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La Station polaire est-elle utile? Et rentable?

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Après huit années d’existence au service de la recherche, le bilan scientifique de la Station antarctique belge "Princesse Elisabeth" est plus que positif. Quand on en parle avec le docteur Vinciane Debaille, géologue de l’Université Libre de Bruxelles et spécialiste des météorites, ses yeux pétillent!

Des "cailloux de l’espace" par centaines… Tel est le bilan des trois campagnes de prospection menées par Vinciane Debaille, géologue de l’ULB et spécialiste des météorites dans les champs de glace bleue qui surplombent la station belge en Antarctique. Lors de ses trois missions sur place, elle a pu mettre la main, avec ses collègues japonais, sur des météorites exceptionnelles.

"Il y en a de toutes les sortes et de toutes les tailles, précise-t-elle. Certaines sont minuscules, d’autres franchement massives." La plus grosse? "Un caillou de 18 kilos. Il est tellement exceptionnel qu’il est exposé au Muséum des Sciences naturelles de Belgique." L’Antarctique est un terrain de choix pour glaner des météorites. En théorie, elles tombent partout sur Terre, et donc surtout dans les mers. En Antarctique, leur visibilité est exacerbée par les contrastes de couleurs: des cailloux noirs sur une surface blanche bleutée. Mais aussi par leur accumulation. Personne ne vient les ramasser! Enfin, certains mouvements de la glace favorisent leur accumulations dans des zones de choix. Comme à proximité de la base belge.

Des pépites d’une grande valeur scientifique

Si le docteur Debaille a fait carton plein lors de ses expéditions de terrains, ce sont surtout quelques pépites qui retiennent son attention. "Il y a les météorites primitives, détaille la scientifique. Parmi celles-ci, nous disposons d’une trentaine de météorites carbonées. Elles contiennent donc les briques de la matière organique: des acides aminés. Leur étude peut nous faire remonter aux origines de la vie sur Terre." Autres pièces rares extraterrestre venues du froid: quelques fragments de roche arrachés à l’astéroïde Vesta, un des plus gros du système solaire. Mais "le" trésor de ces récoltes polaires, rendues possibles depuis la station belge "Princesse Elisabeth", c’est assurément le seul spécimen d’angrite découvert dans le lot.

Les récoltes polaires, rendues possibles depuis la station belge "Princesse Elisabeth", ont permis de trouver le seul spécimen connu d’angrite sur Terre.

"Il s’agit de la roche la plus vieille qu’on peut espérer retrouver dans le système solaire, explique Vinciane Debaille. On n’en connaît qu’une vingtaine (28 pour être précis) dans les collections scientifiques mondiales. Certaines de ces angrites ne font que quelques grammes. Il y a même une spécimen de 0,6 gramme. La nôtre fait plus de 50 grammes!" Une pièce de grande valeur, donc. Une météorite qui affiche aussi un âge canonique: 4,566 milliards d’années. Excusez du peu… Comme toutes les autres roches extraterrestres récoltées lors de ces campagnes de terrain, cette angrite est cogérée par les scientifiques japonais et belges. La collection globale est, pour le surplus, divisée en deux. En Belgique, c’est au Muséum des Sciences Naturelles de Bruxelles que ces cailloux de l’espace sont conservés. Et dans des conditions optimales bien entendu: des locaux frais, mais surtout à l’humidité parfaitement contrôlée, au risque sinon de voir rouiller bon nombre de ces précieux témoins.

Une station "rentable"

Un beau succès scientifique donc, rendu possible grâce aux expéditions orchestrées depuis la nouvelle station scientifique belge en Antarctique "Princesse Elisabeth". "Une station rentable!", estime le professeur Frank Pattyn, codirecteur du laboratoire de glaciologie de l’Université Libre de Bruxelles, mais surtout président du Comité national belge pour la recherche antarctique. Ce "Belgian National Committee on Antarctic Research" est installé au sein de l’Académie royale de Belgique. Il rassemble les scientifiques impliqués dans la recherche polaire australe, toutes disciplines confondues. C’est aussi l’organe qui représente la Belgique au sein du Scar, le Comité scientifique international pour la recherche en Antarctique.

En chiffres
  • 36: Le nombre de publications scientifiques engrangées par les chercheurs belges, après seulement huit années de campagnes à la Station Princess Elisabeth Antarctica.
  • 3 millions €: L’État fédéral alloue chaque année depuis 2008 une somme de trois millions d’euros au Secrétariat polaire pour l’organisation logistique des campagnes annuelles.
  • 1,8 million €: La Politique scientifique fédérale finance les voyages des scientifiques belges vers l’Antarctique dont les campagnes de terrain ont été sélectionnées par un comité scientifique. Dont coût, pour ces 8 dernières années: 1,8 million d’euros.
  • 5 millions €: Le financement des projets de recherche, avec ce que cela comprend comme frais de salaire des scientifiques porte sur un budget de l’ordre de 5 millions d’euros environ par période de quatre ans.

Le professeur Frank Pattyn a, dès lors, une vue globale sur ce que les chercheurs belges font sous ces latitudes glaciales, sur Terre comme en mer. "Et quand je dis une affaire rentable, je parle bien entendu de la production scientifique qui a pu se développer au départ de cette base depuis qu’elle existe", précise immédiatement le glaciologue. La station "Princess Elisabeth Antarctica" (PEA), de son nom officiel, accueille des chercheurs depuis la saison d’été austral 2008-2009. Au fil des années, elle a permis à plusieurs dizaines de scientifiques de mener leurs travaux dans la région. Plusieurs autres, invités par la Fondation polaire, y ont également séjourné. Pour quels résultats? "C’est ici qu’il y a lieu de se frotter les mains", souligne le docteur Frank Pattyn. Grâce à elle, et avec les moyens financiers limités débloqués par l’État Belge pour permettre aux scientifiques de s’y rendre chaque année, les articles scientifiques publiés dans différents domaines de la recherche sont nombreux. C’est cette "densité scientifique", qui s’est développée au départ de la station, qui est remarquable.

