Le "problème Marghem"

©tim dirven

Les critiques sur la ministre de l’Energie n’émanent plus seulement de l’opposition. Sa position est-elle encore tenable?

C’est un peu comme les jeux vidéo dans les luna parks, ou ces abominables machines où vous vous escrimez à manipuler une pince erratique qui finit par lâcher la peluche que vous convoitiez. Au début de la partie, vous disposez d’un certain nombre de crédits – et quand vous les avez tous épuisés, eh bien, ce n’est pas compliqué: fini de jouer. Game over.

Au sein d’un gouvernement, les règles sont similaires. Demandez à Jacqueline Galant (MR) qui, à force d’accumuler les bourdes, a été débarquée de la coalition suédoise. Quand c’est trop, c’est trop. La question du jour est donc: de combien de crédits dispose encore Marie-Christine Marghem (MR)? Parce qu’elle aussi collectionne les casseroles et commence à solidement énerver en interne. Les critiques qui fusent sont encore anonymes; cela ne change cependant rien à leur sévérité. On précise donc: elles ne proviennent pas des rangs de l’opposition. Mais du gouvernement fédéral, du MR et du secteur de l’énergie.

Quel est donc le "problème Marghem"?

Officiellement

Aucun. "Elle doit œuvrer dans un domaine extrêmement technique et compliqué. Qui passionne et est très clivant, défend son président de parti. C’est sans doute le chapitre de l’accord de gouvernement le plus compliqué à appliquer." Des retards dans ses dossiers? Même pas. "Elle avance pas à pas en sécurisant ses dossiers, poursuit Olivier Chastel. Je trouve les critiques à son égard très injustes." La ministre aussi défend son bilan. "On m’a demandé de fournir de l’électricité à ce pays, je lui en ai fourni, déclare Marie-Christine Marghem. Quand je suis arrivée, nous avions de sérieuses difficultés d’approvisionnement. J’ai remis en marche Doel 1 et 2, ce qui a fait baisser les prix de l’électricité."

Le secteur

On vous l’accorde: l’énergie, ce n’est pas un cadeau. Un dossier très technique. "Il faut plusieurs années pour en appréhender les différents aspects, concède ce libéral. Or Marie-Christine n’a pas disposé de beaucoup de temps pour apprendre. L’opposition s’est montrée particulièrement agressive à son égard." Idéologique, aussi, avec des visions parfois différentes au nord et au sud du pays. "Ce n’est pas toujours évident avec les partenaires de majorité. Il y a un front extérieur, avec l’opposition, et un en interne, au gouvernement." Pour ne rien arranger, les compétences sont morcelées entre Fédéral et Régions – casse-tête garanti. "Dans un dossier comme le burden sharing, les Régions jouent avec les pieds du Fédéral", juge la ministre.

L’énergie n’était pas non plus, à la base, sa tasse de thé. Elle se serait plutôt vue à la Justice. "C’est tellement réducteur de dire qu’une avocate qui a œuvré en commission Justice aurait été meilleure… à la Justice, balaie Olivier Chastel. Moi qui suis pharmacien, aurais-je dû être ministre de la Santé?"

"J’ai vu passer sept ministres de l’Energie, je n’ai jamais connu cela."
Un acteur du secteur

Son cabinet

Ce n’est pas la première fois qu’un (ou une) ministre déboule dans un secteur qu’il ne connaît pas, ou peu. "S’il est entouré d’un bon cabinet et de conseillers solides, cela peut passer. Le hic, c’est que ce n’est pas le cas, peste-t-on dans les rangs de Michel. Il n’y a aucun dossier qui suit son cours normalement." C’est vrai: en début de législature, le MR a dû fournir d’un coup sept ministres et autant de cabinets. Pas évident. "Mais après deux ans, cela devrait être une affaire qui roule! Mais non. Chez Marghem, ils ne sont toujours pas au point." En outre, le cabinet Marghem a dû faire face à un certain nombre de défections. C’est aujourd’hui Jean-François Lerouge, le responsable de la cellule Energie, qui est sur le départ.

Sa méthode de travail

"J’ai vu passer sept ministres de l’Energie, je n’ai jamais connu cela", lâche un acteur important du secteur, pourtant connu pour ses positions nuancées. "Les dossiers traînent jusqu’au dernier moment, et puis la ministre nous impose des solutions boiteuses."

