interview

"Le bilan de ce gouvernement est excellent pour la Wallonie aussi" (Sander Loones)

©jonas lampens

Voici le nouveau maître d’armes. Sander Loones, vice-président de la N-VA, est devenu ministre de la Défense. Et il a des avis tranchants comme une escadrille de F-35.

Dans la peau d’un chef. Ou plutôt, dans le bureau du chef. Chez les nationalistes flamands, comme ailleurs finalement, quand le chat est parti, les souris dansent. Mercredi, 10h, 7e étage, au siège de la N-VA, le bureau du président Bart De Wever est rangé – tout est disposé au millimètre, même cet exemplaire du magazine Wilfried où il trône en couverture. Pourtant, dames en heren (c’est de circonstance, ici), De Wever est à Anvers et c’est bien Sander Loones qui entre et jette son pardessus sur le fauteuil présidentiel. À l’aise. Sander Loones, 39 ans, vice-président de la N-VA, enfant chéri du parti – singulièrement du président –, et depuis cette semaine, ministre fédéral de la Défense et de la Fonction publique en remplacement de Steven Vandeput devenu bourgmestre de Hasselt.

"Il n’est pas question d’alliance de la N-VA avec l’extrême droite. Je place extrême droite et extrême gauche sur le même pied."

Franchement, sans tourner autour du pot, ce genre de remplacement à quelques mois des prochaines élections, cela nous est toujours apparu comme inutile, dit-on à Loones en guise d’introduction. Il n’élude pas, ce n’est pas le genre de la maison. Il parle en français.

Et il dit: "On est la N-VA, on s’est vraiment posé la question: est-il nécessaire d’amener une nouvelle personne au gouvernement pour remplacer notre ministre, ne pouvait-on pas répartir les compétences entre nos autres ministres? On a vite constaté que ce n’était pas un luxe d’avoir un vrai ministre pour la Défense: soyons honnête, ce n’est pas comme si nous évoluions dans un monde de plus en plus stable, bien au contraire. L’insécurité et les foyers d’instabilité sont nombreux, on a un ministre de la Sécurité, Jan Jambon, qui a plein de travail, pareil avec l’immigration pour Theo Francken. Donc on a estimé nécessaire d’avoir un vrai responsable pour la Défense."

On glisse que le travail a été fait à la Défense et qu’il risque de se tourner les pouces durant les mois à venir. "Faux, le travail a été fait, mais il reste des choses à faire. On a encore un dossier avec les navires-démineurs, on doit discuter des bases militaires. Il y a vraiment du travail. Sinon croyez-moi, la N-VA n’aurait jamais fait le choix de nommer un ministre. Je ne vais pas être un ministre à l’arrêt."

"On est passé aux actes"

La décision de commander des F-35 américains pour remplacer les F-16 suscite pas mal de réactions. "On a travaillé, tout le gouvernement Michel, à retrouver davantage de crédibilité pour la Belgique sur la scène internationale. Et ça a marché. On n’est plus vu comme un pays qui ne compte pas, on est très respecté à l’Otan. Tout le monde a vu qu’on avait fait un grand effort avec la commande de ces avions, on est sorti des paroles, on est passé aux actes. C’était nécessaire. Cela m’étonne toujours de voir à quel point les gens pensent être en sécurité alors qu’il suffit de voir les frontières de l’Europe pour constater à quel point ce n’est pas le cas. Il y a des menaces."

©jonas lampens

On dit: peut-être bien que la Belgique a gagné quelques points au niveau de l’Otan mais sur la scène européenne, elle s’est fait allumer, entre autres, par le président français Macron, qui a jugé la décision belge dommageable pour la construction de la défense européenne.

"Je suis parlementaire européen, je connais le dossier de la défense européenne et il est faux de dire que la Belgique ne supporte pas une défense européenne. C’est faux. On a tous le rêve de militaires européens, on est tout à fait partisan de cela. La question est comment réaliser cela, et là, il y a pas mal de naïveté. Si on n’a même pas de politique extérieure commune, comment voulez-vous une armée européenne? Elle ne saura même pas où combattre. Il faut être pratique et concret, travailler ensemble, avec certains pays européens. On passe des commandes de matériel avec les Néerlandais, mais aussi avec les Français. On avance dans la direction de cette défense européenne encadrée par l’Otan."

"Si le PS revient dans le parcours, on remettra le confédéralisme sur la table."

