analyse

BlackRock, le nouveau Goldman Sachs?

En France, la proximité supposée du président avec les gestionnaires d'actifs - BlackRock en tête - passe mal. Et BlackRock est soupçonné d'être intéressé à la réforme des retraites.

Catapulté hors de l'anonymat, le nom de BlackRock est à présent associé à tous les travers du monde de la finance. Mais qui est ce géant américain, plus grand gestionnaire d'actifs au monde. Et a-t-il le bras aussi long qu'on le dit?

BlackRock par ici, BlackRock par là. Ces dernières semaines, il n’y en a (presque) plus que pour BlackRock – alors que jusqu’ici, ce nom était plutôt lové dans le confort de l’anonymat médiatique. C’est en France que cela secoue le plus. Lundi dernier, le siège parisien du gestionnaire d’actifs a été saccagé par des militants écologistes. Qui lui reprochent ses investissements "écocides". Et le soupçonnent de saliver à l’évocation de la réforme des retraites à laquelle la France se frotte.

Des soupçons persistants. Qui ont poussé, il y a un mois déjà, BlackRock à sortir de sa réserve: non, BlackRock n’est pas un fonds de pension et non, "en aucune manière", n’a cherché "à exercer une influence sur la réforme du système de retraite". Conclusion: les "incompréhensions" relatives à ses activités plaident pour davantage de "pédagogie".

"On lit énormément de bêtises à propos de BlackRock. Ces 7.500 milliards ne lui appartiennent pas, ce sont des actifs sous gestion, qui sont la propriété de leurs clients."
Thierry Philipponnat
Head of Research and Advocacy chez Finance Watch

Dans la foulée, ses accointances politiques ressortent et se mettent à coincer. La Légion d’honneur accordée par Macron à Jean-François Cirelli, le président de BlackRock France, fait grincer des dents. Et l’on reparle de l'allemand Friedrich Merz, cité dans la course à la succession d’Angela Merkel, lui aussi membre de l’écurie BlackRock. Ou de l’ancien ministre britannique des Finances, George Osbourne, recruté en 2017 par le géant américain.

Bref, voilà BlackRock propulsé sur le siège qu’occupait Goldman Sachs il y a quelques années. Celui de pieuvre tentaculaire de la finance. De grand méchant loup. Le Malin en personne. "Bien sûr que chez BlackRock, ils roulent pour eux, tranche Georges Hübner, professeur de finance à HEC Liège. S’ils sont devenus, en quelques années, le premier ‘asset manager’ du monde, c’est que ce ne sont pas des ‘gentils’."

Néanmoins, tout ceci mérite un brin de mesure. Et de contexte. Que fait BlackRock? Et quelle est l’étendue réelle de son pouvoir?

L'argent des autres

7.429
Actifs sous gestion
Fin 2019, BlackRock totalisait 7.429 milliards de dollars d'actifs sous gestion. Lui valant sa place du numéro un mondial.

Oui, BlackRock est un géant, comptant quelque 13.500 employés et ayant réalisé en 2019 un chiffre d’affaires de 14,54 milliards de dollars, pour un bénéfice de 4,48 milliards. Un géant, parce que ce gestionnaire d’actifs pesait, fin 2019, 7.429 milliards de dollars. "Attention, intervient Thierry Philipponnat, en charge de la recherche chez Finance Watch, cette ONG qui milite afin de rendre le système financier plus 'stable' et 'responsable'. Parce qu’on lit énormément de bêtises à propos de BlackRock. Ces 7.500 milliards ne lui appartiennent pas, ce sont des actifs sous gestion, qui sont la propriété de leurs clients."

Si BlackRock est le premier d’entre eux, il n’est évidemment pas le seul gestionnaire d’actifs. Derrière le chef de file se trouvent d’autres géants. Dont les américains Vanguard (6.000 milliards) ou State Street (3.120 milliards), qui forment, avec BlackRock, les "Big Three". Premier de cordée, BlackRock fait office de symbole et de cible.

Roi du lobby?

Un symbole auquel on prête le bras long. Glissant ses desiderata aux oreilles du monde politique. Capable d’influer sur la gestion publique. "Bien sûr, que BlackRock exerce une influence, assure Georges Hübner. Prétendre le contraire relèverait de l’angélisme de mauvais aloi. Quand ils vont à l’Élysée ou à la Commission européenne, ce n’est pas pour faire du tourisme."

"Bien sûr, que BlackRock exerce une influence. Prétendre le contraire relèverait de l’angélisme de mauvais aloi. Quand ils vont à l’Élysée ou à la Commission européenne, ce n’est pas pour faire du tourisme."
Georges Hübner
Professeur de finance (HEC Liège)

Mais voilà: tout le monde, ou presque, pratique le lobbying. "Nous aussi, nous sommes inscrits au registre de transparence de la Commission européenne", précise Thierry Philipponnat. Aux dernières nouvelles, ledit registre listant tous les lobbys comptait 11.866 entrées. Parmi elles, BlackRock évidemment. Qui, en 2018, a consacré un budget compris entre 1,25 et 1,5 million d’euros afin de faire entendre ses vues. Et, de 2015 à 2018, a décroché 28 entrevues avec la Commission.

"Les puissants politiques et les puissants économiques se sont toujours fréquentés, dans toutes les sociétés", relativise Thierry Philipponnat. "Mêmes cercles, mêmes cocktails, ramasse Étienne de Callataÿ, économiste et cofondateur d’Orcadia Asset Management. Proximité de personnes et contamination intellectuelle. Un pouvoir d’influence qui doit certainement être plus marqué là où le privé finance les campagnes électorales."

