tribune

Le canari dans la mine de charbon de notre sécurité nationale

VUB Brussels School of Governance et Senior Research Fellow à Egmont

L’affaire Jürgen Conings renvoie aux négligences dont ont fait preuve les gouvernements belges successifs à l’égard des missions et des ressources de la Défense.

L’affaire Jürgen Conings continue de faire chauffer les esprits politiques. Ceci n’est pas surprenant: lorsqu’une partie individuelle de la force publique se retourne contre son propre système social, un problème aigu de premier ordre se pose.

Alexander Mattelaer.

Après tout, la Défense constitue le fondement le plus profond de notre État constitutionnel: l’instrument qui tient à distance les menaces étrangères et, avec la police, assure le monopole du gouvernement sur l’usage légitime de la force.

En dehors de la recherche de l’homme en question, des questions vitales se posent. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné exactement? Dans quelles circonstances cela a-t-il pu se produire? Et surtout, quels choix politiques peuvent apporter une réponse satisfaisante à cela? Sans préjuger des recherches actuelles, il est essentiel de prêter attention au contexte structurel dans lequel se trouve notre défense.

Fondamentalement, cette affaire concerne une défaillance du système de commandement militaire.

Fondamentalement, cette affaire concerne une défaillance du système de commandement militaire. Après tout, chaque soldat jure obéissance inconditionnelle à notre constitution et à la chaîne de commandement militaire, qui est en passant par le roi sous contrôle politique.

Ce faisant, le soldat se met en danger de mort au service de la société et ceci sans droit de grève. Par ses actions, Jürgen Conings s’est placé en dehors de ce système. Dans des circonstances normales, les procédures de sécurité devraient permettre d’éviter de tels problèmes.

Canari proverbial

D’après ce qu’on sait aujourd’hui, ce cas d’insubordination croissante a été détecté à temps par les services de renseignement, mais insuffisamment suivi. Cela impliquait à la fois une mauvaise circulation de l’information et une évaluation du commandement qui s’est avérée grossièrement négligente.

Ces problèmes sont à leur tour liés au manque de réseaux de communication efficaces entre les services de renseignement et à l’insuffisance des capacités en personnel qui afflige la Défense dans son ensemble.

En dehors de ces circonstances particulières, Jürgen Conings est aussi le canari proverbial dans une mine de charbon. Pendant des décennies, les gouvernements belges successifs ont négligé le délicat équilibre entre les missions et les ressources de la Défense: un problème structurel que plusieurs officiers généraux et spécialistes universitaires n’ont cessé de soulever.

Toute force armée négligée dans la durée finira par présenter des problèmes de cohésion.

Bien que la défaillance de la chaîne de commandement ne soit pas simplement un problème de ressources – nous voyons des problèmes similaires ailleurs – ce contexte est la clé la plus importante concernant la prévention. Toute force armée négligée dans la durée finira par présenter des problèmes de cohésion.

Le risque n’est pas celui d’un coup d’État – le corps des officiers belges est loyal – mais celui d’un démêlage des forces armées aux marges. Cela se produit lorsque certains membres du personnel commencent à avoir des doutes sur le fonctionnement de l’organisation et la préparation à ses tâches principales. Ce doute est bien trop répandu aujourd'hui pour être sain.

Supprimer ce terreau de problèmes de sécurité, c’est offrir à la Défense un nouvel équilibre sain entre les missions et les ressources. Bien sûr, la chaîne de commandement doit vérifier où exactement cela s’est mal passé. Dans ce contexte, il est positif que l’accord de gouvernement actuel accorde déjà une attention particulière à la sécurité des systèmes de communication de l’appareil de renseignement.

Problème de crédibilité

Mais la chaîne de commandement – qui remonte bel et bien au gouvernement politique – doit avoir suffisamment de crédibilité pour maintenir la confiance de tout le personnel militaire.

Préoccupée par la pénurie de personnel et l’ancrage social de la Défense, la ministre Dedonder donne une bonne impulsion, qui est complémentaire aux décisions d’investissement du gouvernement précédent. Cependant, le problème de crédibilité de notre appareil de sécurité nationale ne peut pas être résolu avec des promesses qui doivent être tenues, plus tard, par des prochains gouvernements.

La recapitalisation de notre sécurité nationale va de pair avec la reprise économique.

Le manque de ressources pour la disponibilité opérationnelle sous toutes ses facettes doit maintenant être résolu, si nous voulons éviter des problèmes encore pires.

Il y a aussi des bonnes nouvelles à signaler. Le gouvernement belge s’est engagé – avec le nouveau Fonds européen de défense – à investir massivement dans la recherche et le développement militaire.

Cela donnera une impulsion majeure à l’innovation technologique au sein de nos entreprises et institutions de la connaissance. C’est un excellent domaine où nos autorités européennes, fédérales et régionales peuvent unir leurs efforts.

Le robinet du recrutement

La nécessaire mise à niveau de nos installations militaires est aussi une occasion pour renforcer l’ancrage de la Défense dans le tissu des PME belges. Après tout, son portefeuille d’infrastructures doit non seulement être résistant aux menaces modernes, y compris cybernétiques, mais également durable en termes de consommation d’énergie.

Enfin, ouvrir davantage le robinet du recrutement militaire ouvrira la voie à une mobilité élevée aussi horizontale que verticale sur le marché du travail. Dans le monde post-Covid19, les entreprises et le gouvernement pourront faire bon usage de la façon de penser militaire – basée sur la résilience, la loyauté et l’unité de commandement. Ainsi, la recapitalisation de notre sécurité nationale va de pair avec la reprise économique.

Alexander Mattelaer
Vice-doyen de la recherche à la VUB Brussels School of GovernanceSenior Research Fellow à Egmont – l’Institut royal des relations internationales

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