On insiste: la Belgique privilégie l’Otan à l’Europe. Ça l’agace (un peu) parce qu’il commence avec ceci: "Ce n’est pas à moi à faire de grandes déclarations, mais..." Tout est dans ce "mais". "Les Américains, ce sont nos alliés, on a acheté ces avions auprès de nos alliés. Les gens mélangent souvent beaucoup de choses: qu’on soit fan ou non de Donald Trump, un Président américain est là pour quatre ou huit ans, tandis que nos liens avec les Etats-Unis sont là depuis des décennies. C’est comme cela. Ce sont nos amis et ils seront toujours nos amis. C’est très important, surtout dans le monde dans lequel on vit. Il faut respecter ces liens d’amitié historiques entre la Belgique et les Etats-Unis. L’Amérique, c’est une démocratie avec des pouvoirs qui se balancent et contrebalancent et même Donald Trump ne sait pas changer tout ça. Mais bon, on travaille aussi avec les Français et les autres Européens. La procédure d’achat des avions a été très claire et transparente. Ce n’est plus comme avant." Comme "avant"? Donc, Agusta, demande-t-on. "C’est vous qui le dites", relance-t-il.

"Le Brexit, personne ne va y gagner"

Et il embraye sur le Brexit – un dossier qu’il connaît particulièrement bien. "J’ai parfois l’impression que certains pensent que la Grande-Bretagne va mettre des voiles et que l’île va se déplacer en Australie. Mais non: ils vont rester ici juste à côté et ils vont rester nos meilleurs amis. Le Brexit, personne ne va y gagner. Cela dit, ils ont voté, c’est dommage pour l’Europe, mais nous sommes des démocrates donc nous respectons ce vote." Il sort quelques chiffres: la Belgique exporte chaque année 29 milliards d’euros de produits vers la Grande-Bretagne, 28 sur ces 29 milliards sont flamands. 40.000 emplois sont directement liés à cette relation britannique.

"On dit parfois que je suis l’esclave des Britanniques, que je fais tout pour les servir, c’est faux! Je me rends juste compte que si nous ne bouclons pas de bons accords avec eux, c’est notre économie en Flandre et en Belgique qui va en souffrir. On ne va pas faire de cadeaux aux Britanniques, mais on ne doit pas les punir non plus. Je trouve que Michel Barnier travaille très bien pour le moment. Je suis content parce que côté parlementaire, Guy Verhofstadt est en charge et, disons, il est un peu plus rêveur et il veut faire un exemple en punissant les Anglais…"

"La politique de centre droit du fédéral profite à tous, y compris aux Wallons même si pour ceux qui ont voté à gauche, c’est difficile."

On lui sort du gros calibre. C’est quand même curieux de voir un nationaliste flamand endosser la cape de ministre de la Défense, institution s’il en, représentative et symbolique du Royaume de Belgique (avec la monarchie…). "On est très clair là-dessus: la Défense est et restera un domaine dans lequel les Belges doivent travailler ensemble, cela doit rester – même dans l’hypothèse confédérale – une compétence commune, comme la politique étrangère. Une armée flamande et une armée wallonne, ça n’aurait pas de sens. Je suis un nationaliste donc je connais la valeur des symboles et je respecterai toujours ceux qui y attachent de l’importance. Je pense qu’un drapeau et des symboles sont importants pour créer une société et un vivre-ensemble. Y compris les symboles belges: si certains y attachent de l’importance, je comprends et je respecte. Secundo, c’est important aussi pour la N-VA d’occuper le poste de la Défense parce qu’on attache de l’importance à la mission de sécurité."

On élargit le spectre en demandant à Sander Loones s’il est satisfait des résultats de ce gouvernement fédéral. Sans surprise, il dit: "oui". On dit: allez. "On avait dit dès le début que c’était un gouvernement jobs, jobs, jobs et sécurité. Sur ces deux points, nous avons des résultats magnifiques. 219.000 emplois créés, des investissements en police, en sécurité, en Défense. Bien entendu, ce n’est pas parfait..."

C’est aussi grâce à la bonne conjoncture économique internationale, coupe-t-on. "ça a aidé, mais ça ne suffit pas: nos mesures fédérales et régionales ont vraiment permis ce décollage." Il pose: "J’ai observé tout ça de très près, on voit très clairement que les indices économiques sont en relance y compris en Wallonie. On voit aujourd’hui qu’une politique de centre droit est bonne pour tout le monde en Belgique, tant pour les Wallons que pour les Flamands. Cette politique sert clairement la Wallonie, même à la N-VA on le reconnaît. Maintenant, je comprends aussi que pour les Flamands, qui ont voté pour une politique de centre droit et la reçoivent enfin, c’est plus facile et agréable."

"Il y a vraiment du travail sinon croyez-moi, la N-VA n’aurait jamais fait le choix de nommer un ministre de la Défense. Je ne vais pas être un ministre à l’arrêt."

Le MR, la Banque nationale et les femmes

Avec un MR qui souffre politiquement, cavalier seul francophone, on confirme que les choses ne sont effectivement "pas faciles". "Ce n’est pas la réalité. Je pense que les choses vont bien se passer pour le MR, c’est un parti avec lequel on a bien travaillé, le Premier ministre Charles Michel est quelqu’un de responsable et de loyal." Il ajoute, lui qui vient de la Côte: "On a un Premier ministre qui aime les croquettes de crevettes, c’est vraiment fantastique."

