interview

Vincent Van Peteghem, ministre des Finances: "Notre fiscalité est tellement complexe qu’elle n’inspire plus confiance"

Vincent Van Peteghem: "Notre responsabilité est énorme. Nous devons faire en sorte que ce pays se réinvente." ©Karoly Effenberger

Première interview pour Vincent Van Peteghem, ministre des Finances et vice-Premier ministre (CD&V), qui fête ses 40 ans cette semaine. "Si cela tourne de nouveau à un gouvernement de chamailleries, alors nous perdrons tous les élections en 2024."

Côté francophone, personne ne connaît encore Vincent Van Peteghem. On pourrait presque en dire autant côté flamand. Il fait partie de ces nombreux nouveaux visages du gouvernement De Croo. Vice-Premier ministre et ministre des Finances, s’il vous plaît.

Le nouveau grand argentier, 40 ans cette semaine, nous emmène dans un des salons de l’hôtel des Finances pour sa première interview. Il range en souplesse sa longue silhouette (deux mètres) derrière une table interminable et part sur l’honneur d’être dans la fonction.

Il fallait des nouveaux visages au CD&V?

Il fallait un renouvellement et un rajeunissement. Joachim Coens a osé briser un cercle vicieux.

"Il fallait un renouvellement et un rajeunissement."

Un cercle vicieux: toujours les mêmes? 

Voilà, c'est ça. 

Les trois heureux élus, Annelies Verlinden, Sammy Mahdi et vous, n'ont pas d'expérience à ce niveau de pouvoir. C'est risqué, non?

C'est audacieux, et en même temps, il est bon qu'il y ait du sang frais au fédéral. Il y a de l'expérience, notamment avec Alexander De Croo qui veut à raison jouer le rôle de coach de l'équipe, mais il y a aussi beaucoup de nouveaux qui peuvent donner une dynamique. Notre responsabilité est énorme. Nous devons faire en sorte que ce pays se réinvente. Des réformes importantes sont nécessaires et cela ne marchera que si nous fonctionnons comme une équipe, en confiance. Si nous ne travaillons pas ensemble, nous savons tous très bien quelles seront les conséquences en 2024.

À savoir?

Les extrêmes gagneront encore plus de terrain. Soyons honnêtes: si cela tourne de nouveau à un gouvernement de chamailleries, alors nous perdrons tous les élections en 2024. Si par contre nous fonctionnons comme un gouvernement de solutions, sur la fiscalité, le marché du travail, l'organisation de l'État, etc., alors nous aurons une chance en 2024.   

"Soyons honnêtes: si cela tourne de nouveau à un gouvernement de chamailleries, alors nous perdrons tous les élections en 2024."

Comment se démarquer dans un gouvernement centriste?

En 2014, Laurette Onkelinx a dit que les clefs du pays avaient été données à la N-VA. Dans le gouvernement Michel, ils avaient les Finances, l’Intérieur, l’Asile et migration et la Défense. Les trois premières compétences sont aujourd'hui chez nous, au CD&V. Nous avons donc une chance d'imprimer notre marque, me semble-t-il.

La crise sanitaire est là, ensuite il y aura la relance. Deux thèmes gérés par les socialistes... 

Non, la relance est chez Thomas Dermine mais aussi chez moi. Les moyens européens à aller chercher, le fonds de transformation de 750 millions d’euros que nous allons créer via la SFPI (la Société fédérale de participations et d'investissement, NDLR), c'est chez moi. Nous avons des leviers en mains. Que le Premier et Frank Vandenbroucke soient à l'avant-plan, c’est logique dans la phase que nous connaissons. Quand il s'agira de réforme fiscale, de relance ou d'asile et migration, la visibilité sera davantage chez nous. Mais nous devons être une équipe qui agit et ose réformer ensemble.

"Un accord de principe a été trouvé, ce vendredi en conseil des ministres restreint, pour une taxe annuelle de 0,15% sur tous les comptes-titres de plus d’un million d’euros."

Où en est le projet de taxe sur les comptes-titres?

Un accord de principe a été trouvé, ce vendredi en conseil des ministres restreint, pour une taxe annuelle de 0,15% sur tous les comptes-titres de plus d’un million d’euros. Il était important d’aller vite sur ce dossier car les moyens obtenus iront aux soins de santé. Or, les dépenses de santé sont très importantes en ce moment. C’est bien normal mais c'est donc «le» moment de concrétiser cette contribution de solidarité.

Pourquoi aller si vite sur cette taxe, alors qu'une grande réforme fiscale est annoncée?

On n’aboutit pas à une grande réforme fiscale du jour au lendemain. C'est un chantier de plusieurs années. Par contre, nous avons convenu de trouver à court terme une manière d’aider au financement des soins de santé.

Quelle sera la philosophie de cette réforme fiscale?

L'objectif est de baisser la fiscalité sur le travail, pour augmenter le taux d'emploi, d'élargir la base fiscale pour assurer un financement durable de l'État, et de rendre notre fiscalité plus simple, plus moderne et plus prévisible.

"Notre fiscalité est tellement complexe qu’elle n’inspire plus confiance."

C’est un chantier bien plus important que la «taxe des riches»?

Bien sûr! C’est même une mesure de relance en soi. C’est un chantier énorme mais nous devons faire de cette réforme une réalité. Le statu quo n'est pas une option. Notre fiscalité est tellement complexe qu’elle n’inspire plus confiance.

Quel type de CD&V êtes-vous?

Je suis un pragmatique, je me concentre sur mes objectifs et je n'éprouve pas le besoin de me mêler de tout. Pour moi, les solutions sont dans la nuance. Je cherche l'équilibre entre le social, l’économie et l’écologie. J'ai aussi l'esprit d'équipe. Je n'attaque jamais les personnes. Chaque personne compte et a droit au respect. J'aime être au contact des gens. D'ailleurs, je dois dire que j'ai un peu peur de perdre ce contact en étant ministre.

Vous penchez à gauche? 

Je suis au centre du centre. 

Vous êtes proche du mouvement ouvrier chrétien mais, à De Pinte où vous êtes bourgmestre depuis 2019, vous êtes en coalition avec la N-VA...

Et cela me définit? Ce n'est pas parce que je suis en coalition avec l'un que je ne parle pas avec les autres. De bonnes propositions peuvent venir de partout. Je parle avec tout le monde et je continuerai à le faire. 

"J'ai suivi le conseil de mon père: vise une place de suppléant sur les listes, pas une place effective."

Politiquement, qu'avez-vous réalisé jusqu'ici?

J'ai beaucoup travaillé en coulisses, ne vous méprenez pas. Je suis un pur produit du parti. J'ai beaucoup appris de mon père (bourgmestre de De Pinte pendant 14 ans, NDLR). J'étais chez les jeunes CD&V dès mes vingt ans, j'ai travaillé à la campagne des uns et des autres, j'ai été impliqué d'abord localement puis plus largement, à la Chambre puis au Parlement flamand. J'ai fait partie du groupe des douze (qui a mené une radioscopie du parti après les mauvais résultats de 2019, NDLR), à la suite de quoi je me suis présenté à la présidence du parti. Je n'ai pas gagné mais ça ne m'a empêché de travailler ensuite avec Joachim Coens. J'ai gravi les échelons les uns après les autres. La politique, c'est travailler dur mais il faut aussi avoir un brin de chance. Cette chance, je l'ai eue en 2016 quand j'ai pu siéger à la Chambre alors que j'étais deuxième suppléant. En fait, j'ai suivi le conseil de mon père: "vise une place de suppléant sur les listes, pas une place effective".

Parce qu’on prend plus vite l'ascenseur quand on est suppléant?

Voilà, c’est ça. 

Ce gouvernement aura-t-il le temps de faire autre chose que gérer la crise sanitaire puis s'occuper de la relance?

Gérer la crise est notre priorité, sans aucun doute. Mais cela va se calmer avec l'arrivée d'un vaccin. Le temps viendra pour d'autres thèmes. Entre-temps, nous travaillons. La déduction de 25% pour des investissements sera prolongée jusque fin 2022, la TVA réduite à 6% pour la démolition-reconstruction d’un logement sera étendue à tout le pays au 1er janvier 2021, etc. On travaille, on avance.

"Nous devons d'abord soutenir notre économie. Ce n'est pas avec des faillites que nous y arriverons."

L'accord de gouvernement dit "aucune taxe nouvelle", sauf dans le cadre des discussions budgétaires. Avec la crise qui se prolonge, elles viendront tout de même ces nouvelles taxes, non? 

Nous devons d'abord soutenir notre économie. Ce n'est pas avec des faillites que nous y arriverons. Nous devons en priorité apporter un soutien ciblé et temporaire aux secteurs touchés. De cette manière, les entreprises pourront profiter de la croissance dès qu'elle sera de retour. C'est ça qui compte. Ensuite, nous verrons quels efforts seront nécessaires pour réduire notre déficit. Ce qui est sûr, c'est que ces efforts se feront partout, pas seulement du côté des recettes.

Pour le moment, le gouvernement dit "tous ensemble". Mais comment réagirez-vous si la réforme de l'État n'avance pas ou si la loi sur l’avortement ne va pas dans votre sens ? 

Les accords convenus doivent être respectés.

"Je n'éprouve pas le besoin de me mêler de tout."

Quels accords? Sur les dossiers éthiques, c'est flou. On va "encommissionner" l'IVG. Mais concrètement?  

Cela a toujours été une demande très claire de notre part. On a vu des propositions de loi arriver au Parlement sans la moindre évaluation de ce qui avait été voté auparavant. Avant de changer une loi, il faut l’évaluer. C'est juste normal.   

À quel niveau le parti veut-il remonter?

Je ne vais pas donner un chiffre sinon on ne retiendra que ça. Nous devons remonter, ça oui. Mais le défi de 2024 n'est pas seulement celui de mon parti, c'est celui de tous les partis de ce gouvernement. Nous avons tous la même responsabilité, celle de ne pas être le dernier gouvernement de ce pays. Nous devons être le premier gouvernement d'un pays réformé.

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