reportage

A la villa Parador, "les châssis en bronze ont coûté à eux seuls 30% du prix de la maison"

©Saskia Vanderstichele

Pendant une semaine, L’Echo vous ouvre les portes de perles architecturales bruxelloises. Deuxième arrêt à la villa Parador, conçue comme une œuvre totale par l’architecte hennuyer Jacques Dupuis. Et l’une des premières réalisations d’importance de l’après-guerre en Belgique. (2/4)

Arriver jusqu’à la villa Parador tient d’une forme d’ascèse", plaisante le docteur Christian Dupuis, en référence aux dalles inégales qui conduisent à la majestueuse porte d’entrée. "Les mêmes que depuis la fin de sa construction, en 1948", se félicite plus sérieusement le neveu de l’architecte hennuyer, Jacques Dupuis, à qui l’on doit ce qui constitue vraisemblablement l’une des premières réalisations d’importance de l’après-guerre en Belgique, avant d’arracher un pissenlit prêt à déployer ses graines au gré du vent.

"Cette maison j’en suis à la fois le concierge, le conservateur et le copropriétaire."
Christian Dupuis
Copropriétaire de la Villa Parador

Après un bref explicatif au sujet de l’entrée, "la partie que je préfère de la maison", où l’on apprend que les châssis en bronze ont, à eux seuls, coûté 30% du prix de la maison, "ce qui explique la construction postérieure de l’annexe, car nous n’avions plus de sous", nous pénétrons dans le hall d’entrée, voûté d’un ciel nuageux d’un bleu des plus apaisants.

Là, pour quiconque a le regard attentif, la simple raison d’être du lieu s’offre en un symbole: un petit ange bienveillant, souriant au plafond. "Mon petit frère." Malade des bronches, il contraint son père, le docteur Paul-Victor Dupuis (chirurgien-orthopédiste reconnu mondialement – il était surnommé le "docteur miracle") à chercher une habitation éloignée du tumulte de la ville, à l’air pur. "À l’époque, il faut vous imaginer qu’ici, à Woluwe, nous étions en pleine campagne", évoque le maître des lieux. C’est à l’avenue Louis Jasmin que l’homme pose ses valises, et avec elles, celles de la famille Dupuis.

Où son frère, Jacques, alors en phase d’ascension après un passage par la Cambre, réalise pour lui, en solo, sa première œuvre totale – "à l’époque, mon père était le meilleur; il s’est donc dit que, bon sang ne saurait mentir, son petit frère le serait sûrement aussi dans son domaine". De l’architecture, à la décoration intérieure, en passant par les meubles et le jardin, tout est signé de sa main. Un coup de maître. Pourtant, si la villa Parador fait aujourd’hui office de véritable joyau d’un temps passé, classée depuis 2000, à l’époque, elle est reçue avec scepticisme par la commune. "Il a fallu batailler six mois pour obtenir le permis", se souvient notre guide d’un jour, non sans esquisser un sourire. "On l’a finalement obtenu, à la condition que soit planté un écran de peupliers pour cacher l’‘horrible façade’."

"La décoration? Le soleil"

Et pour cause, la demeure tranche, à l’époque, résolument avec les constructions alentours. De par une rencontre entre une architecture moderniste débarrassée de sa raideur – la courbe et la diagonale sont ici reines –, et des éléments vernaculaires couplés à des matériaux régionaux, telles des briques espagnoles récupérées de constructions de l’Ancien Régime démolies dans le centre de Bruxelles. En sus, sa démarche organique pousse Jacques Depuis à intégrer la bâtisse dans le paysage, à établir un dialogue entre intérieur et extérieur, à ouvrir l’architecture à la nature, et ce, au moyen d’une grande baie vitrée ou de fenêtres en façade qui donnent sur des fenêtres à l’arrière pour offrir une vue directe sur le jardin depuis l’avant de la maison.

©Saskia Vanderstichele

Du reste, les fioritures sont rares. "La décoration de la maison, c’est le soleil", résume Christian Dupuis. La lumière habille et habite les lieux. Un signe d’humilité, partagé par la famille. En effet, "la naissance ne donne aucun droit. Mon père nous a toujours inculqué que nous étions nés privilégiés et que, par conséquent, nous étions responsables des autres".

Une philosophie de vie que son fils appliquera à la lettre tout au long de sa vie. Après un passage par l’université de Lovanium, au Congo, il suit une formation de trois ans à New York, avant de s’envoler… pour le Vietnam, où il restera jusqu’à la fin de la guerre. "J’étais célibataire et n’avais pas grand-chose d’autre à faire. Je m’y suis donc rendu pour opérer des gueules cassées", raconte-t-il modestement.

Il en retirera une passion pour les laques peintes qui ornent aujourd’hui discrètement quelques recoins de la maison. Mais ne lui faites pas dire qu’il est connaisseur en matière d’art. Du moins, son oncle vous aurait repris. "Plus jeune, j’aimais bien la décoration. J’avais donc acheté quelques tableaux pour ici. Mais quand Jacques Dupuis les a vus, il m’a tout de suite dit: c’est du caca. Si tu veux savoir ce qui est beau, tu vas dans les musées." Là aussi, un conseil qu’il a suivi au fil du temps, mais sans en laisser de trace à l’intérieur de la villa.

Pérennité assurée

Résultat, aujourd’hui, c’est principalement l’œuvre de l’architecte qui habite les lieux. Même si, ça et là, quelques souvenirs de famille égaient les tables basses et autres appuis de fenêtre. Le symbole d’un temps qui passera. Car "petit à petit, je dois me déposséder. J’ai une fille de 19 ans la huitième merveille du monde qui, je l’espère, restera ici comme moi. Mais, pour protéger la maison, nous avons aussi ouvert la porte à la Fondation Roi Baudouin, qui a racheté la part d’une de mes sœurs. En fait, moi, cette maison, j’en suis aujourd’hui à la fois le concierge, le conservateur et le copropriétaire", sourit Christian Dupuis.

©Saskia Vanderstichele

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