carte blanche

L'école n'a pas à se plier aux diktats des intégristes

La décision prise par le pouvoir organisateur Wallonie-Bruxelles Enseignement (WBE) de généraliser l’autorisation du voile dans les écoles relevant de son autorité est surprenante, hâtive et dangereuse. Surtout, dans le contexte sanitaire et social des plus difficiles que nous traversons où l’enseignement se fait à distance. Il n’y avait, donc, aucune urgence d’ordre pédagogique qui pouvait justifier un tel positionnement. Sauf à vouloir créer des tensions inutiles.

Car on sait pertinemment que le sujet de la neutralité scolaire n’est pas des plus apaisés. Il traîne en longueur depuis …1989. Pourquoi, alors, une telle communication à un moment si peu opportun ? D’autant plus que l’avis étoffé de la Cour constitutionnelle rendu le 4 juin 2020 dans l’affaire de la Haute école Francisco Ferrer nous invitait à une certaine prudence et stipulait, clairement, que la décision de règlementer le port des signes convictionnels relevait de l’autorité de chaque école en fonction de ses propres impératifs.

Plus largement, cette décision pourrait être perçue comme le signal tant attendu par des lobbies politico-religieux relayés par certains partis politiques qui sont à la manœuvre dans plusieurs communes dans la Région Bruxelles-Capitale pour faire sauter le verrou de la neutralité des agents communaux.

Pressions religieuses en milieu scolaire

Qu’est-ce qui a changé depuis l’été dernier pour que Wallonie-Bruxelles Enseignement (WBE) renverse d’une façon aussi cavalière l’avis du plus haut tribunal ?

"Il est inquiétant qu’un pouvoir décisionnel en charge de l’enseignement affiche autant de désinvolture face à un enjeu aussi complexe et décisif que l’intrusion du religieux dans un espace destiné à former l’esprit critique à la suite de l’assassinat de Samuel Paty."
Collectif Laïcité Yallah

Si le moment est mal choisi, l’argumentaire qui sous-tend cette position : « au nom de l’intérêt général et de l’inclusion des femmes à l’enseignement et au marché du travail » relève d’un argumentaire démagogique et d’un raisonnement simpliste qui fait fi du mandat de l’enseignement dans une société libre et démocratique où l’égalité entre les femmes et les hommes est un levier de la citoyenneté tout comme le respect du principe de la neutralité, pierre angulaire du lien social.

Il est même inquiétant qu’un pouvoir décisionnel en charge de l’enseignement affiche autant de désinvolture face à un enjeu aussi complexe et décisif que l’intrusion du religieux dans un espace destiné à former l’esprit critique à la suite de l’assassinat de Samuel Paty.

En France, une enquête publiée au début de mois de janvier par la Fondation Jean Jaurès révèle que les revendications liées à des croyances ou des pratiques religieuses en milieu scolaire sont en nette augmentation. La majorité des enseignants (53%) dans le secondaire sont confrontés à des pressions religieuses. Des contestations sont multiples et concernent les cours d’éducation physique et sportive, d’enseignement moral et civique et de sciences pour ne citer que ceux-là.

Résultat : la peur et l’autocensure caractérisent, aujourd’hui, la profession. Selon une autre étude, cette fois-ci menée par les deux chercheurs, Joël Kotek et Joël Tournemenne dans la Région Bruxelles-Capitale dans 38 établissements, tous réseaux et filières confondus, les jeunes musulmans francophones de Bruxelles auraient trois fois plus de préjugés antisémites, homophobes et sexistes que les athées par exemple. Ce sont bien moins les facteurs socio- économiques que les représentations culturelles et religieuses qu'il faut interroger, affirment les deux chercheurs. C’est dans ce sillage des « représentations » qu’il s’agit de resituer le voile.

L’école n’est pas à la disposition des intégristes

Porter un voile à un âge aussi jeune n’est donc pas à prendre à la légère pour un pédagogue dont la mission ultime n’est certainement pas de conforter l’élève dans les représentations qu’il se fait de lui-même et du monde mais de le dégager de toute pression, de lui offrir un espace de liberté gouverné par la raison.

