interview

"L'ère des entreprises de masse touche à sa fin"

Rob Hopkins, docteur honoris causa de l'université de Namur. ©BELGA

L'économie doit se relocaliser: c'est bon pour la planète et pour la résilience de nos communautés. C'est le message que le Britannique Rob Hopkins répète inlassablement et qu'il concrétise au travers du "Transition Network". L'Université de Namur vient de lui décerner le titre de docteur honoris causa.

Il plonge la main dans la poche de son veston pour en sortir une liasse de billets bigarrés. La coupure de 21 pounds de son village anglais, Totnes, est perdue dans la masse. "Je suis très riche dans des lieux où je ne vais pas souvent", sourit Rob Hopkins. L’éventail des monnaies complémentaires qu’il tient à la main résume son combat: l’économie doit se relocaliser. Et l’Université de Namur a choisi de mettre ce message en valeur en sacrant ce gourou vert docteur honoris causa – en même temps que les réalisateurs du film "Demain", Mélanie Laurent et Cyril Dion. Hopkins a fait le déplacement dans la capitale wallonne, même s’il préfère généralement donner ses conférences via Skype. Il a arrêté de prendre l’avion il y a dix ans, après avoir vu un autre blockbuster du documentaire écologiste: "Une vérité qui dérange", d’Al Gore. Le Britannique est connu pour avoir initié le "Transition Network", au travers duquel des citoyens se rassemblent dans un esprit positif pour avancer collectivement vers une économie sans carbone. Un mouvement qui connaît un succès grandissant - même la première ministre britannique Theresa May y a participé. En Belgique, le mouvement de la transition a démarré en 2009 et compte une cinquantaine de groupes; si la tendance se poursuit, leur nombre aura doublé cette année.

"Rester sous les 2°C, cela ne s’impose pas par le haut: ceux qui feront de l’Accord de Paris un succès, ce sont les communautés locales."

Vous êtes le fondateur du mouvement de la transition. Quel est le concept?
Partons de l’Accord de Paris sur le climat: l’objectif affiché est de limiter le réchauffement à 1,5°C. Cela n’arrivera pas, même si demain matin on éteignait le bouton de la civilisation industrielle. Un des fondements de la transition, c’est de reconnaître qu’éviter une augmentation des températures de 2°C n’est pas juste une "question énergétique": il faut rendre notre économie et nos lieux de vie plus résilients.

Qu’entendez-vous par là?
Se contenter de "remplacer" les énergies fossiles par les énergies renouvelables ne suffira pas. L’idée que l’on puisse laisser croître la société industrielle sans rien changer de la façon dont nous vivons est irréaliste. Le balancier économique a été trop loin du local vers la globalisation. Si on pouvait le ramener un peu vers le local, on créerait de meilleurs emplois, des économies plus résilientes, plus connectées. La transition ne s’attaque pas seulement à la question climatique: c’est un concept social. On est face à une épidémie de solitude: aujourd’hui, vous pouvez faire vos courses au supermarché sans adresser la parole à personne. Mais si vous allez faire vos courses dans un marché fermier, des études montrent que vous aurez peut-être une vingtaine de conversations. Il faut ramener les gens les uns vers les autres. La question est: comment peut-on inspirer les gens pour qu’ils aient envie d’aller vers un monde plus sain?

Le mouvement vers une économie plus collaborative est fondamental, pas seulement pour les gens que cela emploie, mais pour la résilience de l’économie locale.

Que dites-vous à ceux qui pensent qu’on peut compter sur la technologie pour répondre aux questions énergétiques, climatiques, de connexion?
Que la technologie n’est pas LA réponse. Il faut se demander à quoi servent les technologies. Réunissent-elles les gens? Augmentent-elles la démocratie? Centralisent-elles le pouvoir ou le distribuent-elles? C’est à voir au cas par cas. Le nucléaire concentre le pouvoir dans quelques mains, quand l’éolien, le solaire sont plus démocratiques parce qu’ils permettent aux gens de prendre la main. Mais l’important aujourd’hui, c’est le développement des technologies sociales. On connaît déjà les technologies pour créer un monde durable sans carbone: renouvelable, isolation, production durable de nourriture… Tout le monde peut le faire. La partie difficile, c’est de voir comment soutenir des communautés pour qu’elles sentent l’opportunité historique de faire quelque chose de grisant, de beau, pour qu’elles aient envie de travailler ensemble pour y parvenir. Nos sociétés sont devenues tellement individualistes qu’on a perdu cette habilité à collaborer avec les autres. Les technologies sociales sont essentielles pour créer cette envie, cet appétit pour définir ensemble un avenir différent.

C’est cette énergie-là qui a fait le succès du film “Demain”, dans lequel vous apparaissez…
Exactement, c’est un très bel exemple. Quand je l’ai vu pour la première fois à Paris, après les attentats, j’ai vu beaucoup de jeunes très enthousiastes et je leur ai demandé ce qui leur avait plu dans ce film. Ils m’ont expliqué qu’après ces attaques ils avaient le sentiment de ne plus avoir d’histoire, de ne plus savoir où aller. Certains ont vu “Demain” comme une réponse à ces questions. J’ai été très touché d’assister à ça.

Un homme d'affaires m'a dit: “Donc vous avez créé une marque très puissante, puis vous l’avez laissée gratuitement aux gens à travers le monde, et vous n’avez plus aucun contrôle dessus. C’est fou !”

