interview

"La Belgique doit réfléchir à protéger ses intérêts face à la Chine"

©Dieter Telemans

Pour le patron d'Elia, Chris Peeters, la Belgique devrait réfléchir à protéger certains secteurs stratégiques contre la soif d'acquisitions de la Chine.

Le début des vacances n’a pas été calme pour Chris Peeters, CEO d’Elia. La maison mère du gestionnaire du réseau à haute tension belge a en effet dû décider si elle exerçait son droit de préemption sur les 20 derniers pourcents de sa filiale allemande, 50Hertz que lorgnait le chinois State Grid. Le 27 juillet, elle a décidé d’exercer ce droit, pour revendre immédiatement ces 20%, au même prix – soit 976,5 millions d’euros – à la banque publique allemande KfW.

"Quand vous lisez la presse allemande, vous savez que l’Allemagne n’était guère disposée à avoir un investisseur chinois dans un actif stratégique comme 50Hertz, ce qui l’a poussée à faire une offre intéressante."

"Nous avons été occupés jusqu’au dernier moment, explique Chris Peeters. Au printemps, lors d’une première opération, nous avions exercé notre droit de préemption pour passer de 60 à 80% du capital. Le prix proposé par les Chinois valait alors la peine pour nous, parce que l’opération nous permettait de prendre le contrôle complet de l’entreprise et d’en déterminer nous-mêmes la stratégie. Mais les Chinois ont fait une nouvelle offre, au même prix, sur les 20 derniers pourcents. Et là, payer autant pour une simple participation financière supplémentaire n’était pas justifié. Nous avons donc regardé avec quel partenaire nous pouvions travailler. Nous avons eu beaucoup de candidats et au final, nous avons retenu l’offre de State Grid et celle venue des autorités allemandes, via KfW. Et il s’est avéré que cette dernière était la meilleure. Quand vous lisez la presse allemande, vous savez que l’Allemagne n’était guère disposée à avoir un investisseur chinois dans un actif stratégique comme 50Hertz, ce qui l’a poussée à faire une offre intéressante. Mais pour nous, en tant que société cotée, peu importe que notre partenaire financier soit australien ou chinois. Nous avons d’ailleurs toujours de très bonnes relations avec 50Hertz, et nous allons discuter ensemble d’autres collaborations."

Chris Peeters ne s’en cache toutefois pas: s’allier à un investisseur allemand est une très bonne chose pour 50Hertz et fait clairement partie des éléments qui ont pesé dans la balance. "Notre métier, le transport d’électricité, est un monopole régulé. Le lien que vous avez avec la société où vous offrez votre service est très important."

"Il y a un vrai problème de réciprocité avec la Chine."

Plus généralement, à l’heure où il se chuchote qu’Ageas pourrait être une cible de la soif d’acquisitions chinoises, le patron d’Elia pense-t-il que la Belgique devrait se doter, comme d’autres pays l’ont fait, d’une législation permettant de barrer la route à des prises de participation importantes dans des actifs stratégiques"Au minimum, cela vaut la peine d’avoir une réflexion intense à ce sujet, plaide Chris Peeters. Éviter que les Chinois investissent, c’est une forme de protectionnisme que nous n’allons pas adopter. Et la panique de certains face aux investisseurs chinois est exagérée. Mais ceci dit, je pense qu’il y a un vrai problème de réciprocité. Il nous serait par exemple impossible d’investir dans un gestionnaire de réseau de transport d’électricité chinois. Est-ce normal que l’inverse soit possible? Nous devrions réfléchir à comment protéger correctement nos intérêts dans les secteurs sensibles, pas nécessairement en évitant que les Chinois entrent, mais en mettant des barrières concernant l’information à laquelle ils peuvent accéder, le niveau de contrôle qu’on leur accorde, les seuils de participation autorisés." 

"Prolongation du nucléaire ou pas, la Belgique se dote des outils nécessaires"

©Dieter Telemans

Il est minuit moins cinq, avertissait Chris Peeters en novembre 2017. L’étude d’Elia consacrée à la transition énergétique plaidait alors pour l’introduction rapide d’un système de soutien pour permettre la construction de nouvelles centrales au gaz. Cet été, le gouvernement fédéral est finalement tombé d’accord sur l’organisation d’enchères à partir de 2021 pour que la Belgique dispose d’assez de capacités de production électrique une fois le nucléaire fermé. De quoi garantir que la lumière ne s’éteigne pas en 2025?

"Je suis plus optimiste qu’à l’époque, répond Chris Peeters. Nous allons vers une situation, au début de la prochaine législature, où tous les outils nécessaires seront en place, que l’on décide de sortir totalement du nucléaire ou pas. Ce n’était pas le cas avant: même si l’on décidait de fermer tous les réacteurs, les faits risquaient de nous empêcher de le faire. Alors soit on menait une négociation très difficile avec Engie, soit on reparlait de délestage, un scénario absolument à éviter parce qu’il a un impact économique très lourd."

Des choix plus courageux doivent être faits

Contrairement à d’autres, qui croient ou veulent faire croire que la question du nucléaire est définitivement tranchée en Belgique, Chris Peeters ne cache pas qu’il attend encore une vraie décision sur le dossier. "Nous avons toujours dit que le choix du mix énergétique n’appartenait pas à Elia. Nous sommes là pour mettre en œuvre la politique énergétique décidée par le gouvernement. Mais c’est bien sûr un peu inconfortable que l’on en soit encore à discuter du meilleur choix pour le pays en matière de nucléaire. Des choix plus courageux et plus clairs doivent être faits par le politique. Pour résumer les choses simplement, il faut en réalité décider si on ferme 4 GW de nucléaire ou 6 GW de nucléaire. Deux options qui étaient impossibles sans des mesures complémentaires."

