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interview

Charles Michel: "Nous allons nous battre contre Caterpillar"

©Dieter Telemans

"Injuste, cruelle et infondée": le Premier ministre juge la fermeture de l’usine "révoltante". "Fédéral et Région vont se serrer les coudes", dit-il. "Contre Caterpillar et pour les travailleurs."

Quand et comment avez-vous appris le licenciement des ouvriers de l’usine de Caterpillar?
De manière brutale et violente. Moi-même, je n’ai eu que quelques bribes d’informations jeudi soir, selon lesquelles des décisions seraient annoncées vendredi. Rien de plus. Nous avons appris par la suite que Caterpillar prenait des mesures extraordinaires pour protéger ses stocks et nous avons compris que les décisions ne seraient pas positives pour le site de Gosselies. Quand j’ai demandé davantage d’info, Caterpillar a refusé.

Est-ce courant de ne pas tenir les plus hautes autorités d’un pays informées?
Non. Mon expérience est que quand une entreprise internationale a une grosse décision positive ou négative à annoncer, elle en informe le gouvernement. Ici, j’imagine que ce sont des clauses de confidentialité stricte qui ont joué. Quoiqu’il en soit, la manière de faire est injuste et cruelle. Je me sens personnellement touché par la manière dont on a traité nos travailleurs: des directeurs américains qui viennent, en anglais, dire brutalement qu’ils virent tout le monde. C’est une manière d’être et de faire sans aucun respect.

"C’est un choc, c’est douloureux, c’est brutal, des milliers de gens voient leur vie basculer. Nous sommes aux côtés de ces travailleurs qui ont pour la plupart entre 35 et 45 ans."
Charles Michel

C’est la manière de faire des multinationales américaines?
Je ne veux pas faire de généralités. Sur le fond, c’est une situation qui est très dure pour la région de Charleroi mais aussi pour l’ensemble du pays; ce sont des milliers d’emplois directs et indirects qui sont perdus…

Combien?
2.200 emplois directs et plusieurs milliers d’emplois indirects. Des milliers de personnes sont affectées dans la région et au-delà. C’est un coup dur pour le pays. J’ai immédiatement été sur place, en compagnie du ministre-président wallon et des représentants du personnel, et j’ai lancé cet appel à l’union sacrée.

C’est-à-dire?
La détermination à travailler avec les différents ministres concernés, peu importe les couleurs politiques, à se coordonner avec les représentants des travailleurs, de batailler mesure par mesure contre cette entreprise. Nous allons tout mettre en œuvre pour défendre nos travailleurs et défendre les intérêts de notre pays face à cette multinationale.

©Dieter Telemans

Comment allez-vous faire?
Il y a une procédure Renault engagée: avec Kris Peeters, nous allons veiller à ce que tout soit parfaitement respecté et que les travailleurs puissent faire valoir correctement tous leurs droits. Autre chose: il y a des terrains et des bâtiments, nous allons voir, avec la Région wallonne, comment faire pour que ceux-ci ne soient pas perdus pour leur potentiel de reconversion. C’est un choc, c’est douloureux, c’est brutal, des milliers de gens voient leur vie basculer. Nous sommes aux côtés de ces travailleurs qui ont pour la plupart entre 35 et 45 ans. Il y a plusieurs types de profils et différents niveaux de qualification, et nous serons aux côtés de tout le monde pour le reclassement. Mon message, c’est qu’on leur tend la main et qu’on ne les laissera pas tomber. On va se serrer les coudes.

On va les accompagner mais il n’est pas question de faire revenir l’entreprise sur sa décision?
Je ne veux pas faire naître de faux espoirs. Les organisations syndicales ont, dans la procédure Renault, la capacité de proposer des alternatives. Mais les messages que j’ai reçus ces dernières heures étaient que l’entreprise était très déterminée à fermer. Nous allons tout explorer, Fédéral et Région wallonne ensemble.

"Ce ne sont pas les notionnels qui sont en cause mais la concurrence fiscale acharnée qu’on se livre entre pays européens pour attirer des multinationales."

Ce qui fait mal, c’est que la délocalisation a lieu dans un pays voisin – la France – et pas dans une économie "low-cost"…
C’est un des éléments sur lesquels on doit faire toute la clarté: pourquoi cette délocalisation vers la France? On nous dit qu’il y a une surcapacité de production, que le moteur produit a Gosselies ne se vend pas bien, bon, on va éclaircir cela. Ici en tout cas, on voit bien qu’on ne nous reproche pas un coût du travail trop élevé ou un manque de flexibilité – les travailleurs avaient fait de gros efforts. Donc, je veux faire toute la lumière là-dessus.

