interview

Philippe Henry (Ecolo): "C'est un leurre de penser que la prolongation à court terme du nucléaire est une solution crédible"

©Anthony Dehez

À quelques jours de son déplacement à Madrid pour la COP 25, Philippe Henry (Ecolo), le ministre du Climat en Wallonie, assure que le nucléaire n’a pas sa place dans le débat autour de la transition écologique.

Qu’attendez-vous de la COP 25 qui se déroule à Madrid?

Il y a la traduction à faire dans les échanges d’émissions entre pays. C’est ce qu’on appelle le marché du carbone. Il faut être sûr qu’il n’y a pas de doubles comptages entre pays. Il faudra aussi qu’on débouche sur un rehaussement de l’ambition climatique. Il n’y a toujours pas de consensus. Ce n’est pas lors de cette COP qu’on y arrivera mais ce genre de réunion crée une dynamique internationale qui peut aboutir à un relèvement de l’ambition.

Relever l’ambition, cela veut dire quoi très concrètement?

"Au niveau du transport, on n’est nulle part."
Philippe Henry
Ministre wallon du Climat

Nous en Wallonie, on l’a traduit par un relèvement à 55% de réduction des émissions en 2030 par rapport à 1990. C’est un objectif assez considérable. Aujourd’hui nous sommes à 36% mais le plus facile a été fait. Il y a eu une série de fermetures d’entreprises qui ont contribué à la réduction des émissions. Il y a eu aussi les premiers efforts notamment en matière d’isolation des bâtiments. Mais au niveau du transport par exemple, on n’est nulle part. Les 20% à faire sur 11 ans représentent une grosse ambition. On l’a traduit pour la Wallonie mais tout le monde ne l’a pas fait. Il y a des pays en développement à qui on ne peut pas demander de réduire leurs émissions. La Wallonie a d’ailleurs dégagé un financement international de 8 millions d’euros afin de soutenir les pays en développement dans différents projets qui visent à les aider dans la transition énergétique.

La Flandre semble moins ambitieuse, pourquoi cette différence?

Il y a des priorités différentes. L’accord du gouvernement en Flandre n’est pas basé sur une transition de l’économie vers une économie neutre en carbone. Après, il y a des réalités industrielles et de territoires qui sont différentes. En Wallonie, on a un territoire qui permet plus facilement le développement des énergies renouvelables.

Dans la poursuite de ces objectifs de réduction, quel rôle doit jouer le nucléaire? Est-ce toujours réaliste de sortir du nucléaire en 2025?

"Le nucléaire n’est pas du tout cohérent avec la transition écologique."

Cette sortie du nucléaire en 2025 est planifiée depuis très longtemps. Il faut à un moment donné qu’il y ait un changement de système. Le nucléaire, c’est assez antinomique avec la transition. On présente souvent le nucléaire comme peu émetteur de gaz à effet de serre. Il en émet quand même sans parler des déchets, de la dangerosité. Mais au-delà de cela, le nucléaire n’est pas du tout cohérent avec la transition écologique. La transition écologique est fondée sur le renouvelable et donc sur une production décentralisée de l’énergie avec une meilleure gestion en temps réel avec des microréseaux, des voitures électriques, des compteurs intelligents. Le nucléaire, c’est l’ancien monde. C’est une énergie centralisée qui va être diffusée de manière descendante sur le territoire avec des gros câbles et qui n’est pas du tout flexible dans le temps.

Par quoi remplace-t-on le nucléaire? Vous parlez du renouvelable mais une des grosses discussions concerne l’introduction de centrales au gaz dans le réseau pour palier à la sortie du nucléaire

Malheureusement, c’est un mal nécessaire pendant une période de transition. Mais il faut limiter au maximum son utilisation. Il faut faire en sorte qu’on ait une capacité suffisante pendant les besoins et une très bonne utilisation des interconnexions avec les pays limitrophes. Vu la quantité d’énergie nucléaire qu’il faut remplacer assez vite, on ne sait probablement pas éviter le mécanisme du CRM (le mécanisme de soutien aux centrales au gaz, NDLR) et une partie de gaz. Mais c’est tout à fait transitoire pour aller vers autre chose.

"La question n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre l’e-commerce mais plutôt comment réaliser un commerce différent."

Seriez-vous d’accord que l’on repousse de quelques années la sortie du nucléaire?

Le problème, c’est que le secteur du nucléaire ne souhaiterait pas une prolongation d’un an ou deux mais de vingt ans. Et ça ne permettrait pas la transition énergétique. Si on voulait réellement prolonger le nucléaire, il faudrait être cohérent et construire de nouvelles centrales. Mais personne ne veut de cela. C’est un leurre de penser que la prolongation à court terme du nucléaire est une solution crédible.

L’ambition climatique à l’horizon 2030 est de réduire de 55% les émissions de gaz à effet de serre par rapport aux chiffres de 1990. Quel impact cet objectif aura-t-il sur la Wallonie concrètement?

Ce que nous ambitionnons, sur base de l’accord du gouvernement, c’est d’abord de pouvoir changer la mobilité. C’est-à-dire éradiquer les embouteillages, du matin au soir, dans toutes les villes, adapter nos modes de déplacement, favoriser l’utilisation des transports en commun, le vélo et le covoiturage, et réduire l’utilisation de véhicules thermiques au profit du CNG et de l’hydrogène, par exemple. Il est aussi essentiel que le bâti soit beaucoup plus isolé, ce qui passe par d’importants projets de rénovations par quartiers. Enfin, nous organisons aussi nos entreprises de manière circulaire, ce qui représente un potentiel considérable en matière de transport de marchandises.

Le boom de l’e-commerce et, en particulier, l’arrivée d’Alibaba à Liège, ne dénotent-ils pas avec cette volonté de favoriser les circuits courts?

Il est évident que, là, nous sommes à l’antithèse des circuits courts. Le problème c’est qu’on ne peut pas tout changer d’un coup non plus. La prise de conscience par rapport au coût énergétique du déplacement de marchandises et de l’individualisation des colis se fait progressivement. La question n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre l’e-commerce mais plutôt ce que l’on fait pour réaliser un commerce qui est différent de l’e-commerce et qui ne fait pas en sorte que les citoyens commandent de plus en plus par internet. Il serait, évidemment, souhaitable de réduire le volume de marchandises issues de l’e-commerce mais, si Alibaba s’était installé à Maastricht ou à Aachen, le résultat serait le même. L’objectif à poursuivre dépasse la localisation précise.

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