Vous proposez des "outils" pour agir, quels sont-ils?
Beaucoup de gens viennent à nos formations sur la transition en imaginant qu’on va leur dire comment lancer une monnaie locale, produire de l’énergie locale, etc. Mais ce qu’on leur explique c’est comment bien démarrer un groupe, avoir des réunions efficaces. Parce que c’est ce qui est le plus important. Le reste, ils le trouveront ailleurs.

Avez-vous une idée du nombre de personnes que la “transition” réunit ?
C’est très difficile à savoir. Il y a quelques années, j’ai été invité par une organisation d'hommes d'affaires qui voulait soutenir des gens aux idées intéressantes. Je leur ai exposé le concept de la transition, et quand j’ai eu fini, l’un deux m’a dit: “Donc ce que vous avez fait, c’est créer une marque très puissante, puis vous l’avez laissée gratuitement aux gens à travers le monde, et vous n’avez plus aucun contrôle dessus. C’est fou !” (Il rit.)

On connaît déjà les technologies pour créer un monde durable sans carbone. La partie difficile, c’est de voir comment soutenir des communautés pour qu’elles aient envie de travailler ensemble pour y parvenir.

Pouvez-vous décrire un exemple de transition dont vous êtes fier?
Dans ma ville de Totnes, nous avons une entreprise énergétique communautaire de 500 membres, une monnaie locale. Nous savons que nous dépensons chaque année 30 millions de livres en nourriture dont 22 millions dans deux supermarchés. En opérant un glissement de 10% depuis ces derniers, on peut injecter 2 millions de livres dans notre tissu local. Beaucoup de commerces sont revenus à Totnes, soutenus par la communauté dans un environnement renforcé par la connexion entre les acteurs. Dans ce contexte, nous venons de lancer un projet très ambitieux. La communauté a repris une ancienne laiterie pour y construire des logements, un hôtel, un magasin, une salle d’événements… 4.500 personnes ont contribué à élaborer ce projet, qui sera détenu par les habitants qui pourront en acquérir des parts et qui va générer des fonds pour financer d’autres projets locaux. On expérimente un nouveau modèle économique. Il s’agit de trouver un maximum de possibilités pour la communauté d’investir en elle-même.

La Belgique vit une succession d’annonces de licenciements massifs: Caterpillar, ING sont synonymes de traumatismes collectifs. Que dit la transition face à ce phénomène?
L’ère des entreprises massives qui emploient des milliers de personnes touche à sa fin. Si une société de dix personnes ferme, ça ne touche pas la communauté dans son ensemble. Mais si vous avez une ville dont l’économie tourne essentiellement autour d’une grande entreprise, sa fermeture est un désastre. Le mouvement vers une économie plus collaborative est donc fondamental, pas seulement pour les gens que cela emploie, mais pour la résilience de l’économie locale.

On expérimente un nouveau modèle économique. Il s’agit de trouver un maximum de possibilités pour la communauté d’investir en elle-même.

L’Accord de Paris doit entrer en vigueur sous peu. Comme spécialiste du local, croyez-vous à la décision politique internationale?
Je pense que cet accord débloque beaucoup de choses positives. Mais je pense aussi qu’il serait très dangereux de croire que c’est suffisant, de penser que parce qu’il y a un accord, on peut se relâcher.

Vous avez le sentiment que c’est ce qu’il se passe?
Au Royaume-Uni, nous avons un gouvernement néolibéral qui n’est pas très motivé par la question climatique. Mais à travers le monde – aux Etats-Unis, en Chine notamment – l’augmentation des énergies renouvelables est bien plus forte que prévu. Reste la question fondamentale de savoir si l’on peut se permettre de ne pas changer l’économie industrielle dans laquelle nous vivons. Rester sous la barre des 2°C nécessitera de réimaginer l’échelle à laquelle nous faisons les choses, de sortir d’une approche centrée sur la consommation. Et cela ne s’impose pas par le haut: ceux qui feront de l’Accord de Paris un succès, ce sont les communautés locales.

En attendant, l’Accord a envoyé un signal aux marchés, qui investissent dans le renouvelable.
ça ne suffit pas: il y a quelque chose de fondamental qui doit changer. Comme l’a dit Thomas Piketty, le modèle est fait pour concentrer les ressources sur le pourcent le plus riche de la population. Et les 10% des personnes les plus riches génèrent environ 50% des émissions mondiales. L’Accord de Paris ne va pas remettre en cause ces fondamentaux.

COP21: l'Europe ratifie

Le Parlement européen a approuvé la ratification par l’Union de l’Accord de Paris, au terme d’une procédure éclair. Cette décision ouvre la voie à une entrée en vigueurdu nouveau cadre mondial de la lutte contre le réchauffement.

Après les Etats-Unis, la Chine et l’Inde, principaux pollueurs de la planète, l’Union va désormais pouvoir notifier sa ratification à l’ONU, probablement vendredi. Les sept pays européens qui ont terminé la procédure interne de ratification (Allemagne, Autriche, France, Hongrie, Slovaquie, Malte, Portugal) vont faire de même vendredi matin. Ces ratifications nationales devraient entraîner l’entrée en vigueur, trente jours plus tard, de l’Accord de Paris, qui vise à contenir le réchauffement nettement sous les 2°C par rapport au niveau pré-industriel. Les parlementaires européens ont approuvé la ratification à une écrasante majorité (610 voix pour, 38 contre).

"Vous avez maintenant une opportunité de faire l’Histoire en aidant à mener le monde vers un meilleur futur", avait exhorté le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, dans un discours qu’il était venu leur livrer.

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