La culture, la ministre, ses tweets et son bilan

©Dieter Telemans

Assombris par la crise, les deux mandats de la socialiste Fadila Laanan (2004-2014) à la tête de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles n’en ont pas moins forgé une politique culturelle sociétale. On y épingle la réforme globale des Centres culturels et des instances d’avis, le renforcement juridique et financier des opérateurs, et l’accord de coopération inattendu avec la Flandre.

Fadila Laanan est une pro de la "com". Son tweet du 1er Mai, qui contenait par erreur un lien salace, a enflammé la Toile, jeudi soir. Une nouvelle bourde après le "combat de pauvres", en 2012, qui brocardait les artistes dont elle voulait diminuer les aides à la création, et une carte de vœux nunuche, l’année précédente. Mais plus que ces maladresses, c’est le tombereau de réactions peu amènes qu’elles ont suscitées qui interpellent, où le disputent pêle-mêle le dégoût du PS et du politique en général, la misogynie rance et le racisme. Drôle d’époque qui met en ballottage un symbole fort de l’intégration et une lame de haine, le jeu de l’ouverture et la tentation du repli.

Il est vrai que le ministère de la Culture occupe une fonction symbolique particulière dans le paysage de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et qu’il est aussi exposé médiatiquement qu’il est peu doté financièrement: 10% du budget de la Fédération, en y incluant l’audiovisuel, l’enseignement artistique, la jeunesse et l’éducation permanente! La ministre l’a régulièrement appris à ses dépens, à travers ses démêlés avec les artistes qui généralement manient avec brio le verbe et les symboles dès lors qu’il s’agit de défendre leurs intérêts, relève Jean-Louis Colinet, du Théâtre National. Mais il faut bien avouer que les tensions ne se sont exacerbées qu’à partir de son second mandat, en 2009, après que la crise a réduit ses marges de manœuvre.

En 2004, il en allait autrement. Elle pouvait rapatrier des compétences qui auparavant étaient morcelées entre trois ministres et entendre les revendications du secteur à l’occasion d’États généraux de la Culture qu’elle avait voulus comme un état des lieux. "Une hardiesse", se souvient Colinet, qui avait trouvé dangereux de susciter autant d’attentes. Mais les conditions économiques étaient plutôt favorables, la ministre bénéficiant du refinancement de la Communauté française "négocié par d’autres", glisse, sibyllin, le sénateur MR Richard Miller, l’un de ses prédécesseurs. En cinq ans, son budget augmente ainsi de 43%. Suffisamment pour revaloriser les secteurs traditionnels de la culture et imprimer sa propre politique culturelle, résolument sociétale. C’était faire une place aux arts émergents et à la médiation culturelle qui servent de socles et de leitmotive au "droit à la culture pour tous".

Pour Alain Lapiower, de Lézarts urbains, une association active dans la défense du hip-hop, de break dance et du street art, le soutien de Fadila Laanan s’est révélé décisif pour faire reconnaître ces pratiques populaires et engager des collaborations avec les institutions établies, comme les Halles ou Bozar. "Même si croiser les publics n’est jamais gagné, on voit à présent des gens du bas de la ville au ‘Bota’et de jeunes universitaires voir du hip-hop."

La réforme des Centres culturels, sans doute sa réalisation la plus marquante, adoptée fin 2013 à l’unanimité, cristallise parfaitement les axes de sa politique. Qualité qu’on lui reconnaît généralement: une culture de la concertation, doublée d’une prise en compte de la réalité territoriale des centres, la clarification de la gouvernance en les mettant sur pied d’égalité et sous contrôle, une approche globale qui évite les redondances entre eux, le renforcement du maillage existant et l’articulation, en leur sein, de la création et des missions socioculturelles de service public. À des degrés divers, on retrouve ces éléments dans d’autres décrets marquants (Cinéma, Bibliothèques, Centres d’expression et de créativité, Éducation permanente). Une stratégie "décrétale" qui offre de surcroît à ces secteurs une protection juridique et financière qui, avec la crise, s’est révélée payante.

Fadila Laanan a encore cherché à répondre à la spécificité du terrain en lançant des Assises du développement territorial, "sans avoir été jusqu’au bout du processus", ironise Isabelle Meerhaeghe: "On a des données socio-économiques pour tout, sauf, étrangement, pour deux villes aussi importantes pour la culture que sont Mons et Liège". La députée Ecolo estime aussi que la transparence n’a pas été totale sur Mons 2015 la capitale de la culture n’aurait, selon elle, pas participé à l’effort de crise comme le reste du secteur. "On a aussi mis en question son impartialité", renchérit Richard Miller, qui juge qu’elle a défavorisé les associations d’obédience libérale. Une accusation fondée également sur l’opacité de certains choix, notamment à l’occasion de la Biennale de Venise.

