Le gouvernement Michel, héraut de la rupture, ou garant de la continuité?

©© Ye Pingfan/xh/Xinhua Press/Corbis

Elle a d’abord été qualifiée de "kamikaze", cette coalition accouchée par Charles Michel et Kris Peeters, sous l’œil bienveillant de Bart De Wever. Avant de se rebaptiser "suédoise". Un an après, peut-on considérer que Michel I a "cassé" les codes de la politique belge?

Un gouvernement de rupture

On vous l’accorde: "rupture", c’est un grand mot. "Il faut être prudent, lorsque l’on parle de rupture, avertit Pascal Delwit, politologue à l’ULB. Valser d’une démocratie à un régime totalitaire, ça, c’est une rupture." Vous l’aurez compris: le terme est à manier avec des pincettes – ou, dans ce cas précis, avec une sourdine. N’empêche: oui, le gouvernement emmené par Charles Michel (MR) a brisé quelques codes bien belges.

Logique majoritaire

Michel gouverne dans une logique managériale et a adopté un état d’esprit qui était plébiscité en Flandre depuis un bout de temps.
Nicolas Baygert
Professeur de communication politique (Ihecs et ULB)

"La rupture fondamentale n’est pas à chercher dans la politique menée, assène Vincent Laborderie. Non, elle est institutionnelle." Pour ceux qui ont la mémoire courte: le gouvernement Michel est largement minoritaire du côté francophone – il pèse 19 députés sur 62. "Un gouvernement minoritaire dans un rôle linguistique, cela s’est déjà vu, argumente le politologue (UCL). Mais à quelques sièges près. Et presque en s’excusant. Ici, l’asymétrie est large et assumée. La majorité a été composée sans tenir compte du sexe linguistique des membres qui la soutiennent." Évidemment, rien n’empêche un retour en arrière.

Que les attelages futurs respectent la logique, jusque-là sacrée, de la double majorité linguistique. Mais cela ne changerait rien: cette porte a été ouverte. Et pourrait l’être à nouveau, sans grande difficulté, puisque le verrou a déjà sauté.

Relations avec les syndicats

Traditionnellement, les gouvernements belges avaient tendance à dégager des éléments de compromis avec les acteurs sociaux, souligne Pascal Delwit. "Avec Michel, la dynamique a changé. Dans une large mesure, il gouverne dans un esprit majoritaire: il est là pour appliquer une politique socioéconomique bien définie et se montre peu enclin à nouer des compromis avec les syndicats. En Belgique, pour trouver une phase où dominait pareille logique majoritaire, il faut remonter aux années 50 et à la question scolaire." Une situation des plus logiques, puisque les organisations syndicales n’ont jamais disposé d’aussi peu de relais au sein du gouvernement – seule subsiste une "ligne minimaliste entre le CD&V et l’ACW".

©BELGA

Quant à la N-VA, les syndicats, ce n’est pas sa tasse de thé. "Cette équipe fait mentir l’idée historique voulant qu’il n’est pas possible de gouverner contre l’ensemble des syndicats", conclut Pascal Delwit.

Composition du gouvernement

Reléguer le PS dans l’opposition, ce n’était plus arrivé depuis 1987 et douze gouvernements! "C’est l’image la plus ostensible du changement, analyse Nicolas Baygert, professeur de communication politique (Ihecs et ULB). Il n’y a pas un citoyen, même le plus apolitique, qui ne comprenne pas cela." Autre évidence: l’arrivée de la N-VA au Fédéral. "Un parti nationaliste. Jusque-là, c’était impensable!"

Style managérial

"Même si cela n’exclut pas l’existence de motifs idéologiques, le pragmatisme semble primer, note Nicolas Baygert. Michel gouverne dans une logique managériale et a adopté un état d’esprit qui était plébiscité en Flandre depuis un bout de temps. Prenez Yves Leterme et ses 800.000 voix: on lui collait l’image d’un fonctionnaire sérieux, un peu gris, qui faisait son travail. Même chose pour Maggie De Block, qui a demandé six mois pour se plonger dans ses dossiers. Le genre de personnalité simple et efficace, qui passe très bien en Flandre et qui commence à percer en Wallonie."

Politique européenne

"Sur la scène européenne, relève Pascal Delwit, la Belgique a souvent adopté une ligne assez centriste. Or, dans le dossier grec ou sur la question des réfugiés, la voix belge a pris des accents plus durs. Ce n’est pas une surprise, c’est cohérent avec la position du gouvernement, mais cela rompt avec une certaine tradition."

Un gouvernement de continuité

N’allez pas croire que le Belge parti voir ailleurs si l’herbe était plus verte ne reconnaîtrait plus son pays, après un an d’absence.

La même "popote" belge

Mettons de côté les aspects institutionnels ou de communication, suggère Vincent Laborderie. Sur le plan de la politique menée, à l’exception de quelques thématiques où l’on perçoit l’absence de partis de gauche (comme l’immigration), le politologue de l’UCL estime que le terme de rupture est exagéré. "Il y a une forme de continuité avec le gouvernement précédent." Prenez le saut d’index. "Di Rupo avait lui aussi chipoté avec l’index, en modifiant les indices." Ou en diminuant la TVA sur l’électricité. "Au final, la Belgique est passée du centre-centre au centre-droit." On a vu plus radical.

"On se situe dans la même popote belge, avec ce système proportionnel qui fait que l’on prend toujours le spectre le moins extrême des partis qui forment la majorité." Malgré les chantiers entamés, la Belgique reste la Belgique. Avec une fiscalité biscornue, qu’il faudrait revoir de fond en comble. Une mobilité à s’arracher les cheveux. Une politique énergétique erratique. Des tensions entre niveaux de pouvoir. Et quelques joyeux diables communautaires qui ressurgissent de temps à autre.

Un gouvernement de coalition

Il ne faudrait pas l’oublier, rappelle le politologue Pascal Delwit (ULB). Sur les six partis qui formaient Di Rupo, trois se retrouvent dans Michel. "Même s’il y règne une plus grande cohérence idéologique, cela reste un gouvernement de coalition, où des partis qui affichent des différences doivent négocier." D’autant plus ardu que, côté flamand, ils se disputent peu ou prou le même électorat. Le résultat, c’est aussi une communication qui pratique le grand écart, pour que tous s’y retrouvent. CD&V et VLD insistent sur la continuité, au contraire de la N-VA, qui veut marquer la rupture. "Quant au MR, il doit prouver qu’il a bien fait d’y aller."

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