interview

"La Solvay Brussels School doit arrêter de jouer petit bras" (Philip Vergauwen)

©Saskia Vanderstichele

Rencontre avec le Doyen de la Solvay Brussels School, Philip Vergauwen, qui a pour mission de développer la faculté à l’international.

Mister Dean. Arrivé début 2018 à la tête de la Solvay Brussels School of Economics and Management, Philip Vergauwen a été réélu en mai dernier, pour un deuxième mandat de deux ans. Discret jusqu’ici, il a pris le temps de comprendre comment la maison fonctionne en détail. Cela s’explique: ce Flamand de 51 ans, docteur en économie formé à la KU Leuven et à la London School of Economics, est le premier doyen de l’ULB à ne pas être issu des rangs.

"La faiblesse de notre école, c’est son individualisme. Il faut changer cela."

Il a appris à connaître et à aimer Bruxelles, où il vit la semaine. "Si tu es navetteur, tu ne comprends rien à une ville." Le job de doyen en revanche, il connaît depuis un moment, pour l’avoir déjà exercé à Hasselt puis à Maastricht. Mais qu’est-il venu faire avenue Franklin Roosevelt, siège d’une business school francophone? Sa mission tient en une ligne: réveiller la belle au bois de la Cambre dormant.

"Je suis Flamand, je suis un produit de la KU Leuven mais voilà, quand on peut aider une université comme l’ULB et un nom de la réputation de Solvay, on ne peut pas résister, on dit oui! J’étais dans une situation très confortable à Maastricht, un nouveau mandat se profilait pour moi là-bas, mais il y a eu ce défi qu’on m’a proposé: développer Solvay à l’international."

"Mondialement connus… à Bruxelles"

L’école Solvay ne rayonnerait pas assez? "C’est clair. Nous ne sommes pas au niveau de réputation que Solvay peut et devrait avoir à l’international. Attention, la qualité de la recherche et de l’enseignement est de niveau international, aucun doute là-dessus", dit-il, passant du français à l’anglais et au néerlandais dans la même phrase. "Mais Solvay a très peu développé de liens à l’étranger. Le résultat, c’est que nous sommes mondialement connus… à Bruxelles", assène Philip Vergauwen. "La Solvay School doit arrêter de jouer petit bras." Monsieur le doyen est du genre cash, dirait-on.

Il enchaîne. "Des écoles comme HEC Paris, HEC Lausanne ou London Business School ont fait un bien meilleur boulot que nous en la matière. Elles ont réussi à convaincre le monde de la qualité de leur niveau, Solvay n’y est jamais vraiment parvenu. Et pourtant, quand des équipes étrangères nous rendent visite, elles soulignent la très bonne qualité de ce que nous faisons. Comment se fait-il que le monde ne le sache pas?"

Individualisme

Bonne question. Philip Vergauwen a la réponse. "La faiblesse de notre école, c’est son individualisme. C’est lié à la culture de l’ULB – vous savez, le libre examen, la contestation de l’autorité. Individuellement, on est forts, très forts. L’ULB a six prix Nobel à son actif, cela dit tout. Mais, on n’a pas le pouvoir de la communauté comme l’a par exemple la KU Leuven. Chez nous, le collectif est beaucoup moins fort, il faut changer cela. L’individualisme, c’est notre plafond de verre."

C’est toute la différence avec une Vlerick Business School, par exemple, la référence flamande incontestée en la matière. "Ils sont super bien organisés. À la Vlerick, c’est l’école qui définit les programmes, nomme les professeurs, réinvestit les profits dégagés, bref c’est une vraie entreprise."

Même s’il n’est pas fan des classements, Philip Vergauwen doit bien admettre que la comparaison fait mal. Au classement Executive education 2019 du Financial Times, Vlerick pointe à la 39e place, Solvay à la 68e. "On ne doit pas courir derrière un classement, car cela pousse au court terme et on finit toujours par le payer, tôt ou tard. Mais clairement, on n’est pas à notre place, on doit faire mieux."

