interview

"La Belgique, c'est un peu comme le Congo, mais la corruption en moins"

©Tim Dirven

L'apéro de L'Echo avec Daniel Weekers, serial entrepreneur dans les médias et ancien patron de Be TV.

C’est un sous-marin qui remonte prendre l’air avant de replonger et de disparaître dans les fonds profonds. Une machine qui a navigué à peu près dans toutes les eaux, survécu aux différentes faunes et flores locales et qui peut s’enorgueillir de n’avoir jamais dû écoper les fonds de cale ou saborder son navire. Entrepreneur dans les médias surtout, Daniel Weekers ne donne quasiment plus d’interviews, encore moins depuis qu’il a quitté Nethys en novembre dernier. Son truc à lui, il le confie sans ambages, c’est de toujours rester "sous le radar". De toute façon et selon lui, l’époque semble lui donner raison: l’ère de l’entrepreneur-vedette qui babèle sur tous les sujets, c’est "tellement nineties". Mais c’est surtout "une grave erreur" car avec les réseaux sociaux, au moindre pas de travers "t’es mort". Et ça, c’est très mauvais pour les affaires, conclut-il tout en sourire.

Qui êtes-vous
  • Daniel Weekers "Serial entrepreneur dans les médias, ancien patron de Be TV, je reste actif dans l’immobilier golfique, j’aide aussi des entreprises, tout en étant présent dans l’actionnariat d’une SIR à Charleroi, un peu dans Frifri et aussi dans les aspirateurs Bissell."
  • 1989 "Je mets tout ce que j’ai sur le tapis et je crée Canal +Belgique."
  • 1992 "La naissance de mon fils Timothy."
  • 2000 et 2008 "Comme ancien agent de change, je sais que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel et je pressens les deux crises, je vends ‘tout’ juste à temps."
  • 2007 "Je perds ma fille Valentine, suite à un accident survenu durant les vacances."
  • 2008 "La naissance de ma seconde fille Larissa."
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    Ce n’est donc pas dans un bar chic de la capitale que l’ancien patron de Be TV nous a fixé rendez-vous mais dans une gentille brasserie, à la lisière du Bois de la Cambre, pile entre le sud d’Uccle et le nord de Rhode-Saint-Genèse, un lieu où traînent des habitués en fin d’après-midi et où débarquent des bandes de potes en début de soirée; juste après le tennis hebdomadaire ou le dernier rendez-vous, ou juste avant l’after-work du B19. C’est aussi un lieu où l’on emmène même Madame et les enfants les soirs et les week-ends. Bienvenue donc au Rallye des Autos, fief culinaire des Ucclois et de tous ces Bruxellois qui ont déjà émigré vers les coquettes et cossues provinces du Brabant.

    "Bruxelles, c’est fini!" lâche-t-il en commandant un double-expresso et une grande bouteille d’eau. L’alcool aussi, pourrions-nous ajouter. De fait, Daniel Weekers ne boit plus d’alcool depuis des années, au départ pour perdre du poids sans avoir jamais éprouvé depuis l’envie de reprendre. Un peu comme Bruxelles finalement, qu’il quittait il y a presque 30 ans pour ne jamais imaginer y revenir. Les raisons? L’enfer de la mobilité déjà où pour une réunion à 9h, "il faut prendre une chambre d’hôtel la veille", l’extension du métro "du bricolage", le ring "immobile", sans oublier les quartiers où l’on n’ose "plus mettre les pieds après 20 heures".

    "Ils sont nés avec le sida, vivent avec le climat et s’informent par les réseaux sociaux. Et le seul qui l’a compris c’est Macron!"

    Mais sur le fonds, Bruxelles c’est surtout "le cocu de l’histoire". Une Région qui le fait songer à une grosse SA dans laquelle les Flamands possèdent 55% des parts, les Wallons 35 et les Bruxellois a peine 10. "En gros, elle appartient aux Flamands, les Wallons ont une belle minorité de blocage et les Bruxellois n’ont rien à dire", conclut-il alors.

    Pourtant, récemment, avec les manifestations pour le climat, on sent que ça bouge! Selon Weekers d’ailleurs, c’est le Roi qui a le mieux résumé l’enjeu de notre monde aujourd’hui: "Les jeunes, le climat et le Brexit" alors que certains politiques freinent toujours des quatre fers en hurlant que la lutte contre le réchauffement climatique "ça va coûter trop cher!". ça le fait beaucoup rire d’ailleurs. Non seulement, c’est bête mais là, avec des déclarations pareilles, on se noie carrément dans le ridicule, lâche-t-il avant de conclure: "Quand ta maison brûle, tu ne demandes pas le prix du verre d’eau."

    "Quand ta maison brûle, tu ne demandes pas le prix du verre d’eau."

