carburants fossiles dans le centre de la ville. C’est grave. C’est un problème essentiel de santé publique et de santé collective.

Vouloir interdire les vieilles voitures au diesel, c’est attaquer les plus pauvres.
Je ne raisonne pas comme ça. Les plus gros pollueurs, ceux qui roulent le plus, ce sont les camions et les bus, qui doivent montrer l’exemple. Le service public doit monter l’exemple. Réduire le nombre de véhicules polluants qui rentrent dans Bruxelles, ça ne portera pas préjudice aux Bruxellois avec peu de moyens.

En termes touristiques, ça va mieux en cette fin d’année?
Oui, les touristes reviennent à Bruxelles, le marché de Noël cartonne, tout cela va dans le bons sens. Les Français et les Allemands reviennent, maintenant on doit encore travailler sur les touristes asiatiques. Il faut rassurer les gens. Partout où je vais dans le monde, je passe mon temps à rassurer les gens et à expliquer combien Bruxelles est une ville formidable et rassurante. Il faut séduire, il faut convaincre.

Votre piétonnier, il joue quel rôle là-dedans?
Mais tout le monde s’aperçoit enfin quel formidable atout c’est ce piétonnier! Et qu’est ce que j’aurai dû subir là-dessus! Aujourd’hui, on a les touristes qui reviennent, mais on a aussi un formidable boom d’investissements immobiliers, on n’a plus connu cela depuis 20 ans. En termes de création de logements privés, notamment, c’est incroyable. Je vois aussi les investisseurs qui viennent pour développer le commercial, je vois des privés qui sont tout sauf des philanthropes venir me demander de pouvoir investir. Ils nous demandent juste d’aller plus vite pour réaliser les travaux d’aménagement.

"Ce piétonnier est moche et on veut le rendre beau. On attend que Beliris veuille bien démarrer les travaux."

Oui, ça traîne vos travaux…
C’est vrai, ce piétonnier n’est pas le nôtre, c’est un truc moche des années 1970, c’est une horreur. On veut remplacer tout cela, on veut mettre de la pierre bleue, un matériau noble, un matériau belge, on veut un aménagement de plain-pied, faire de ce cœur de ville un endroit beau et emblématique.

Qu’est-ce que vous attendez?
Que Beliris veuille bien démarrer les travaux…

Didier Reynders, qui a la tutelle sur Beliris, avait pourtant promis de le faire…
On a déjà perdu de nombreux mois: les travaux devaient commencer en mars et les recours de quelques-uns retardent aussi les travaux.

En termes de gouvernance, Laurence Bovy a été désignée à la tête de Vivaqua alors qu’un chasseur de tête que vous aviez mandaté l’avait classée en 3e position. Comment expliquez-vous cela?
Je dis qu’un chasseur de têtes, ce n’était que la première mi-temps du match et qu’un match ça se joue en deux mi-temps. Et que le résultat c’est après 90 minutes. Effectivement, le chasseur de têtes avait retenu 3 personnes, effectivement, sur CV, il y avait une différence entre l’expérience des uns et des autres mais ensuite un jury a auditionné les 3 candidats et a jugé que la candidate Laurence Bovy était largement supérieure aux autres. C’est un jury sans aucun élu politique, des experts. Donc, on a suivi l’opinion du jury. Si on avait pris une autre décision que nommer celle qui est sortie la première du jury, on aurait pu dire que c’était une ingérence politique, mais ici ce n’est pas le cas.

Mais alors pourquoi ne pas vous contenter d’un jury et épargner les 50.000 euros qu’a coûtés le travail du chasseur de tête?
Non, parce que le chasseur de tête a reçu beaucoup de candidatures et a dû élaguer.

Et il a classé les candidats…
Il a montré qu’il y avait des différences dans l’expérience sur base des CV. Mais il fallait un jury pour déterminer quel était le meilleur profil par rapport aux enjeux du secteur.

C’est-à-dire?
Qu’il nous faut quelqu’un capable de dialoguer avec les Wallons. Il faut rappeler que les captages d’eau, c’est l’or bleu de la Wallonie, on a besoin d’en discuter avec les Wallons.

Et Laurence Bovy est plus à même de discuter avec les Wallons?
C’est une évidence. Elle siège à la société wallonne des eaux et connaît le secteur.

"Magnette a osé se battre sur le Ceta. C'est l'avenir"

2016, c'est la montée de l’extrême gauche dans les sondages. Ils sont gonflés à l’hélium ou c’est un phénomène que vous appréhendez en tant que socialiste?

Je n’ai pas le sentiment que les citoyens que je rencontre sont soudainement devenus communistes. On verra si les sondages ont raison. Je pense qu’il y énormément de com’ et d’engouement médiatique autour du PTB. Maintenant, ces gens sont-ils en mesure de gérer une collectivité, une ville, un pays? Je suis convaincu que non. Mais on verra, il faut laisser les gens choisir leur destin, c’est le principe de la démocratie, c’est pour cela qu’on vote.

Mais vous êtes convaincu que le PTB ne peut pas gérer?

J’en suis convaincu, ils ont un modèle restreint et construit; ça a l’air fort intelligent mais ça ne dépasse pas trois pages de discours. Ou alors on tourne boucle. Je suis persuadé que les réalités auxquelles nous sommes confrontés – comment construit-on une école, comment fait-on de la prévention de sécurité, comment fait-on de la santé publique autrement qu’en faisant du recrutement politique éhonté – tout cela, ils ne savent pas le comprendre ni y répondre avec leur modèle.

Que pensez-vous du fait qu’ils pratiquent la récupération politique dans leurs maisons médicales?

Je trouve que c’est extrêmement grave. Pendant 18 ans au CPAS, j’ai mené une politique de santé axée sur la prévention. J’ai notamment encouragé les gens à aller vers les maisons médicales. J’ai poussé le citoyen à faible revenu à aller d’abord se faire ausculter dans les maisons médicales. Pensez-vous que c’est pour qu’ils se fassent récupérer par le PTB? Je trouve cela honteux et scandaleux. Ça ne va pas. Une politique de santé publique, celle des CPAS, est détournée à des fins politiciennes. C’est inadmissible. Heureusement, toutes les maisons médicales ne sont pas PTB et on peut encore travailler avec des gens sérieux. Mais politiser les soins de santé et la relation au médecin, qui est censée être une relation de confiance, c’est un scandale.

Il y a un an, vous aviez appelé le Parti socialiste à se redynamiser et à reprendre prise avec la réalité du terrain. Estimez-vous que cela a été le cas?

Des positions plus fermes et plus marquantes ont été affirmées, et c’est plus proche de l’idéal que je défends. Quand je vois la manière dont Paul Magnette s’est battu dans le dossier du Ceta, pour moi, c’est ça l’avenir du socialisme en Europe. C’est prendre des positions, battre en brèche le discours dominant qui nous dit qu’il n’y a pas d’alternative, on peut résister à tout cela. La Wallonie et son ministre-président se sont battus, je trouve que c’est l’avenir. Ça montre que le socialisme démocratique en Europe est porteur d’espoir et capable de mener une stratégie visant à inverser la tendance. Magnette a osé et j’espère que ce sera contagieux.

À terme, Paul Magnette fera-t-il un bon président du PS?

Le jour où la place sera disponible j’imagine qu’il dira ce qu’il veut.

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