Une localisation stratégique

"Force est de constater que sa localisation géographique est excellente", estime le président du Comité antarctique belge. La station PEA se situe dans une partie du continent antarctique qui était jusqu’alors peu fréquentée par les scientifiques. Donc peu connue. Les recherches et les instruments géophysiques et atmosphériques installés par l’Observatoire royal de Belgique et par l’Institut royal météorologique, avec des chercheurs de la KULeuven et de l’Université de Luxembourg, permettent l’acquisition régulière de données.

Ces observations à long terme sont utiles pour la recherche et apportent une connaissance plus fine de ce qui se passe dans cette région du monde. En matière de glaciologie, la situation de la base belge (non loin des montagnes Sor Rondane) est également appréciable. Tout comme en biologie. Des travaux intéressants sont menés depuis la station PEA, notamment par le professeur Wilmotte, de l’Université de Liège et ses collègues de l’Université de Gand. Dans un tout autre domaine, les publications cosignées par le médecin Nathalie Pattyn, professeur à la Vrije Universiteit Brussel (VUB) et à l’École Royale militaire sont également remarquables. Ses séjours en Antarctique lui ont permis d’étudier divers paramètres psychophysiologiques chez les personnes fréquentant ce milieu extrême et hostile, forcément stressant. Elle a étudié l’impact de cet environnement sur la qualité de leur sommeil, par exemple. Elle s’est aussi intéressée aux effets de la journée de 24 heures (de lumière) pendant plusieurs mois sur leur rythme circadien. Ou encore comment l’activité physique, dans cet environnement marqué par le froid et l’altitude, influence la qualité du sommeil des "forçats des glaces".

Une bonne affaire donc, la Station PEA pour la recherche? S’il ne faut retenir qu’un chiffre, c’est celui-ci: 36. Il s’agit du nombre de publications scientifiques engrangées par les chercheurs belges, après seulement huit années de campagnes à la Station Princess Elisabeth Antarctica. "Et il ne faut pas oublier les thèses et les travaux d’étudiants, insiste encore le professeur Frank Pattyn. Certains doctorants ont même bénéficié de la bourse Inbev Baillet-Latour Antarctica de 150.000 euros pour mener là-bas leurs expériences scientifiques." Question finances, précisément, les calculs sont vite faits. L’État fédéral alloue, chaque année, depuis 2008, une somme de trois millions d’euros au Secrétariat polaire, pour l’organisation logistique des campagnes annuelles. L’essentiel de ces campagnes a été assuré par la Fondation polaire internationale.

En marge de cet argent, des budgets spécifiquement consacrés à la recherche ont également été mobilisés au niveau de la Politique scientifique fédérale. Cet argent sert à payer les voyages vers l’Antarctique des scientifiques belges, dont les campagnes de terrain ont été sélectionnées par un comité scientifique. Dont coût, pour ces 8 dernières années: 1,8 million d’euros. Et il y a encore le financement des projets de recherche en tant que tels, avec ce que cela comprend comme frais de salaire des scientifiques. "Cela porte sur un budget de l’ordre de 5 millions d’euros environ par période de quatre ans, souligne le président du Comité Antarctique belge. En ce compris les projets de recherche qui touchent à la biologie marine en Antarctique, mais qui n’ont rien à voir avec la station PEA, située, elle, quelque 200 km à l’intérieur des terres. C’est très peu comme financement, commente-t-il. Au départ, l’idée était effectivement de commencer à exploiter cette station, d’un point de vue scientifique, avec des moyens modestes. Je remarque qu’au fil des ans, ils sont restés… modestes. La montée en puissance n’a guère été au rendez-vous. Pour mener à bien nos recherches, nous nous adressons aussi au FRS-FNRS, par exemple, ou à certains programmes européens."

"Le choix d’établir une base d’été, et non une station occupée toute l’année, dont le long hiver austral, était une bonne idée."
Frank Pattyn
Président du Comité national belge pour la recherche antarctique

"Le gouvernement fédéral actuel a toutefois montré son intérêt pour la recherche à la station PEA en allouant un crédit exceptionnel complémentaire de 2,8 millions d’euros sur quatre ans", précise, de son côté, Maaike Vancauwenberghe, responsable des programmes de recherche antarctique à la Politique scientifique fédérale (Belspo).

"Le choix d’établir une base d’été, et non une station occupée toute l’année, dont le long hiver austral, était une bonne idée", analyse Frank Pattyn. Sa situation, sur un éperon rocheux qui émerge des glaces lui assure également une stabilité appréciable. Sa localisation sur le continent, non loin d’une chaîne de montagnes et des champs de glace bleue, offre un large éventail de types de recherches. Le nombre de publications scientifiques en atteste!

Quant à son avenir, les chercheurs y pensent. Son utilité est indéniable. Ses coûts modestes plaident en sa faveur. L’organisation globale de sa gestion, par contre, le rôle du Secrétariat polaire et son éventuel remplacement par une autre structure, constituent le nœud du problème actuel. Mais là, la balle est dans le camp du pouvoir politique.

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