    ©Tim Dirven

    D’autant que franchement, quand on entend sur quoi les politiques axent aujourd’hui le débat, du genre la réforme de l’Etat, BHV ou la disparition de la Fédération Wallonie-Bruxelles, bref, toutes ces choses qui n’intéressent qu’eux, ils ne se rendent même plus compte à quel point les jeunes s’en moquent complètement. "Eux, ce qui les intéresse, c’est les pics de pollution, l’accueil de l’immigration, la disparition des emplois, le vieillissement de la population, ou l’Alzheimer des parents. Alors, le débat sur la bagnole de société et les problèmes politico-communautaires… Ils sont nés avec le sida, vivent avec le climat et s’informent par les réseaux sociaux. Et le seul qui l’a compris c’est Macron!"

    Maintenant, le climat de haine sociale auquel nous assistons aujourd’hui, Weekers confie le comprendre. Il a d’ailleurs découvert récemment ce qu’il toucherait comme pension alors que toute sa vie, il a payé le max du max. Il ne se plaint pas mais si on se met à la place des autres, c’est normal que ce soit un peu le retour de Mai 68 dans la rue.

    "Allez dire à un mec brillant de 37 ans qui bosse chez McKinsey de venir dans le public pour 50% de rémunération en moins, sachant que son horizon salaire à vie, ce sera le barème et l’index. C’est impossible."

    Sur la limitation des rémunérations des chefs d’entreprise, notre homme démarre comme une balle: "Une biesserie absolue." Avant de se resservir un grand verre d’eau et de grimper dans les tours. L’explication selon lui, c’est avant tout dans la contrition opérée par le monde politique qu’il faut la trouver. "En Belgique, un politique pouvait tout se permettre: danser en string sur une table, draguer dans les urinoirs, sauter qui il voulait, pas de problème! Par contre, depuis les réseaux sociaux, au moindre pas de travers, ils sont morts." Du coup, en réflexe de flagellation anticipatoire, ils pratiquent une automutilation de leurs privilèges et de leurs salaires alors que franchement "ils ont des vies de merde" et que "l’impact budgétaire de ces mesures est quasiment nul".

    Mais bon, la politique et le pouvoir – comme tout le monde le sait – c’est le plus puissant aphrodisiaque au monde. "Le stade d’après, on se dit mais c’est dégueulasse qu’un chef d’entreprise gagne plus que le Premier ministre! Alors qu’on s’en fout, c’est son choix, le politique se paie aussi par le pouvoir et l’ego."

    Daniel Weekers explique alors avoir travaillé durant toute sa carrière avec les sociétés régionales d’investissement où il y a croisé énormément de gens très compétents. Mais maintenant, avec le décret et la limitation des salaires, on se tire carrément une balle dans le pied. "Allez dire à un mec brillant de 37 ans qui bosse chez McKinsey de venir dans le public pour 50% de rémunération en moins, sachant que son horizon salaire à vie, ce sera le barème et l’index. C’est impossible. Ou alors c’est un sacerdoce! Si déjà ceux qui y sont y restent, c’est un miracle."

    Que buvez-vous?
    • Son apéro:

    • "Jamais, je ne bois plus d’alcool depuis mon régime pour rentrer dans mon costume de mariage."

    • Et avant?:
    • "Un Bloody Mary, aujourd’hui un Virgin Mary."

    • La dernière cuite:
    • "Le 2e jour des festivités de mon remariage, j’avais bu trop de champagne rosé le premier soir."

    • A qui il offrirait un verre:
    • "Sans hésiter à l’actrice Liz Hurley ou peut-être à Dany Boon."

     

    Un dernier verre d’eau pour attaquer le sujet qui agite un peu le Landerneau depuis le début de la semaine, la régionalisation. Sur le fond, il n’a pas vraiment d’avis, plutôt un constat, c’est que la régionalisation en Wallonie, ça ne va pas être simple. Pas qu’il n’y ait pas de talents, au contraire, beaucoup de choses se révèlent très prometteuses mais plutôt parce qu’on n’a pas investi, ou trop tard, dans des activités économiques sur le long terme. Certes on a fait "des trucs", notamment avec les fonds Feder, beaucoup d’investissements dans le patrimoine, dans des gares, plein de trucs prestigieux c’est clair mais à part flatter sa ville, on n’a pas su créer de nouveaux emplois au-delà de 3 ou 5 ans. "La Belgique finalement, c’est un peu comme le Congo mais sans la corruption. Chacun campe sur sa région, un peu chef dans sa baronnie, le tout sur un territoire occupé par plein de petites tribus locales qui se détestent entre elles." Mais le miracle dans tout ça, c’est que ça marche quand même! lâche-t-il alors, mort de rire.

    Concernant les prochaines élections, l’ex-patron explique qu’on entre dans la période la plus détestable qui soit, celles où tous les partis promettent "tout et n’importe quoi". Cela dit, il n’est pas certain qu’avec les jeunes, le discours prenne encore. Même face aux propositions d’Ecolo, ils demandent à voir concrètement ce qu’on leur propose avant de donner leurs voix. "C’est amusant, hier c’était les parents qui conseillaient leurs enfants, aujourd’hui c’est eux qui nous disent pour qui voter." Oui le temps des bals, des tracts et des marchés est révolu, un peu comme celui de la presse ou des JT. Le temps aussi pour Daniel Weekers de nous quitter et de retourner se glisser juste "sous le radar".

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