Il voit (quand même) qu’on tique: le budget n’est pas ce que vous aviez promis, lui dit-on et le climat fiscal reste pesant pour les classes moyennes laborieuses. Il dit: "C’est vrai que tout n’est pas parfait. La position concurrentielle s’est améliorée, la situation des PME et les gens qui ont des bas et moyens salaires également. Il est clair que ce n’est pas suffisant, voilà pourquoi les gens doivent encore voter N-VA et MR. On est dans un système où deux démocraties coexistent donc ce n’est pas évident, mais le bilan est positif. On veut en faire davantage et aller plus vite."

On demande s’il estime que le CD&V est le partenaire qui a été ce frein aux réformes.

Il élude: "Dans chaque coalition, on a des partis plus ambitieux que d’autres et il est clair que la N-VA a de l’ambition." Et il sourit. Et on évoque le problème du manque de femmes la Banque nationale. "Mais ça fait des années que la N-VA répète qu’il faut réformer cette institution! Je connais la politique monétaire européenne, et j’ai des points de comparaison. La BCE a gagné en importance: faut-il encore une Banque nationale belge de la même envergure si on voit que les compétences sont désormais à l’échelon européen? Ensuite: la rémunération des directeurs a la BNB est supérieure aux autres banques nationales européennes. Pourquoi? Tertio: la procédure de désignation des directeurs soulève des questions. Ne faudrait-il pas également une procédure de ‘fit and proper’ avant de faire ce genre de nominations?"

"On dit parfois que je suis l’esclave des Britanniques, que je fais tout pour les servir, c’est faux!"

On le relance sur la place des femmes dans le haut niveau des institutions. Il est évident qu’il faut plus de femmes à la Banque nationale. La question est comment le réaliser. "On veut que les meilleures personnes occupent les places. On n’est pas des grands fans des quotas. Parce qu’on trouve que c’est démotivant pour ceux qui sont les plus méritants. La femme qui reçoit son poste via un quota, il y aura toujours un soupçon qui pèsera sur ses compétences."

On oppose le fait que les quotas permettent tout de même de propulser des femmes dans les cercles de décision, que le débat est ouvert et que la réponse n’est ni blanc ni noir. "Mais nous voulons mettre l’accent sur la crédibilité de la compétence, on ne peut pas entretenir l’illusion que des personnes ont obtenu des jobs via un quota, ça se retourne contre elle. On a des femmes qui sont très qualifiées, bien sûr qu’on doit les pousser, mais je ne pense pas que cela doive nécessairement passer par des quotas."

Autre chapitre: son grand-père. Honoré Loones est accusé de collaboration par certains."Il était bourgmestre de Oostduinkerke avant la Seconde Guerre mondiale. À la fin de la guerre, on lui a demandé de devenir bourgmestre d’Ostende. La question: est-ce de la collaboration ou non? Ma position sur la collaboration est très claire, c’était une faute absolue du Mouvement flamand et aussi des gens concernés en Wallonie. Maintenant, insinuer que mon grand-père était un nazi ou un fasciste, c’est simplement contraire à la réalité. On a de nombreux documents qui montrent à quel point c’était un bon bourgmestre et qu’il s’est opposé aux Allemands."

Il sort un petit carnet et montre: "Dans une démocratie, on a toujours des élections. Mon grand-père a été élu à la majorité absolue après la guerre sur une liste où il figurait avec des chefs de la résistance! Un patriote belge. Donc, je ne veux pas revenir là-dessus, mais on a démontré que mon grand-père était une personne fiable et respectable et qui rassemblait les gens."

©Walt Van Beek

On dit: le Vlaams Belang a progressé aux communales, est-il envisageable pour la N-VA d’un jour s’associer à ce parti? "Non. C’est impensable de faire des coalitions avec eux." Et pour l’extrême gauche, la même chose. "Je les mets sur le même pied que l’extrême droite. Si on regarde le bilan du communisme sur notre continent, ce n’est quand même pas très positif non plus."

Les francophones partent vers la gauche et la Flandre de centre droit vont compliquer les négociations après les élections de mai. "On verra après, mais si c’est pour être associé à des partis de gauche, ce sera sans nous. Si le PS revient dans le parcours, alors le confédéralisme sera sur la table. Mais ça peut être positif aussi: les gens pourront prendre le chemin politique qu’ils souhaitent. Parce que je comprends qu’aujourd’hui c’est difficile pour beaucoup de Wallons d’avoir cette politique de droite. En Flandre, cela faisait 25 ans que nous avions des gouvernements avec le PS. Mais je vous l’assure: le bilan de centre droit de ce gouvernement est excellent pour la Wallonie aussi."

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