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Pas de "roaring twenties" pour l’économie belge

Le monde occidental avait connu une décennie de prospérité économique et culturelle après la fin de la Première Guerre mondiale. On ne devrait pas connaître le même boom après la crise sanitaire. ©Getty Images

Même si tous les indicateurs sont au vert, la reprise en Belgique restera tributaire des variants et des choix de politique économique.

À l’entame de cette nouvelle phase du déconfinement, l’économie va enfin pouvoir tourner à plein régime. Tous les indicateurs sont au vert, la confiance est revenue au beau fixe, tout devrait dès lors rentrer dans l’ordre. Mais la partie n’est pas gagnée pour autant, car un certain nombre de menaces pourraient venir contrarier ce scénario de reprise. État des lieux en quelques questions-clés.

Dans quel état se trouve l’économie belge?

La situation n’est pas aussi dégradée qu’au sortir de la crise financière de 2008-2009. À l’époque, l’économie s’était retrouvée sans oxygène à cause d’un secteur financier malade. La crise actuelle a, au contraire, été provoquée par un choc exogène. Il n’y a pas non plus de problème de financement de l’économie puisque les taux sont bas.

+4,7%
L’OCDE table sur 4,7% de croissance cette année et 3,5% l’année prochaine en Belgique.

La plupart des ménages ont accumulé de l’épargne qu’ils voudront à présent consommer. Les revenus des ménages belges ont globalement augmenté en 2020, ce qui n’est pas banal vu le contexte de crise. Une fois le risque sanitaire levé, l’économie ne demandera qu’à aller de l’avant. La preuve, les indicateurs de confiance sont revenus à des niveaux que l’on n’avait plus connu depuis 2007, soit juste avant la crise des subprimes.

Quelle sera l’intensité de la reprise?

Les taux de croissance annoncés pour cette année font état d’une reprise vigoureuse. L’OCDE vient de relever sa prévision de croissance pour l’économie mondiale à 5,8% pour 2021. Il faut remonter avant le premier choc pétrolier de 1973 pour retrouver une telle croissance.

L’OCDE table sur 4,7% de croissance cette année et 3,5% l’année prochaine en Belgique. C’est moins bien que la France, mais c’est mieux que l’Allemagne qui se remet plus lentement du confinement du dernier trimestre 2020. Au même moment, la Banque nationale a revu en hausse à 1% (au lieu de 0,6%) la croissance belge au premier trimestre 2021.

L’intensité de la reprise dépendra en grande partie du timing du retrait des mesures de soutien ainsi que de l’ampleur des plans de relance par le biais des investissements publics. Mais de semaine en semaine, les révisions haussières se succèdent.

Koen De Leus, chief economist chez BNPP Fortis, rappelle que le niveau d’endettement est aujourd’hui beaucoup plus élevé qu’au lendemain des deux guerres mondiales.

Va-t-on revivre un scénario de type "roaring twenties"?

Les comparaisons historiques ont toujours leurs limites. La période qui a suivi la première Guerre mondiale, il y a un siècle, a été marquée par une totale exubérance jusqu’au krach boursier de 1929. "Avec la pandémie actuelle, l’économie a été complètement mise à l’arrêt durant un trimestre. Ce n’est pas la même chose que quatre années de guerre et de destruction", rappelle Philippe Ledent, économiste chez ING. "De plus, le contexte de politique économique était très différent durant les années 1920: on ne pratiquait ni politique monétaire ni politique budgétaire", précise-t-il.

Koen De Leus, chief economist chez BNPP Fortis, rappelle que le niveau d’endettement est aujourd’hui beaucoup plus élevé qu’au lendemain des deux guerres mondiales. Ce qui constitue un frein à l’investissement. Par ailleurs, après un conflit mondial, il faut tout reconstruire. Ce n’est heureusement pas le cas aujourd’hui. Le grand chantier du moment, c’est la transition énergétique.

Quels sont les secteurs qui carburent?

