interview

"Les travailleurs ne prennent plus la peine de s'intéresser à leur métier" (Frank Vander Sijpe, Securex)

©Securex

La Belgique est, de tous les pays de l’Union européenne, celui qui cumule la plus grande proportion d’emplois vacants. Une situation qui n’a que trop duré pour Frank Van Der Sijpe, directeur de la recherche RH chez Securex.

D’après le directeur de la recherche RH chez Securex, Frank Van Der Sijpe, le recours plus systématique aux travailleurs sous contrat "atypique" est une solution. Néanmoins, ces contrats de (très) courte durée sont parfois source de précarité, comme c’est le cas en Allemagne ou aux Pays-Bas. Un risque qui ne semble pas l'effrayer. Pour lui, l’avenir du marché du travail s’appelle flexibilité.

Quel est l’avantage d’enrôler un freelance, là où un employé peut effectuer le même travail dans le cadre de l’entreprise?
Le coût du salaire, principalement. Il y a un marché concurrentiel entre les freelances, ce qui fait baisser les coûts pour l’employeur. Mais il y a aussi 16% de différence entre les heures payées et les heures réellement prestées par un employé fixe. Si j’en ai un sur le payroll qui m’effectue un travail que le freelance peut faire pour moins cher, puisqu’il est payé à 100% uniquement pour le travail effectué, devinez qui je prends? Bien sûr, l’entreprise fonctionne toujours principalement avec des employés sous contrat à durée indéterminée, comme 90% des employés belges.

"Le capital humain de l’entreprise a cédé sa place au capital de compétences."
Frank Vander Sijpe
Directeur de la recherche RH chez Securex

Au niveau des inconvénients, n’est-il pas contre-productif de travailler avec des personnes extérieures à l’environnement de l’entreprise?
Il y a plusieurs inconvénients. On n’est jamais à l’abri qu’un freelance s’en aille à la concurrence avec les capacités et le savoir qu’il a acquis dans une entreprise. Il est toujours possible qu’il apparaisse une forme de concurrence entre les employés internes et les contractuels externes, qui peut dégrader la culture d’entreprise. Mais d’un autre côté, un freelance qualifié qui entre dans une entreprise apporte avec lui ses capacités d’innovation, son expertise et peut soulager le travail des employés lors des pics d’activité.

Nous parlons donc bien de travailleurs ayant un certain niveau de qualification.
Effectivement, les contractuels qui sont engagés temporairement sont plutôt des travailleurs indépendants qui ont un socle de compétences solide. Les gens tendent à oublier que la définition du capital d’une société a changé. Le capital d’une société, ce n’est plus son capital humain, mais son capital de compétences. J’ai le sentiment que les travailleurs ne prennent plus la peine de s’intéresser à leur métier. Ou ne font tout simplement pas le bon. La logique salariale et le confort de l’entreprise leur suffisent, ils n’ont plus la curiosité d’approfondir leurs compétences. Certains employés changent de poste au sein de la même entreprise, tout ça pour ne pas être à une place qui convient à leur domaine de savoir-faire.

Vous dites que le recours aux freelances devrait s’accélérer, sur le modèle de ce qui se fait dans les pays limitrophes. Pourquoi?
Nous approchons d’un moment crucial pour le marché du travail. En réalité, nous y sommes déjà, mais le pic sera entre 2020 et 2025. C’est le départ à la retraite des baby-boomers. Nous sommes déjà en dernière position en termes d’emplois vacants. Je pense que l’on ne se rend pas vraiment compte que la situation va se dégrader très rapidement. Et cette tendance devrait durer jusqu’à 2030.

"Le statut de freelance est une des solutions pour pallier le problème des emplois vacants."

Remplacer les employés qui partent à la pension par des travailleurs sous contrat atypique, n’est-ce pas dangereux? Leurs contrats sont justement intéressants parce que les cotisations patronales sont moindres. N’irait-on pas vers plus de précarité?
Les freelances cotisent moins, c’est vrai. Mais c’est la responsabilité de tout indépendant. Je dirais que le risque est réel, mais il est à prendre. Le statut de freelance est une des solutions pour pallier le problème des emplois vacants. Et il existe désormais des intermédiaires, des plateformes qui permettent de faciliter le travail de ces indépendants. Cela va de l’échange d’informations et la mise en relation comme avec Meetup, jusqu’à des formules plus complètes comme proUnity, qui propose de prendre en charge les tâches administratives, assez lourdes, qui incombent à l’employeur et d’aider le travailleur dans la gestion de son argent pour qu’il ne se trouve justement pas en situation de précarité plus tard.

Et le rôle des syndicats dans tout cela?
Ils observent… Ils voient bien que le marché du travail évolue, mais ils ne bougent pas. Et pendant ce temps, ce sont les plateformes intermédiaires qui viennent en aide aux indépendants.

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