"Est-ce qu’il revient à un pouvoir organisateur de légitimer une injonction religieuse rigoriste pour en faire une norme ? Le voile est un symbole sexiste, un marqueur de l’intégrisme et un outil pour séparer les « pures » et les « impures »".
Collectif Laïcité Yallah

Dans ces conditions, il devient de plus en plus impératif de préserver l’activité scolaire des intrusions extérieures sans quoi aucune instruction n’est possible. Dans le Coran, il n’existe aucune obligation canonique qui justifie le port du voile. Aucune mention n’est faite des cheveux par exemple.

Certes, une interprétation rigoriste et littéraliste du Coran impose aux femmes le voilement. Cela étant, est-ce qu’il revient à un pouvoir organisateur de légitimer une injonction religieuse rigoriste pour en faire une norme ? Le voile est un symbole sexiste, un marqueur de l’intégrisme et un outil pour séparer les « pures » et les « impures ». La simple présence d’une femme voilée exerce une pression sur la non voilée, c’est en tout cas ce qu’avait reconnu la Cour constitutionnelle dans sa décision rendue en juin dernier.

La pression sociale, véritable rouleau compresseur, s’exerce aussi sur les petites filles, de plus en plus nombreuses, à se voiler à peine âgées de cinq ou six ans. Le voilement des adultes n’est pas détaché de celui des enfants. Le voile est un « continuum » dont il est difficile de se défaire, surtout, lorsqu’il s’impose dans tous les espaces, y compris ceux régulés par la neutralité.

"Qu’adviendra-t-il dans une école lorsque des demandes de salles de prières, de non-mixité, de remise en cause de certains cours surviendront dans la foulée de la même norme rigoriste ?"
Collectif Laïcité Yallah

Qu’adviendra-t-il dans une école lorsque des demandes de salles de prières, de non-mixité, de remise en cause de certains cours surviendront dans la foulée de la même norme rigoriste ? Wallonie-Bruxelles Enseignement (WBE) serait favorable à de tels « accommodements » ? Les ferait-il en invoquant l’argument de l’« inclusion de la tolérance, et de l’intérêt général » ? Tant qu’à être tolérants, soyons tolérants à l’intolérance !

Céder ne serait-ce qu’un iota aux intégristes dans le cadre scolaire c’est déjà faire sauter la digue, nous placer dans une position intenable, celle de l’escalade des revendications. L’école n’est pas à la disposition des intégristes, elle n’a pas à se plier à leurs diktats. De ce point de vue, le voile ne peut pas être considéré comme un simple choix individuel. Il est la pièce maitresse d’un projet de société en rupture avec nos valeurs et nos principes démocratiques.

L’obsession des chiffres

Dernier point. L’offre d’enseignement n’échappe pas à la concurrence. Certes, vertueuse lorsqu’elle contribue à stimuler l’esprit innovatif, à élargir l’offre d’enseignement, à améliorer les conditions de travail des enseignants, à tenir compte des besoins des étudiants et à rester attentif aux attentes du marché de travail. La quête exclusive du chiffre devient, cependant, dangereuse lorsqu’elle s’affranchit des fondamentaux de l’enseignement. Cette obsession du chiffre devient même contre-productive en se drapant dans la démagogie de « l’inclusion ». Elle n’a, surtout, plus rien à voir ni avec l’enseignement et s’éloigne de nos idéaux démocratiques.

Collectif Laïcité Yallah *

Les signataires : Malika Akhdim, militante féministe et laïque, Radouane El Baroudi, cameraman ; Djemila Benhabib, politologue et écrivaine ; Yeter Celili, militante féministe et laïque ; Kaoukab Omani, éducatrice ; Abdel Serghini, réviseur d’entreprises ; Jamila Si M’hammed, militante féministe et laïque, Sam Touzani, artiste-citoyen. 

* Créé le 12 novembre 2019 à l’initiative du Centre d’Action Laïque (CAL), le Collectif Laïcité Yallah est constitué de croyants et de non-croyants ayant un héritage musulman. Préoccupés par la montée du fondamentalisme musulman, du racisme, de la xénophobie et de l'antisémitisme, ses membres militent en faveur de la laïcité et combattent le communautarisme ethnique et religieux.

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