Charles Van de Poele, l'Edison flamand qui a mis l'électricité sur les rails

Héros du 3e volet de notre série sur les Belges méconnus: Charles Van de Poele, l'inventeur du tramway à trolley, qui fut exploité aux USA fin du XIXe siècle.

À Lichtervelde, dans le quartier de 't Hol, on trouve une plaque commémorative dédiée à un certain Charles Van de Poel, qu’on surnomma, dit-on, l’"Edison flamand". Charles est né dans une maison modeste de la rue de la Gare, le 27 avril 1846. Son père, Pieter Van de Poele, est mécanicien, mais c’est aussi et surtout un bricoleur, un touche-à-tout.

À cette époque, le chemin de fer Bruges-Courtrai vient d’être construit et la famille décide donc de déménager à Bruges trois mois après la naissance de Charles. En 1854, on retrouve les Van de Poele du côté de Poperinge. Le jeune Charles est d’une curiosité insatiable et montre un intérêt tout particulier pour l’électricité. À l'instar de son père, Charles est bricoleur et on raconte même qu’il a réussi à produire des batteries à l'âge de 15 ans seulement. Il se passionne pour le prolongement de la ligne télégraphique de Bruges à Poperinge.

Cette histoire permet de voir comment, par le passé, les solutions ont émané d'inventeurs audacieux plus qu’elles ne sont sorties de plans politiques fastidieux…

Et puis, un drame survient: sa mère, Maria-Theresia Algoet, meurt. Son père se remarie et, en 1864, la famille s'installe à Lille. Son père devient fabricant de meubles et ouvre un atelier de menuiserie. Il veut que son fils suive ses traces. Il envoie donc Charles en apprentissage chez un sculpteur sur bois. Sans enthousiasme et en traînant un peu des pieds, Charles s’exécute. Mais son rêve est ailleurs. Et il met donc au point un stratagème: le jour, il sculpte; le soir, il étudie des traités d'électricité. Et comme c’est un bourreau de travail, la nuit, en cachette, il réalise toute une série d'expériences avec la lumière. Il construit même un mini-laboratoire sous le plancher de sa chambre.

En 1869, contre la volonté de son père, il décide d’émigrer en Amérique. Il n’est pas le seul: on estime qu’au XIXe siècle, 140.000 Belges firent de même. Avec le soutien d'une tante anversoise, Charles se rend à Détroit. Il ne perd pas pour autant le contact avec son village natal et entretient une correspondance avec sa tante Sophie, qui permet de mieux comprendre son évolution.

Un rêve américain

Charles n’a pas choisi Détroit par hasard. D’une part, la ville, en plein essor, rassemble alors des centaines de constructeurs automobiles et gagne rapidement son surnom de "Motor City, d’autre part il existe une grande communauté flamande sur place, qui a sa propre église et même son propre journal. Dans cette ville innovante, il sait qu’il pourrait réaliser son rêve. En attendant, il doit gagner sa vie.

Charles Van de Poele a inventé le tramway à alimentation électrique par voie aérienne, un dispositif ingénieux pour éviter les problèmes de gel. © doc

Sur place, il rencontre un autre Belge, Joseph Artz, avec lequel il va développer, dans une ancienne église méthodiste, un atelier de sculpture de meubles d’église. Le voilà donc à nouveau revenu dans le sillage de la figure paternelle... Mais Charles n’en démord pas: il veut continuer à s'adonner à sa passion pour l’électricité. Tous les moyens sont bons pour y revenir d’ailleurs: il parvient, par exemple, à convaincre le prêtre Bleyenberg, pasteur de l'église, de suivre des cours de mathématiques.

Il réussit à allumer, lors du Noël 1875, une lumière électrique, coiffant ainsi Thomas Edison au poteau.

En 1870, il épouse Ada Mina Van Hoogstraeten, une jeune Néerlandaise, avec laquelle il va avoir neuf enfants. Quatre d'entre eux meurent hélas prématurément.

Lors d'une expérience avec des générateurs et des moteurs électriques, en 1874, il a soudain une intuition vertigineuse: il se dit que les trains et les voitures pourraient fonctionner à l’électricité. Reste à le démontrer. Ses amis sont plutôt sceptiques. C’est par ailleurs dans cette même église qu’il réussit à allumer, lors du Noël 1875, une lumière électrique, coiffant ainsi Thomas Edison au poteau, dont il fera la connaissance peu de temps après.

Pendant sept ans, il va ainsi fabriquer des centaines d’autels et de chaires. Toutefois, il n’abandonne pas son objectif et imagine, dans le plus grand des secrets, un nouveau type de dynamo. La nuit, l'électricité ne cesse de l’obséder. En 1877, son père le rejoint à Détroit. Il reprend l'usine (qui compte deux cents employés) et Charles peut enfin arrêter de fabriquer des meubles. Il se concentre sur ses recherches au sujet de l'électricité et, un an plus tard, il devient citoyen américain.

La Van de Poele Electric Light Company

En 1881, il fonde la Van de Poele Electric Light Company, qui fabrique des dynamos et des générateurs. Son concurrent direct n’est autre qu’Edison. Tous deux s'investissent dans la recherche concernant la commercialisation de la lumière électrique.

À cette époque, les maisons des riches sont éclairées au gaz. L’odeur est difficilement supportable et pose beaucoup de problèmes de sécurité et de santé. De nombreux inventeurs considèrent l'électricité comme une solution crédible d’éclairage pour les habitations privées. D’autres vont plus loin, et imaginent des transports fonctionnant à l'électricité.

