La hausse des accises sur l'alcool a coûté 22 millions à l'Etat

©Anthony Dehez

La mesure décidée il y a un an par le gouvernement Michel a loupé l’objectif budgétaire. Pire, en incluant l’impact TVA, elle a même généré une perte de 22 millions d’euros.

Il y a six mois, la direction du groupe Diageo pour le Benelux était toujours établie en Belgique et son directeur était un Belge, Dirk Van Ham. Aujourd’hui, le premier producteur de spiritueux au monde a retiré son siège bénéluxien de Belgique pour l’installer à Copenhague, au Danemark, où il l’a fusionné avec sa direction pour les pays scandinaves. Dans le même temps, il a réduit de 15% son effectif au Benelux, une coupe dans l’emploi qui a essentiellement concerné la Belgique. Et Dirk Van Ham a perdu son poste de responsable pour les trois pays; en guise de consolation, il a été nommé directeur pour les relations corporate en Europe du Nord.

Cette " petite " restructuration reflète le malaise généralisé des producteurs d’alcools suite au relèvement des accises en Belgique. En novembre 2015, en marge de ses mesures de tax shift censées relancer la compétitivité et l’emploi, le gouvernement fédéral avait augmenté les accises sur les boissons alcoolisées : vins, champagne, bière et alcool. Il avait eu la main particulièrement lourde pour celles sur les spiritueux, relevées de 41%. L’objectif du Fédéral était d’engranger pour 212 millions d’euros de recettes d’accise supplémentaires en année complète. à l’époque, le secteur avait crié casse-cou, arguant que la mesure s’avérerait contre-productive. Il l’avait répété en juillet dernier, quand les statistiques des six premiers mois avaient montré qu’on n’arriverait pas au gain escompté. Les chiffres pour l’ensemble de l’année écoulée confirment le constat. Le bilan est même négatif…

51 millions €
Sur les douze mois, le supplément généré par la hausse des accises sur l’alcool s’élève à 51 millions d’euros, selon les chiffres du ministère des Finances communiqués au secteur. On est loin de l’objectif des 212 millions.


Mais il y a plus: en raison de l’augmentation des achats d’alcool effectués par les consommateurs belges à l’étranger, la Belgique a perdu 73 millions d’euros de recettes de TVA. De sorte que le bilan global de la mesure, en intégrant l’impact TVA, est une perte de 22 millions d’euros…

Tous perdants

Dans cette histoire, malheureusement, tout le monde est perdant. Le gouvernement suivait un objectif budgétaire, il l’a donc loupé. Le secteur a subi de plein fouet l’impact de la mesure: une tranche des consommateurs belges s’est redirigée vers le Grand-Duché, la France ou les Pays-Bas pour y faire ses emplettes en alcools.

On estime aujourd’hui que plus d’une bouteille sur quatre consommées chez nous est achetée à l’étranger. Les producteurs installés dans notre pays ont vu leurs ventes en volume reculer: on songe aussi bien aux 170 brasseurs qu’aux 45 distilleries et aux 85 viticulteurs que compte la Belgique. Globalement, les ventes d’alcools ont diminué de 7% en volume l’an dernier. Les distributeurs y ont également perdu des volumes importants. Le groupe Colruyt aurait vu ses ventes de spiritueux reculer de 40%. "Dans son ensemble, le secteur des spiritueux a vendu 14 millions de bouteilles de moins en 2016, sur un total de 70 millions", souligne Dirk Van Ham.

"Notre secteur a perdu en compétiti-vité et en emploi. L’opposé des buts du tax shift."
Dirk Van Ham
Directeur pour les relations corporate en Europe du Nord de Diageo

Quant à l’objectif santé, claironné par certains responsables politiques pour justifier la mesure, on ne peut même pas dire qu’il soit atteint, puisque les consommateurs ont simplement déplacé leurs centres d’achat en privilégiant, quand c’était possible pour eux, les emplettes hors frontières. Ils ne sont du reste pas les seuls à avoir adopté ce réflexe; d’après le secteur, nombre d’intermédiaires (grossistes) ainsi que des exploitants de l’horeca (hôtels, cafés, restaurants) auraient également décidé d’aller constituer leurs stocks à l’étranger. Un phénomène très difficile à quantifier, car les magasins français, luxembourgeois ou néerlandais ne vont évidemment pas commencer à noter la nationalité de chacun de leurs clients, mais qui prendrait de l’ampleur. à noter que le secteur compte tout de même l’évaluer en lançant une enquête de marché auprès des consommateurs...

Le prochain contrôle budgétaire aura lieu en mars. Le gouvernement va-t-il revoir sa copie? "Notre secteur a perdu en compétitivité et en emploi, observe Dirk Van Ham. L’opposé des objectifs du tax shift." Sans qu’on puisse démontrer le moindre effet positif sur la santé ou, à tout le moins, sur les 6% de la population souffrant d’un problème d’assuétude lié à l’abus d’alcool. Ces revenus perdus ne le sont toutefois pas pour tout le monde, comme l’illustre la perte du siège bénéluxien de Diageo: les Finances des pays voisins y ont gagné quelques dizaines de millions d’euros.

Bière, vin ou alcool?

Quand on décortique les accises supplémentaires encaissées par le Trésor en provenance du secteur des alcools, on relève des différences importantes de flux entre les catégories de boissons.

Le segment du vin a produit trois quarts de la hausse (trois quarts des 51 millions d’euros), celui de la bière 19% et les spiritueux à peine 5%. C’est paradoxal puisque la plus forte hausse des accises avait été réservée aux spiritueux. "La hausse des accises sur le vin a permis d’atteindre 63% de l’objectif fixé par le gouvernement, celle dans la bière 14% et celle dans les spiritueux 5%", note Dirk Van Ham, directeur pour les relations corporate en Europe du Nord de Diageo. Selon le dirigeant, qui plaide certes pour sa chapelle mais pas entièrement puisque son groupe produit aussi une bière réputée (la Guinness), nos gouvernants auraient mieux fait de concentrer davantage l’effort fiscal sur le secteur brassicole. "Les spiritueux sont six fois plus taxés que la bière." Le message déplaira à nos brasseurs, qui estiment avoir été assez visés par les hausses d’accises, non seulement en Belgique, mais surtout en France.

À ce propos, trois brasseurs, dont deux des plus grands du marché, ont annoncé une hausse des prix, d’environ 1,5%. à elle seule, cette mesure générera plus de 200 millions d’euros de chiffre d’affaires supplémentaires...

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