Via les intérêts notionnels, Caterpillar ne payait finalement que 3% d’impôts: on leur a fait un cadeau et voilà comment on est remercié…
Je ne prends pas pour argent comptant ce que raconte le service d’études du PTB. Comme Premier ministre, je n’ai pas accès aux données fiscales des individus et des entreprises. Mais la vérité, c’est que tous les gouvernements européens, la Belgique aussi, se battent pour attirer des grandes entreprises qui créent de l’emploi. On doit approfondir l’union fiscale et monétaire et réduire ce genre de concurrence entre pays européens, par exemple dans le cas de l’impôt des sociétés. Nous voulons réformer l’Isoc et voir de quelle manière on peut attirer durablement des entreprises chez nous.

©Dieter Telemans

Mais ne faut-il pas simplement conditionner les aides, subsides et incitants fiscaux au fait de rester en Belgique?
On ne va pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Je comprends qu’on essaye, sous le coup de la colère, de tirer sur toutes les multinationales. Mais la plupart se comportent très bien; on en a beaucoup qui sont ici depuis très longtemps et tout se passe bien. IL faut arrêter de s’entre-déchirer entre pays européens, voila une partie de la solution.

Est-ce que, dans le cas de Caterpillar, on peut espérer récupérer des montants fiscaux non payés ou des subsides octroyés?
Il n’y a aucun subside fédéral: tout cela relève de la Région wallonne. Pour ce qui est de la situation fiscale, on a pris des mesures focalisées sur la baisse des charges et la création d’emplois. Mais la conditionnalité en termes fiscaux, c’est extrêmement difficile à mettre en œuvre de manière concrète.

Pourquoi?
Parce que dès qu’il y a une condition posée, on court le risque d’être moins attractif que d’autres pays. On doit donc favoriser la convergence fiscale en Europe.

Caterpillar a dégagé plus de 500 millions de dollars de bénéfices au dernier trimestre.
Oui, on touche aux limites du système. C’est une entreprise qui fait du bénéfice, qui distribue des dividendes et qui est peu endettée, mais qui est confrontée à, disent-ils, des surcapacités mondiales de production. Et cela amène cette situation: une usine comme Gosselies, qui a tout fait pour s’adapter et qui est performante, est fermée. C’est révoltant.

En termes d’impact sur l’image, pour la Belgique, à quel point est-ce négatif?
Nous ne sommes pas le premier pays qui voit une multinationale fermer ses portes; cela arrive chaque mois. Il y a quelques années, nous avons été confrontés à la fermeture de Ford Genk; inspirons-nous des exemples de réussite en termes de reconversion. Ce ne sera pas facile, mais essayons de s’unir et d’avancer efficacement. D’abord combattre Caterpillar pour faire respecter les droits des travailleurs – y compris juridiquement, nous allons engager des cabinets d’avocats. Ensuite, pour la reconversion des travailleurs. Très rapidement. Il y a des atouts dans la région de charleroi, un aéroport qui se développe bien, des entreprises à haute valeur ajoutée. On doit créer des emplois. On doit passer à l’acte, ensemble, Fédéral et Région wallonne.

"Ce traité (le TTIP) peut représenter de la croissance et de l’emploi pour l’Europe, à la condition qu’il soit équilibré. Ce qui est sur la table ne semble pas l’être."

Tout ceci, finalement, c’est la conséquence de l’ultralibéralisme…
Je ne vais pas faire de l’idéologie simpliste. On voit bien, partout dans le monde, où le communisme et le soviétisme ont conduit. La libre entreprise et la libre initiative, c’est la condition pour la prospérité et la mise en place de protections sociales, à condition qu’il y ait de règles.

Ne faudrait-il pas réinjecter une dose de protectionnisme dans notre économie quand on assiste à cela?
Je suis absolument contre! Nous sommes une économie qui tire sa richesse de son ouverture: fermer les frontières économiques, ce serait nous appauvrir considérablement. Donc, ce n’est pas la solution. Par contre, cessons d’être naïfs au niveau européen: on doit amener de la production de biens en Europe, il faut une stratégie beaucoup plus volontariste. Or, on a des mécanismes de décision paralysants.

L’Allemagne et la France veulent suspendre le TTIP: et vous?
Ce traité peut représenter de la croissance et de l’emploi pour l’Europe, à la condition qu’il soit équilibré. Ce qui est sur la table ne semble pas l’être. Donc, pour le moment, je préfère dire que ça ne va pas et qu’on reprendra peut-être des négociations plus tard. Ensuite, il y a une réalité électorale américaine: ils sont en campagne.

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