Efficacité

On pourrait croire que c’est une question de budget mais les deux écoles disposent de moyens comparables, "autour de 35, 40 millions d’euros au total", situe celui qui enseigne toujours la comptabilité à Maastricht. "Non, c’est une histoire de culture. Encore une fois, il nous manque le collectif. Chez Solvay jusqu’ici, tout se faisait en négociations bilatérales avec les directeurs de programme. Chacun fait à sa manière, dans son coin. OK, il y a là une dimension entrepreneuriale qu’il faut cultiver mais, en même temps, on ne peut pas rester dispersés, c’est intenable! Il nous faut une organisation plus efficace. On a commencé à changer cela. Désormais, on a une structure transparente de rémunération et, surtout, on décide ensemble de l’allocation des ressources, des projets stratégiques. Cela change tout."

Les phrases clés
Les phrases clés

"C’est clair. Nous ne sommes pas au niveau de réputation que Solvay peut et devrait avoir à l’international."

"L’individualisme, c’est notre plafond de verre."

"Les étudiants doivent jouer un rôle actif, jusque dans la conception des programmes."

"La marque Bruxelles va gagner en importance."

Ce n’est pas le seul chantier qu’il entend mener. Il veut aussi donner aux 3.800 étudiants un autre rôle plus important, plus actif. "Cocréation" est son mot favori sur ce terrain. "Les étudiants ne sont pas seulement le futur, ils sont aussi le présent. On fait plus que préparer une nouvelle génération, on travaille avec elle. Les étudiants font partie d’une communauté académique. Bien sûr, il est bon que les professeurs transmettent ce qu’ils savent mais, aujourd’hui, dans un monde où la connaissance ne cesse de croître et devient vite obsolète, ce qui compte surtout ce sont les méthodes de connaissance et d’apprentissage. Ce qui n’est jamais obsolète, c’est la pensée critique, l’attitude d’apprentissage. C’est pour cela qu’il faut se focaliser sur l’étudiant qui est là, maintenant."

D’accord mais, la cocréation dans tout ça? "Beaucoup de choses se font déjà, je pense au programme de tutorat que les étudiants ont mis en place. Mais il nous manque encore une manière d’organiser notre enseignement pour que les étudiants assument leurs propres responsabilités dans leur apprentissage. Prenez le marketing, la communication, la transformation digitale, les médias sociaux: dans ces domaines, les profs en savent moins que les étudiants. Pourquoi dès lors les étudiants ne prendraient-ils pas une responsabilité en la matière? J’estime qu’ils doivent jouer un rôle actif, jusque dans la conception des programmes. Ce ne sera pas simple pour les profs mais c’est nécessaire pour rester alignés avec les jeunes et leur manière d’apprendre."

Nouveau programme

©Saskia Vanderstichele

On ne devrait pas s’ennuyer à la Solvay Brussels School dans les années qui viennent. Philip Vergauwen est venu avec un paquet d’idées et, après un round d’observation, il a maintenant l’intention de les concrétiser.

Il a par exemple le projet de lancer un programme consacré aux liens entre le business et les affaires publiques. "Les frontières entre les secteurs privé et public deviennent floues. Beaucoup de questions actuelles (l’énergie, la santé, les télécoms, le changement technologique ou climatique, tant d’autres) demandent une interaction entre l’entreprise et l’autorité publique. Comment aider le business à être proactif dans ses rapports avec l’autorité et comment aider l’autorité à être plus efficace dans sa gestion de la chose publique. Solvay doit développer un programme de type ‘Public affairs and business in Europe’. C’est une opportunité unique pour nous, avec la Commission et le Parlement européens qui habitent la porte à côté."

La marque "Brussels"

Philip Vergauwen est aussi convaincu que la place de Bruxelles va se renforcer à l’avenir sur l’échiquier académique. "Jusqu’ici, dans cet État belge en transformation, Bruxelles est un peu perdue entre Flandre et Wallonie, mais cela ne va pas durer éternellement. La marque Bruxelles va gagner en importance, notamment à l’international, et les écoles et universités qui s’y trouvent vont de plus en plus s’identifier et se positionner comme ‘Brussels’."

Jusqu’à se regrouper? "Je ne serais pas surpris qu’un jour l’ICHEC décide de jouer pleinement la carte bruxelloise plutôt que de se rapprocher de l’UCLouvain. Je ne serais pas étonné qu’un jour la VUB joue pleinement la carte bruxelloise plutôt que de rester la 5e université flamande. Cela pourrait amener nos institutions à augmenter leurs efforts pour faire des choses ensemble. Cela nous renforcerait en tant que pôle académique bruxellois. Cela aiderait aussi à nous internationaliser. Un jour, le point viendra sur la table. Pas demain sans doute, mais un jour."


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