Depuis l’été 2020, la croissance est tirée par l’industrie manufacturière et la construction. Aujourd’hui, avec la levée des mesures sanitaires, ce sont davantage les secteurs liés à la consommation des ménages qui prennent le relais.

Certains secteurs risquent par contre de ne plus retrouver leur niveau d’activité d’avant la crise, l’aérien et l’horeca notamment.

Si le gouvernement investit pour moderniser les infrastructures, cela aura des effets positifs sur la construction, les télécommunications et les transports notamment.

Certains secteurs risquent par contre de ne plus retrouver leur niveau d’activité d’avant la crise, l’aérien et l’horeca notamment. "Les voyages en classe affaires, ce ne sera plus comme avant. Quant à l’horeca, il va sans doute évoluer vers davantage de professionnalisation, c’est-à-dire qu’ils feront plus avec moins de personnel", prédit Koen De Leus.

Les tensions au niveau de l’offre peuvent-elles hypothéquer la reprise?

La dernière enquête de l’ERMG (l’Economic risk management group, mis sur pied par la Banque nationale), réalisée fin mai, fait état pour la première fois d’entreprises belges inquiètes de ne pas être livrées par leurs fournisseurs ou de ne pas trouver de main-d’œuvre.

Le problème est évidemment mondial, étant donné l’interdépendance des économies. De gros investissements sont en train d’être réalisés pour renforcer l’offre. C’est le cas pour la production de semi-conducteurs par exemple. Mais il faudra un certain délai avant que ceux-ci ne produisent leurs effets. C’est pourquoi les pénuries devraient sans doute perdurer jusqu’au second semestre de 2022. L’armateur danois Maersk vient en tout cas d’annoncer que la pénurie de conteneurs ne serait pas résolue cette année.

Concernant les tensions sur le marché du travail, Koen De Leus pense qu’il s’agit d’un problème temporaire. "Une fois que tout le monde sera vacciné, la peur d’aller travailler disparaitra." Il redoute même une légère hausse du chômage en raison des faillites qui résulteront de la levée des moratoires et mesures de soutien.

Faut-il craindre l’inflation?

Les tensions au niveau de l’offre vont se traduire par des hausses de prix et donc générer de l’inflation. D’autant que certaines entreprises, dont la trésorerie a été mise à mal par l’inactivité forcée, augmenteront leurs prix pour se refaire une santé financière.

"Avec l’indexation automatique, le choc inflationniste se ressentira plus longtemps en Belgique que chez nos voisins."
Philippe Ledent
Eonomiste chez ING

Le Bureau du Plan prédit une progression de l’inflation jusque 2,5% en fin d’année avant de retomber aux alentours de 1,5% l’an prochain.

Philippe Ledent pointe une conséquence propre à la Belgique: "Avec l’indexation automatique, le choc inflationniste se ressentira plus longtemps chez nous que chez nos voisins. Le phénomène n’est pas neuf et il aura pour effet d’égratigner la compétitivité des entreprises."

Pourra-t-on éviter un tsunami de faillites?

Avec la fin des différents moratoires, notamment sur les dettes fiscales et de sécurité sociale, on devrait assister à un phénomène de rattrapage se traduisant par un surcroit de faillites. Reste à voir quelle sera l’ampleur du rattrapage: s’agira-t-il d’une vague ou d’un tsunami? "Beaucoup dépendra d’intensité de la reprise. L’activité reprendra-t-elle suffisamment pour absorber le choc?", interroge Philippe Ledent.

Koen De Leus, lui, souligne que les banques ont constitué d’importantes provisions pour se prémunir contre les faillites. "Pour l’instant, la situation reste assez calme. Les faillites affecteront surtout certains secteurs fragilisés, comme l’horeca ou le secteur aérien. Mais au final, l’ampleur de la vague de faillites devrait être plus limitée qu’en 2008-2009", pense-t-il.