Mais Fadila Laanan y a répondu fermement, en réformant les Commissions d’avis sur lesquelles elle fonde sa politique. Les règles déontologiques et la représentativité des secteurs concernés ont été accrues, plaide-t-on au cabinet. Un souci d’objectivité qui a émergé du souhait de la ministre d’avoir un échéancier commun pour renégocier, en bloc et à la même date, conventions et contrats-programmes. C’est chose faite pour les premières, avec une véritable remise à plat, puisque certains artistes qui ont pignon sur rue, comme Charlie Degotte ou Frédéric Dussenne, ont vu leurs dotations sévèrement rabotées, tandis que d’autres, comme Fabrice Murgia, Anne-Cécile Vandalem ou Georges Lini, accédaient à la reconnaissance.

La renégociation des contrats-programmes sera quant à elle reportée à la prochaine législature. Trop sensible électoralement? Isabelle Meerhaeghe y voit une occasion manquée de lier davantage les missions des institutions au financement des artistes. "Au Théâtre National, il n’y a que 20% du budget qui vont aux artistes", avance-t-elle. Avec la crise qui a frappé le Cabinet Laanan, "à l’égal des autres ministères", la ministre a gelé les investissements dans l’infrastructure. "Pour sauver l’emploi", dit-elle, en précisant que le budget pour la Culture s’est malgré tout accru de 10% entre 2009 et 2014. Il n’empêche, sauf en 2011, les dotations de la plupart des institutions ont été également gelées, tandis que leurs frais fixes ont suivi l’index. "Une situation intenable", juge Serge Rangoni, du Théâtre de Liège.

Cette tension budgétaire se reporte immanquablement sur les artistes, dont le nombre et la qualité sont en forte croissance. "Il y a une vraie efflorescence en ce moment", reconnaît Colinet. Mais les patrons d’institution hésitent à prendre des risques et diminuent l’emploi artistique. On comprend dès lors la réaction des artistes lorsque Fadila Laanan décide, en 2012, de raboter les aides à la création. Cela sonnait comme la double peine du "combat de pauvres". Poussée dans le dos par Rudy Demotte, son Ministre-Président, elle avait fait machine arrière.

Las, une troisième menace s’est abattue depuis sur les artistes avec le raidissement de l’accès au chômage et le conditionnement de leur statut à de nouvelles règles plus contraignantes. Une compétence qui n’est pas de son ressort, puisque les Affaires sociales relèvent du Fédéral, aux Cabinets Onkelinx et De Coninck. Mais chez SMArt, la plateforme sociale des artistes, comme chez le MR Richard Miller, on a jugé trop molle son action de sensibilisation auprès des deux ministres de sa famille politique.

Invitée à réagir, ce mercredi, à "L’Echo", Fadila Laanan s’est énergiquement défendue d’une quelconque inaction. Le report de la renégociation des contrats-programmes? Dû aux délais demandés par les opérateurs culturels et au manque de sérieux et d’équité des instances d’avis de son administration qui mettait en péril la sécurité juridique de ses choix. Son inaction auprès de Mesdames Onkelinx et De Coninck? "On dit tout et n’importe quoi", s’insurge-t-elle, rappelant qu’elle a envoyé ses gens pour aider l’Onem à déterminer correctement la nature du travail artistique et qu’elle a ouvert, à la Bellone, centre névralgique de la création à Bruxelles, un "guichet des arts" pour guider les artistes dans ce dédale administratif.

"Lorsque cela relevait de ma compétence, j’ai fait ce qu’il fallait!" Ce qui n’empêchera pas les artistes de Conseildead, le collectif qui avait milité pour la rétrocession des aides à création, de déjà revendiquer la tenue de nouveaux États généraux de la Culture. "Pour remettre l’artiste au centre du jeu", rétorque Stéphane Arcas, l’un des fondateurs. Ce rapport entre artistes et institution est devenu extrêmement compliqué, juge pour sa part Serge Rangoni, à Liège. "Une ministre de la Culture est-elle une ministre des artistes ou une ministre de la culture vis-à-vis de la société?" Jean-Louis Colinet épingle quant à lui le "peu d’argent de poche" qui pénalise tous les ministres de la Culture.

Fadila Laanan pourra se consoler avec l’Accord de coopération qu’elle a signé avec sa collègue CD & V Joke Schauvlige. "Une performance, alors que la N-VA siège au Gouvernement flamand, triomphe-t-elle. Cela va donner une sécurité juridique aux collaborations entre nos deux Communautés." Et une sécurité financière quand les temps seront plus cléments. Car, ailleurs en Europe, on a déjà beaucoup coupé dans la culture. 40% en Espagne, un quart aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. La Pologne n’y consacre plus que 0,6% de son PIB, l’Italie, 0,21%. Quant au Portugal et à la Slovénie, ils ont carrément supprimé leur ministère de la Culture. Sans parler de la Grèce…

À cette aune, Fadila Laanan n’a pas si mal résisté. "La culture non marchande est un facteur d’émancipation sociale, défend-elle encore et encore. Je suis convaincue que budgétairement, il faudra éviter d’y toucher."

[Suivez l'auteur de cet article sur Twitter.]

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés