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Zakia Khattabi: "Il y a une vraie révolution culturelle au Fédéral sur le climat"

"Pendant que d'autres étaient à la manœuvre dans la gestion du Covid, je travaillais dans l'ombre", dit Zakia Khattabi. ©SISKA VANDECASTEELE

Quasi absente de la scène médiatique durant la première année de la Vivaldi, c’est une ministre du Climat très satisfaite que nous rencontrons, avec en point de mire les décisions gouvernementales de ce vendredi.

On le sait, les négociations intra-belges sur la politique climatique sont laborieuses, singulièrement avec la Flandre, où le poste est aux mains de la N-VA Zuhal Demir. La ministre fédérale du Climat Zakia Khattabi (Ecolo) est dès lors particulièrement satisfaite d’avoir pu convaincre le Fédéral d’avancer de son côté. Le résultat d’un an de travail de fourmi, affirme-t-elle, pour passer des ambitions aux actes. "On vient de loin. Mais pendant que d’autres étaient à la manœuvre dans la gestion du Covid, je travaillais dans l’ombre." 

Comme prévu dans l’accord de gouvernement, le plan approuvé ce vendredi vise 55% de réduction des gaz à effet de serre en 2030. "C’est une vraie révolution dans la gouvernance climat", affirme Zakia Khattabi. "Grâce à la diplomatie et à la conviction, j’ai réussi à faire en sorte que l’ensemble de mes collègues fassent leur part pour atteindre cet objectif, que le Fédéral se fixe pour lui-même. Je travaille avec mon collègue Pierre-Yves Dermagne sur l’économie circulaire, avec mon collègue Mathieu Michel sur l’efficacité énergétique des bâtiments du fédéral, etc. C’est inédit!"

Concrètement, qu’y a-t-il de neuf dans ce plan?

Un outil de pilotage, d’abord, avec une feuille de route pour chaque ministre, un suivi semestriel et un rapportage annuel public. Pour donner une consistance à l’objectif des -55%, on l’a traduit en tonnes de CO2. À l’horizon 2030, le Fédéral s’engage à réduire ses émissions de 233 millions de tonnes: 208 millions de tonnes viennent des mesures du Pnec (le plan national énergie climat, élaboré sous la précédente législature, NDLR), qui sont renforcées et rehaussées, et 25 millions de tonnes de mesures nouvelles prises par la Vivaldi.

"Le plus gros levier au Fédéral est la fiscalité, avec la sortie progressive des subsides aux énergies fossiles, qui représentent 12 à 15 milliards d’euros par an."

Ces mesures nouvelles correspondent-elles à l’effort que va devoir faire la Belgique pour s’ajuster au relèvement de l’ambition européenne pour 2030?

Non. La Belgique s’est vu attribuer un objectif de -47% (par rapport à 2005 et pour les émissions non industrielles, NDLR), qui doit être partagé entre entités. Mais, indépendamment de cela, le Fédéral s’engage à une réduction de 55% dans sa sphère de compétence. On fait plus que ce qui nous sera imposé logiquement dans cette répartition. Mais on ne veut pas que d’autres en profitent pour faire moins…

Quelles sont les mesures nouvelles?

Le plus gros levier au Fédéral est la fiscalité, avec la sortie progressive des subsides aux énergies fossiles, qui représentent 12 à 15 milliards d’euros par an. On veut en organiser le "phasing out" et arriver à la neutralité à l’horizon 2030.

C’est quoi par exemple? La fin de la défiscalisation du carburant routier?

Cela, c’est en discussion dans le cadre du conclave budgétaire. Mais c’est par exemple la décision que la SFPI va sortir des investissements qui continuent à financer le fossile ou qui ne font pas d’effort pour décarboner. Ou la réforme des voitures de société.

Allez-vous parvenir à un accord avec les Régions, et en particulier la Flandre, sur la répartition de l’effort avant Glasgow?

Je ne ménage pas mes efforts pour qu’on y arrive. Je ne préjuge pas du résultat des négociations, mais l’inaction climatique, elle coûte et elle tue. On le voit après le drame des inondations en Wallonie. Il faut sortir du jeu partisan et regarder la réalité en face. Quand Jan Jambon déclare que ce sont les entreprises qui vont nous montrer le chemin, il se trompe: c’est aux pouvoirs publics à fixer un cadre.

"Évitons de reproduire les erreurs du passé, en rechignant à la reconversion. Le monde de demain sera décarboné, et c'est aujourd'hui que ça se construit."

Ma responsabilité en tant que ministre fédérale du Climat, c’est de ne pas reproduire les erreurs du passé. En Wallonie, espérant sauver des industries et des emplois, certains ont rechigné à la reconversion. Et on se retrouve avec certaines régions wallonnes qui ont perdu ces industries et ces emplois. Le monde de demain sera décarboné, et c’est aujourd’hui que ça se construit. Si l’agenda flamand est de soutenir les entreprises, alors la Flandre doit passer à la vitesse supérieure et accompagner les entreprises dans la transition.

Il y a tout de même, notamment dans le port d’Anvers, un pôle d’entreprises particulièrement énergivores, qui pèse et qui risque de freiner toute politique climatique ambitieuse…

Plus on attend, plus ce sera difficile. Et je peux vous dire des contacts réguliers que j’ai avec le patron du port d’Anvers qu’il semble plus prendre la mesure de l’urgence que certains des hommes et des femmes politiques en Flandre. L’Europe a fixé un cadre, on image mal la Flandre jouer les villages gaulois… Le paysage international, c’est la neutralité carbone: pour l’Europe, en 2050; pour les États-Unis, en 2050; pour la Chine, en 2060…

Vu le blocage qu’on connait actuellement, j’ai proposé que l’on se répartisse le montant 2021 des revenus des mises aux enchères de quotas d’émissions (ETS) sur base de l’ancien accord. Cela permettrait d’affecter des moyens massifs à l’efficacité énergétique de nos bâtiments. Ce ne serait pas un luxe, quand on voit la discussion autour des prix de l’énergie qui explosent.

Donc, vous proposez que les 500 millions d’euros de recettes qui devraient arriver cette année soient utilisés pour des mesures d’économie d’énergie?

À chaque entité de décider. Mais tout le monde dit qu’il faut de l’argent pour soutenir les ménages. Et de l’argent, il y en a, moyennant une volonté politique. À mon avis, les Flamands ne comprendraient pas que la Flandre continue à bloquer cet argent alors qu’ils en ont besoin.

Et vous avez eu une réponse?

Non, pas encore.

La flambée actuelle des prix de l’énergie ne montre-t-elle pas combien il va être difficile de concilier transition climatique et protection sociale des plus démunis?

Pour moi, cela illustre précisément l’inverse. Les prix explosent, alors qu’on est encore dans un monde carboné, que le nucléaire se taille encore une grosse part du gâteau. Cette flambée des prix, qui est mondiale, montre la nécessité de la transition. Pour moi, il y a deux leviers: l’efficacité énergétique de nos bâtiments, et la création de notre indépendance énergétique, en développant les énergies renouvelables, qui sont les moins chères.

"Via le bonus climat, nous voulons redistribuer l'argent de la tarification carbone aux familles et aux entreprises pour les accompagner dans la transition."

Mais la tarification carbone, qui est un sujet tabou en Belgique, va arriver via les mesures européennes. Et cela nécessite des compensations pour éviter un bain de sang social…

Absolument. Ma position est de dire: si tarification carbone il y a, il faut que ses recettes reviennent aux États membres, et servent à la transition juste. Au Fédéral, c’est ce que nous appelons le "bonus climat": nous voulons redistribuer cet argent aux familles et aux entreprises pour les accompagner dans la transition.

Cette tarification va frapper tout le monde, les classes moyennes, les PME… Votre administration estime à 1 à 2 milliards d’euros par an les rentrées liées aux quotas carbone sur les bâtiments et les transports. Cela va devoir être payé par les citoyens et les entreprises… L’annonce-t-on suffisamment clairement?

Cela pourrait devenir de moins en moins tabou, parce que l’inaction climatique coûte plus cher. Voyez les appels à l’aide de la Wallonie pour financer la reconstruction après les inondations. Et une ouverture qui est faite aujourd’hui dans la politique européenne, c’est de faire payer le trafic maritime et aéronautique. Ce sont des gros pollueurs qui n’ont jusqu’à présent pas été sollicités. Un autre vrai enjeu pour nous, les Verts, c’est aussi la nécessité d’investissements publics massifs, par exemple dans l’efficacité énergétique des bâtiments, qui va faire en sorte que la facture diminue.

Le gouvernement ne devrait-il pas avoir un discours plus clair, et dire: les défis sont immenses, et ça va nécessiter une révolution dans la manière dont on se déplace, dont on se nourrit, dont on produit…

Je pense que les choix les plus coûtants environnementalement vont devoir coûter plus cher. Mais on ne pourra les exiger de nos entreprises et des individus que si on met sur la table une offre alternative, durable et accessible.

"Si on n’investit pas massivement aujourd’hui, on prépare le prochain trou budgétaire."
Zakia Khattabi
Ministre fédérale du Climat

Va-t-il y avoir accord au sein du gouvernement sur la nécessité des investissements massifs dont vous parlez? On a vu les déclarations des uns et des autres en prélude au conclave budgétaire…

Le cadre européen actuel, c’est du jamais vu. Il fait preuve de souplesse et permet de sortir du carcan budgétaire. Pour moi, il serait incompréhensible que la Belgique n’en profite pas pour investir. Le dogmatisme, c’est de plaider un retour trop rapide à l’austérité. Si on n’investit pas massivement aujourd’hui dans nos infrastructures, dans la mobilité alternative ou pour parler d’une compétence régionale, dans une nouvelle politique agricole, on prépare le prochain trou budgétaire.

Ecolo n’est-il pas en train de se faire dépasser sur ce terrain par Paul Magnette et son écosocialisme, avec des propos très forts sur les enjeux climatiques?

On ne sera jamais assez nombreux à être conscients des enjeux. Et donc, allons-y! J’entends Paul Magnette, et je me dis: enfin! Ça fait 20 ans qu’on le dit, on a gagné un allié.

Votre décision de sortir du nucléaire et de le remplacer temporairement par des centrales au gaz, ça ne passe pas dans l’opinion publique. Même chez Ecolo, il semble y avoir des doutes…

D’abord, nous ne remplaçons pas le nucléaire par des centrales au gaz, mais par du renouvelable. Et en attendant, comme filet de sécurité et pour garantir la sécurité d’approvisionnement, viennent temporairement de nouvelles centrales au gaz. Et puis la sortie du nucléaire est approuvée depuis 2003, et aucun gouvernement ne l’a depuis remise en question.

Vous avez plaidé pour un "Ocam du climat", qui analyse les risques et augmente notre résilience. Le gouvernement a-t-il approuvé cette proposition?

Oui. Il y a plein de centres d’expertise scientifiques, il y a le Giec, mais il n’y a pas un endroit où on traite la menace climatique comme la menace terroriste. Les deux sont pourtant devenues un risque structurel.

Ce que j’arrive à faire, mais qui ne fait pas les gros titres, c’est de sensibiliser et de mobiliser l’ensemble des compétences à l’aune de cette réalité qu’est le risque climatique. L’Ocam, la santé, les finances… Peut-être que dans 10 ans, certains prendront la mesure du travail de fourmi qu’on est en train de faire au Fédéral. C’est une vraie révolution culturelle! Je ne dis pas qu’on a gagné la guerre, mais il y a des batailles qu’on remporte, et qui sont, de mon point de vue, fondamentales.

Les -55% à l’horizon 2030, c’est vraiment atteignable?

Oui, c’est encore possible, même si la fenêtre se rétrécit. Mais si on ne le fait pas, le citoyen ne pourra que se retourner vers le politique en disant: vous saviez et vous n’avez rien fait. C’est une responsabilité que je ne veux pas prendre.

Les phrases-clés

  • "Le plus gros levier au Fédéral est la fiscalité, avec la sortie progressive des subsides aux énergies fossiles, qui représentent 12 à 15 milliards d’euros par an."
  • "Évitons de reproduire les erreurs du passé, en rechignant à la reconversion. Le monde de demain sera décarboné, et c'est aujourd'hui que ça se construit."
  • "Via le bonus climat, nous voulons redistribuer l'argent de la tarification carbone aux familles et aux entreprises pour les accompagner dans la transition."
  • "Si on n’investit pas massivement aujourd’hui, on prépare le prochain trou budgétaire."

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