Grand prescripteur économique?

Des participations dans les entreprises, BlackRock en accumule des milliers. Plus de 17.000, chiffrait en 2018 le magazine Trends-Tendances. "Évidemmentils ne disposent pas des moyens humains pour participer à tous les conseils d’administration, souligne Georges Hübner. Par contre, ils votent aux assemblées générales. Et expliquent comment ils le font."

Ce qui confère une impressionnante force de frappe. Parce que les "Big Three" pèsent plus de 25% des votes en AG du S&P 500, soit les 500 plus grandes sociétés cotées américaines. Parce que BlackRock détient à lui seul près de 2% du CAC 40 et possède des participations dans 18 des 40 sociétés constituant l’indice phare français. Côté Bel 20, Trends-Tendances dénombre 8 sociétés où BlackRock compte, dont Cofinimmo (5%) et KBC (3,96%).

30%
Et dans le Bel 20?
Onze des vingt entreprises du Bel 20 ont un actionnaire de référence détenant plus de 30% du capital. De quoi éviter, pour l'heure, les effets secondaires du "common ownership" en matière de concurrence.

Au-delà du caractère systémique que ces gestionnaires d’actifs ont revêtu, ce qui inquiète de plus en plus les économistes, ce sont les répercussions de cet actionnariat commun – dites: "common ownership". "Avoir de gros acteurs qui sont simultanément actionnaires d’entreprises supposées se faire concurrence pousse à la cartellisation", pointe Étienne de Callataÿ.

Banques, compagnies aériennes ou secteur pharmaceutique: des études menées aux États-Unis ont montré que ce "common ownership" constitue un réel frein à la concurrence. À la clef, prix des tickets qui grimpent, frais bancaires en hausse ou arrivée tardive de médicaments génériques sur le marché. Et en Belgique? "Un autre facteur joue", indique Alexis Walckiers, "chief economist" auprès de l’Autorité belge de la concurrence. La présence d’actionnaires de référence, ne possédant de surcroît guère de participation significative dans des entreprises concurrentes. Et n’ayant aucun intérêt à anesthésier la compétition. "Onze des vingt entreprises du Bel 20 ont un actionnaire de référence détenant plus de 30% du capital."

Crédible, sur le climat?

Puisque l’on parle d’influence, difficile d’éviter le chapitre climatique. Après avoir rappelé, début 2018, que les entreprises n’étaient pas au seul service de leurs actionnaires, mais aussi des clients, des employés et des communautés locales, le grand patron de BlackRock a effectué une nouvelle sortie remarquée, en ce début 2020. Sous la forme d’un plaidoyer climatique pragmatique. Avançant que le climat est devenu "un facteur déterminant dans les perspectives à long terme" des entreprises, Larry Fink a évoqué une réallocation significative du capital en faveur d’investissements plus durables.

"Un message encourageant, se réjouit Georges Hübner. Parce que c’est le secteur financier qui oriente le capital. C’est autrement plus efficace qu’une manifestation."

"C’est le secteur financier qui oriente le capital. C’est autrement plus efficace qu’une manifestation."
Georges Hübner

Et côté crédibilité? On rappelle que l’association Majority Action a relevé que BlackRock votait presque systématiquement contre les résolutions actionnariales en faveur du climat. "Reconnaissant une forme de retard en la matière, BlackRock annonce vouloir y aller vite et fort, reprend Georges Hübner. C’est une sorte de prophétie autoréalisatrice. Dont il ne faut pas négliger les conséquences économiques, qui pourront s’avérer brutales pour certains secteurs."

Reste à savoir s’il est possible d’endosser le costume de "game changer" quand on affiche cette taille. "Pas simple, doute Thierry Philipponnat. Parce qu’en l’état, l’économie mondiale est engagée sur la voie d’un réchauffement compris entre 3 et 6 degrés, très au-delà de l’accord de Paris. Quand on est un important gestionnaire d’actifs, on investit un peu partout dans le monde et dans l’économie telle qu’elle est. Il y a une contradiction intrinsèque." Qui peut même devenir double. "Le succès de BlackRock est largement fondé sur la gestion passive, et ses ETF. Mais la gestion passive suit les indices boursiers, qui constituent une photo de l’économie. Comment prétendre financer l’économie demain, si on alloue son capital en fonction des tendances d’hier?"

ETF, ESG, kesako?
  • ETF. Tel est le petit nom d’un exchange-traded fund. Soit un fonds coté en Bourse. Ce qui nécessite une piqûre de rappel. Face à la gestion active, où un opérateur vend sa capacité à composer un portefeuille performant, s’est développé ces dernières décennies le concept de gestion passive. Basé sur des études montrant que, malgré leurs promesses, la plupart des gestionnaires n’arrivaient pas à battre les performances du marché – surtout lorsque l’on retranche les frais de gestion facturés. D’où l’idée de passivité, où l’on se contente de suivre les indices du marché. Avantage non négligeable: la gestion passive aligne par conséquent des frais de gestion nettement plus allégés. Voilà ce qu’est un EFT: un fonds indiciel, c’est-à-dire passif, coté en Bourse et donc échangeable tant que les marchés sont ouverts – tandis que nombre de fonds ne peuvent être achetés ou vendus qu’à certains moments précis. ETF qui ont fortement contribué au succès de BlackRock.
  • ESG. Ce sont les trois lettres à la mode. E pour environnement. S pour social. G pour gouvernance. Derrière ce sigle se cache donc la notion de durabilité. Avec cette question, presque philosophique: un ETF peut-il être ESG?

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