"Nous avons maintenant ce mécanisme de rémunération des capacités, avec une première enchère qui devrait être organisée en 2021."

Prolongation ou pas, Elia estime en effet que l’on aura besoin de capacités flexibles supplémentaires, et qui ne se construiront pas sur la base des seuls signaux du marché. "Nous avons maintenant ce mécanisme de rémunération des capacités, avec une première enchère qui devrait être organisée en 2021. Si l’on respecte le planning, c’est dès lors possible de fermer 4 ou 6 GW de nucléaire. Et désormais, beaucoup de parties sont en train de regarder si elles vont participer à ces enchères. Cela crée un climat d’investissement plutôt positif. Il y a toutefois encore pas mal de travail à faire autour du design de ce mécanisme: cela reste un défi."

Pour l’anecdote, Elia aurait aimé que la première enchère ait lieu un an plus tôt, en 2020, mais il n’a pas été suivi. "La Fédération des entreprises de gaz et d’électricité a plaidé pour 2021, en disant que c’était tout à fait possible. Nous pensions qu’il était utile de prendre certaines marges. Mais ce n’est pas notre métier. Si le secteur qui doit fournir ces capacités dit que 2021 est tenable, qui sommes-nous pour dire le contraire?"

5 milliards d’investissement

L’autre grande actualité pour Elia? Son plan d’investissement pour les années 2020-2030. Un plan qui prévoit 5 milliards d’investissements en dix ans, ce qui est énorme et a déjà soulevé des critiques dans le secteur, alors que le document n’est pas encore public. "Bien sûr que c’est beaucoup, reconnaît le patron d’Elia. Mais il faut apporter certaines nuances: ces 5 milliards incluent la totalité des investissements dans les interconnexions Nemo 2 et Allegro 2, dont Elia ne prendra en charge qu’une moitié. Et ce plan liste les projets qu’Elia estime qu’il faut regarder, pas nécessairement ceux qu’on va vraiment exécuter: il y a encore une série d’étapes à franchir, avec différents intervenants qui pourront challenger ce plan."

©Dieter Telemans

Surtout, ajoute Chris Peeters, les besoins qui découlent de la volonté de réaliser la transition énergétique sont très importants. "Nous avons besoin d’infrastructures supplémentaires. Nous passons d’un modèle avec de grandes centrales proches de la demande à un réseau européen où l’électricité renouvelable est transportée sur de grandes distances. Il n’y a pas de magie: la transition énergétique fait qu’au lieu d’investir dans du pétrole, du gaz ou du charbon qui vient d’outre-mer, nous devons investir dans l’infrastructure locale et la production locale. Ces investissements sont nécessaires. Et nous voulons les faire à un prix minimal pour le consommateur. Ce n’est pas parce que le montant des investissements est élevé que la facture sera très élevée pour les clients."

Mais alors, pourquoi ne pas avoir inclus dans le plan une estimation de son impact sur la facture du consommateur? "C’est difficile à faire, puisque le plan d’investissement va au-delà de la prochaine période régulatoire, répond Chris Peeters. Et pour chaque investissement individuel, avant une décision finale, nous devrons préparer un dossier qui montre qu’il y a une vraie création de ‘wealthfare’. Et ce sont des acteurs externes qui décideront si oui ou non l’investissement sera réalisé."

"Chaque investissement a une vraie raison d’être."

On insiste. Elia veut renforcer son réseau et construire de nouvelles interconnexions avec l’étranger. Cela va tout de même être financé par le consommateur belge, sans qu’il ait la garantie d’en tirer avantage? Certains craignent, par exemple, qu’un deuxième câble vers le Royaume-Uni ne conduise à exporter les pics de prix britanniques chez nous, sans que la Belgique ait la garantie de disposer de l’électricité nécessaire aux moments critiques. "Je comprends cet élément. Mais si l’Angleterre réalise ses plans en matière de renouvelables, il y aura des moments où l’on pourra importer les excès de production britanniques à bas coût, et d’autres où nous pourrons revendre nos excès de production. Chaque investissement a une vraie raison d’être."

Chris Peeters appelle aussi l’exemple de l’Allemagne à la rescousse. "Ces dernières années, l’électricité, et je parle ici de la commodité, y est 8 euros moins cher par MWh. Avec les interconnexions que nous projetons, nous ramenons cet écart à 1,5 euro. Et si vous regardez votre facture annuelle, Elia représente peut-être 5% des coûts. Nous allons peut-être atteindre 5,5 ou 6% dans le futur. Mais c’est le juste investissement à faire!"

Critiques injustifiées

©Dieter Telemans

Pour le patron d’Elia, beaucoup de critiques dont son entreprise est la cible sont injustifiées. "On peut juger que nous sommes une entreprise peu sympathique, ou qui est loin du consommateur, mais on ne peut pas nous accuser de tous les maux! D’un côté, on dit que les centrales à gaz ne sont pas rentables à cause des interconnexions, et de l’autre, on dit que davantage d’interconnexions va faire augmenter les prix. C’est incohérent! Certains cherchent aussi à communautariser le plan d’investissement. C’est une discussion qui ne mène nulle part! Nous sommes une entreprise fédérale par nature. Ce qui guide notre travail, ce sont les besoins techniques. Chez Elia, il y a des gens qui, avec beaucoup de professionnalisme, essaient de jouer un rôle très délicat. D’autres insinuent que nous ne sommes qu’un monopole qui cherche à s’enrichir lui-même. Mais je vous rappelle que nous avons un régulateur fort, qui contrôle jusqu’au papier de toilette que nous achetons, ou presque! Le niveau de détails que nous devons fournir est beaucoup plus élevé que dans d’autres pays."

 

 

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