"Il va falloir revenir à quelque chose de plus normal, c’est-à-dire se doter d’une trajectoire de remise sur les rails des finances publiques."
Philippe Ledent
Economiste chez ING

Que peut-on attendre pour 2022 et après?

Alors qu’on annonce des taux de croissance supérieurs à 3% l’an prochain, Philippe Ledent invite à la prudence. Nous restons, selon lui, tributaires de plusieurs éléments qui pourraient venir contrarier ce scénario de reprise forte et prolongée. Premièrement, nous ne sommes pas à l’abri d’un retour de la pandémie au gré de l’apparition des variants. Deuxièmement, nous sommes tributaires de la politique de la BCE et des règles budgétaires. "Ce seront les deux gros dossiers économiques de 2022", annonce-t-il.

Concrètement, la BCE va-t-elle poursuivre sa politique d’assouplissements quantitatifs? Va-t-elle continuer à acheter en masse des actifs publics? D’autre part, il va sans doute falloir reparler des règles budgétaires européennes. Philippe Ledent estime que la situation d’exception ne peut durer indéfiniment. "Il va falloir revenir à quelque chose de plus normal, c’est-à-dire se doter d’une trajectoire de remise sur les rails des finances publiques. Ce qui, dans le cas de la Belgique, pourrait poser quelques soucis."

Le Comité de monitoring évalue le déficit à 6,2% en 2021 et 3,6% en 2022, c’est-à-dire toujours bien au-dessus du 1,9% de 2019. Or la politique budgétaire de la Belgique est encadrée par l’Europe. Et il y a fort à parier que les tensions referont surface entre les pays dits "frugaux" (Pays-Bas en tête) et les pays du sud de l’Europe.

Immobilier et normes IFRS pèseront sur la santé des banques

Alors qu’il a plutôt bien traversé l’année de crise virale 2020, le secteur bancaire devra affronter plusieurs types de risques importants dans les mois à venir. «Il devra encaisser un double mouvement de dépréciations, ainsi que la probable remontée de l’inflation», estime Eric Van den Broele, le directeur de la R&D chez Graydon, le bureau d’analyses de données d’entreprises. «Quand on fait des prévisions, nuance-t-il, il faut toujours envisager les pires scénarios, pour se mettre en position d’éviter qu’ils se produisent.»

Le premier mouvement concerne le marché immobilier. «En Europe, suite à la pandémie et au développement du télétravail, beaucoup d’entreprises songent actuellement à réduire le nombre de mètres carrés de bureaux qu’elles occupent actuellement. Cela risque de déboucher sur une crise immobilière dans les mois à venir.» Avec des relents de début de crise 2008.

Le deuxième renvoie aux difficultés subies depuis mars 2020 par les entreprises de tout bord et aux normes comptables IFRS. «Leurs difficultés devront immanquablement se traduire par des dévaluations d’actifs financiers en cascade dans les comptes d’autres sociétés. Cela nous rappelle que lors de la crise de 2008-2011, les normes IFRS avaient déjà joué un rôle dans la crise en accentuant la revue des valeurs à la baisse.»

Outre qu’elles pèseront aussi sur leurs propres bilans, ces évolutions influenceront négativement les conditions des prêts octroyés par les banques, liées par ailleurs à des exigences en termes de ratios de solvabilité (Bâle III) nettement plus strictes qu’en 2008, rappelle Eric Van den Broele.

Pour illustrer le risque de dérapage inflationniste, il cite les prix de l’électricité: «le prix du kilowatt/heure vendu aujourd’hui pour l’an prochain a remonté, en quelques jours, de 48 à 58 euros», pointe-t-il. Les taux d’intérêt devraient donc remonter, ce qui mettra également à mal les quelque 60.000 entreprises zombies que compte la Belgique, soit ces sociétés dont le niveau de profit ne permettrait plus d’honorer le paiement des intérêts sur la dette. Avec ici aussi un effet boule de neige, qui emportera nombre d’autres entreprises dans le mouvement.

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