Le testament de Maystadt pour l'euro

Philippe Maystadt (d) et Mark Eyskens (g), lors de la signature de l'accord de Maastricht, le 7 février 1992. ©Photo News

Considéré comme l'un des pères fondateurs de l'euro, Philippe Maystadt n'est pas parti sans écrire un testament sur l'avenir de la zone monétaire, dont les chefs d'État et de gouvernement de l'Union se préparent à débattre.

Décembre 2016. Vingt-cinq ans après la signature du traité de Maastricht, nous étions partis recueillir les souvenirs du père fondateur de l’euro qu'était Philippe Maystadt. Il nous avait donné rendez-vous un mercredi matin à l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur (Ares), qu’il présidait encore. Il était arrivé en retard, et c’est un homme aux traits tirés et harnaché d'un appareil respiratoire qui est sorti de l’ascenseur. Il avançait à pas lents, hors d’haleine. Quand nous l'avons rejoint dans son bureau, le souffle lui manquait encore. Il nous a expliqué sa maladie. Ses médecins, haletait-il, ne lui donnaient que deux mois à vivre - c’était il y a un an.

Pourtant Philippe Maystadt insistait pour nous la donner, cette interview. Et à mesure qu’il se replongeait dans le passé, son souffle s'apaisait, son récit se gorgeait d'énergie. L'homme accablé par la maladie se muait en conteur gourmand, qui se délecte des détails qu’il relate. En professeur enthousiaste, qui prend un plaisir passionné à se faire comprendre. Ses yeux brillaient au moment où son récit révélait comment, au sortir de la salle d'apparat où venait d’être signé le traité fondateur de l'euro, Jacques Delors lui avait dit que cette union monétaire était "boiteuse".

Je suis sorti de là très fier, pensant avoir pesé dans cette décision... avant d'apprendre que Mitterrand s'était accordé la veille sur ce point avec le président du Conseil italien Giulio Andreotti !
Philippe Maystadt

Il partageait l'analyse: la jambe forte qu'était la future monnaie unique n'allait pas s'accompagner d'une indispensable convergence des politiques économiques des États membres. Et alors que la plupart des ministres des Finances croyaient qu'une coopération politique découlerait naturellement de l'Union monétaire, Philippe Maystadt et deux collègues, Pierre Bérégovoy et Jean-Claude Juncker, plaidaient pour la création d'un "gouvernement économique". Ils n'ont pas été entendus.

Cheville ouvrière entre Paris et Berlin, l'ancien ministre des Finances a joué un rôle essentiel dans la réalisation de l'euro. En racontant cette anecdote sur la date de lancement de la monnaie unique, Philippe Maystadt révélait sa grande modestie face aux événements auxquels il avait pris part. "Pendant une interruption de séance, nous sommes allés, [le ministre français] Pierre Bérégovoy et moi, trouver François Mitterrand, racontait-il. Il a fait semblant de découvrir le problème et a murmuré: 'Si je comprends bien, vous voulez une date butoir'. On lui a proposé le 1er janvier 2000. Il a accueilli l'idée favorablement avant d'ajouter: 'Je proposerais plutôt le 1er janvier 1999, ça paraîtra plus scientifique'. Kohl a marqué son accord, et je suis sorti de là très fier, pensant avoir pesé dans cette décision... avant d'apprendre que Mitterrand s'était accordé la veille sur ce point avec le président du Conseil italien Giulio Andreotti!"

Un pouvoir faible

Philippe Maystadt n’est pas parti sans laisser un testament politique pour l’Europe. Dans "L'euro en question(s)" (Avant-Propos, 2015), il comparait la zone euro et la zone Schengen, “sans conteste deux des plus ambitieuses réalisations européennes”, confrontées ces dernières années à des crises parallèles - défiance dans les dettes souveraines et afflux de demandeurs d’asile et migrants. “Tant l’euro que Schengen ont été construits comme un pouvoir faible (avec) certains des attributs d’une entité fédérale mais pas les institutions et instruments fédéraux nécessaires”, déplorait-il pour réclamer une consolidation de l'euro.

“Si nous voulons un pouvoir de la zone euro qui soit clairement limité, mais suffisamment fort et démocratique pour être efficace, d’autres transferts de compétences et d’autres réformes institutionnelles sont nécessaires”, écrivait-il. La zone euro a besoin d'un budget, pour absorber les chocs asymétriques ; d'un mécanisme de traitement collectif des dettes souveraines ; et d'un système d’assurance mutuelle des dépôts bancaires, jugeait l'ancien ministre des Finances. Sans un sursaut pour renforcer la construction de l’Union économique et monétaire, avertissait-il lors de notre entretien, "on ne sera pas prêts pour la prochaine crise".

Cette semaine, la Commission européenne a timidement repris à son compte la première des trois grandes idées en proposant de créer un “mécanisme de stabilisation” (mais pas un budget en tant que tel). La dernière est en cours de discussion au Conseil, qui s’apprête à tenir un sommet spécial sur l’avenir de la zone euro. 

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