Sur la base de l’une de ses inventions (qu’il n’oublie jamais de faire breveter), Charles réussit à illuminer le fronton de l’opéra de Détroit. Sa technique fait sensation. C’est un succès incroyable. Tout le monde veut être éclairé de la sorte. Il écrit à sa famille: "Vous aurez déjà entendu dire que j'ai abandonné la fabrication de meubles et que je me consacre à l'électricité. Je regrette de ne pas avoir persévéré plus tôt, mais mon père et tous mes amis n'ont jamais été pour. Je travaille jour et nuit."

Au bout du trolley

Il est vrai que Charles ne ménage pas ses efforts: il se met à expérimenter la traction électrique sur un chemin de fer à Hamtranck, au Michigan. Les engins de transport tirés à l’électricité font alors l'objet de nombreuses discussions et sont loin de faire l’unanimité.

En 1879, Charles apprend par la presse la création du premier chemin de fer électrique par Werner Siemens. Cette nouvelle lui laisse un goût amer: en effet, il avait imaginé le même processus dès 1874 mais, faute de support technique adéquat, il n’avait pu le mettre en œuvre. Il sait qu'il ne faut plus perdre de temps et que l'émulation autour de l'exploitation de l'électricité est à son comble. La concurrence est rude.

Le 2 octobre 1883, il obtient le brevet du "tramway électrique". Un an plus tard, son tramway circule dans 13 villes américaines.

Trouvant peu d’échos et de coopération, il s'installe à Chicago en 1880. Il imagine la mise en circulation de railways urbains alimentés par courant souterrain. Très rapidement, il se rend compte que le froid et le gel sont susceptibles de rendre compliquées les manœuvres de ses tramways. Il se met donc à réfléchir à un autre système: une alimentation aérienne.

Ainsi, invente-t-il le trolley, un dispositif fixé sur le toit de la motrice se terminant par une roulette en cuivre qui court contre la face inférieure du fil conducteur aérien qu’elle appuie fortement grâce à un puissant ressort. Sur une piste de 400 mètres et une pente de 5%, il réussit à faire circuler un tramway avec 25 personnes à bord. Contre toute attente, le tramway parvient à avancer, mais aussi à reculer. L’invention fait immédiatement fureur. Tout le monde est désormais convaincu de son utilité.

Les municipalités sont séduites par ce tramway électrique. Elles peuvent bannir les tramways à vapeur qui dégageaient de fortes émanations. © doc

Le 2 octobre 1883, il obtient le brevet du "tramway électrique" sous le numéro 424.695 (il a obtenu à lui seul pas moins de 249 brevets durant toute sa carrière). Un an plus tard, son tramway circule dans 13 villes américaines. En 1888, on le retrouve dans 20 villes. Chaque jour, ses tramways-trolleys transportent des milliers de passagers dans tous les États-Unis. Les commandes affluent de partout. Cherchant à se séparer du tramway à vapeur, qui dégage de fortes émanations, ce sont maintenant les grandes villes américaines qui sont séduites par l'invention de Van de Poele. Minneapolis, d’abord, et puis New York. Pour répondre aux commandes, il faut augmenter le rendement de l’entreprise.

"Charles Van de Poele a droit à plus de crédit que n'importe quel autre homme pour l'exploitation de l’électricité."
George Herbert Stockbridge
Poète américain

Mais Van de Poele est moins bon gestionnaire qu’inventeur. À sa tante Sophie, il écrit: "Dieu merci, avec beaucoup de travail acharné, j'ai fait des progrès constants. Et maintenant que j'ai eu un grand succès avec le tramway électrique, j'ai hâte de te voir et de tout te raconter. Les maux de tête que j'ai eus ces 20 dernières années ne peuvent être décrits, mais je ne me sens pas plus mal. J'ai voyagé dans toute l'Amérique. J’ai encore beaucoup de voyages à réaliser et j'aimerais amener mon invention en Amérique du Sud, en Chine ou au Japon."

En 1889, il décide de vendre son entreprise à la Thomson-Houston Electric Company de Lynn, près de Boston. Il se concentre désormais au développement et à la recherche. 

Affaibli par des années de travail acharné, Charles Van de Poele meurt à l'âge de 46 ans. © doc

Hélas, peu de temps après, il prend froid et attrape un rhume qui entraîne des complications. Sans doute affaibli par des années de travail intense, Charles Van de Poele meurt à Lynn, dans le Massachusetts, le 18 mars 1892, à l’âge de 46 ans. C’est la stupeur. Juste avant sa mort, le poète américain George Herbert Stockbridge déclarait: "Charles Van de Poele a droit à plus de crédit que n'importe quel autre homme pour l'exploitation de l’électricité." Sa veuve fait don d'un buste à la ville de Lynn. Il est aujourd'hui situé dans le hall d'entrée de la bibliothèque locale. 

Un entrepreneur exemplaire

Si Charles Van de Poel a quelque peu sombré dans l’oubli, il faut rappeler qu'il est un exemple d’entrepreneur qui, malgré les échecs et le peu de moyens, n'avaient pas peur de persévérer, ne cessant d'innover contre vents et marées, nourrissant une volonté insatiable d'apprendre et d’expérimenter, n’hésitant pas à utiliser ses premiers gains pour les investir dans ses recherches.

D’autre part, à l’heure où bien des grandes villes sont étranglées par le trafic automobile et que la question de la mobilité se pose plus que jamais, cette histoire permet de voir comment, par le passé, les solutions ont émané d'inventeurs audacieux plus qu’elles ne sont sorties de plans politiques fastidieux…

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