Désordonnée et pas la plus besogneuse: voilà comment ce libéral la décrit. "Cela a posé problème lorsqu’elle était échevine à Tournai. Elle ne connaissait pas ses dossiers. En apparence, l’intelligence permet de couvrir, mais quand on gratte, on voit les failles." Même reproche au sein du gouvernement. "C’est du jamais-vu! En réunion, Marghem et son cabinet débarquent avec des avis émanant de différentes institutions. Sans proposer de vision. Résultat: les seuls dossiers qui ont positivement évolué, c’est parce que quelqu’un d’autre a repris la main. Comment défendre ce bilan en 2019?"

Autre reproche récurrent dans le secteur: son manque de collaboration avec les institutions officielles. "Elle n’a confiance ni dans son administration, ni dans la Creg, ni dans le Bureau du plan, ni dans la Banque nationale. Résultat: elle travaille avec les experts d’Electrabel et d’Elia, dont les positions en tant qu’opérateurs privés sont forcément criticables." Plus généralement, elle ne ferait confiance à personne. "Elle n’écoute pas ce qu’on lui dit. Si cela ne colle pas avec sa perception des choses, elle n’en tient pas compte."

Son caractère

Il ne se trouvera personne pour dire le contraire: Marie-Christine Marghem est une femme intelligente. "Extrêmement intelligente", dit ce partenaire de gouvernement. "Quelqu’un d’une intelligence certaine, pétrie d’ambition, et d’une éloquence rare", brosse ce libéral. Dotée aussi d’un caractère, disons, fort. "Bien trempé, résume Olivier Chastel. Elle ne se laisse pas faire et a le sens de la répartie. Elle peut paraître un peu dure, mais cela fait partie du personnage."

Trop fort, sans doute. Le constat est presque unanime: son style est trop frontal. "Elle aime le conflit, ça l’anime, glisse-t-on au sein de la majorité. Mais à un moment, il faut savoir ce qui compte réellement: l’affrontement ou faire passer un texte de loi?" Si l’opposition l’a tant dans le viseur, Ecolo en tête, c’est sans doute qu’elle l’a cherché. "On est soit avec elle, soit contre elle, tranche ce libéral. Si on ne pense pas comme elle, on s’écarte ou elle écarte. Cela a posé des difficultés au sein de son cabinet. Et cela explique ses relations avec l’opposition: elle est en permanence dans l’affrontement." Cet autre membre du MR renchérit. "Marie-Christine est arrivée avec son attitude hautaine et frontale, a pris l’opposition de haut et a voulu leur en remontrer. Elle s’est cassé les dents. En se mettant tout le monde à dos. Même dans la majorité, certains ne peuvent plus la sentir."

Sa position au sein du MR

Sa position au MR commencerait à devenir délicate. "Elle n’y compte pas beaucoup d’amis, lâche ce membre du parti. Même Charles Michel commence à s’en méfier. Par contre, il est impossible pour lui de ne pas la soutenir, après les départs de Jamar et Galant." Au sein de la majorité, l’heure est au gros dos – pour l’instant du moins. "Nous comprenons que politiquement, le MR doive la soutenir. Mais pourquoi diable ne renforce-t-il pas ce cabinet? C’est indispensable."

Tihange 1 | Nouvelle polémique en millions d'euros

La ministre et son cabinet n’ont pas activé la procédure qui aurait pu leur rapporter quelques millions d’euros supplémentaires sur Tihange 1, révèle Le Soir vendredi.

EDF et Electrabel ont versé 7,2 millions de redevance à l’État belge en avril dernier pour les trois derniers mois de 2015. Mais le régulateur du secteur, la Creg, juge ce montant sous-estimé – l’État pourrait réclamer jusqu’à 4 millions de plus, selon nos sources. Comme le prévoit la convention signée par l’État avec les propriétaires du réacteur, les parties pouvaient dès lors désigner un expert indépendant, qui devait trancher pour le 15 septembre. Une procédure que la ministre n’a pas suivie"Il n’est pas question d’être souple, mais bien d’être juste vis-à-vis des exploitants. Selon les paramètres utilisés, la différence va de 0 à quelques millions supplémentaires, nuance Marie-Christine Marghem. Nous en avons avisé Electrabel et EDF, avec lesquels la discussion se poursuit." Pourquoi ne pas avoir désigné un expert dans les délais? "Parce qu’il n’y a pas de désaccord entre nous", répond la ministre. Y a-t-il dès lors accord? "Pas encore, mais il pourrait y en avoir un", répond Marie-Christine Marghem.

 

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