Mobilisation vert grogne

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On ne descend pas tous les jours dans la rue pour défendre l’avenir de la vie sur terre. La marche pour le climat de dimanche était le plus grand rassemblement du genre jamais organisé en Belgique. L’émanation et la vitrine d’un mouvement de fond en pleine croissance.

Pierre Rhabi, ça n’est pas son truc – plus son truc. L’apôtre du retour à la terre, qui invite chacun à apporter sa petite goutte pour éteindre l’incendie, à l’image de la légende du colibri, ne répond plus à l’urgence de la situation. "Pour certains, les petits écogestes, c’est un premier pas – et c’est déjà chouette. Mais arrêtez de me dire de faire ma petite goutte: elle n’a plus de sens si je ne vois pas comment avoir un impact plus important."

"On essaye de créer une plateforme de désobéissance civile."
Pauline van Cutsem

Pour Pauline van Cutsem, 29 ans, la réaction à l’emballement climatique doit changer, et elle en tire les conséquences en ne se contentant plus de créer du lien local pour bâtir à petits pas une société durable. "On essaye de créer une plateforme de désobéissance civile. Vous connaissez Extinction Rebellion?" On connaît, oui, et on va y venir. Mais reprenons.

Ce dimanche, à l’occasion de l’ouverture de la conférence de Katowice sur le climat, la Belgique devrait connaître la plus grande mobilisation climatique de son histoire. Ce n’est pas s’avancer beaucoup que de le prédire: sur les réseaux sociaux, quelque 40.000 personnes annoncent leur venue à Bruxelles pour la marche "Claim the climate", alors que les deux grandes manifestations du genre en Belgique, en 2009 et 2015, avaient réuni 15.000 personnes environ (selon les organisateurs). Pour les marcheurs, qui répondent au mot d’ordre d’une politique climatique ambitieuse et juste, le rassemblement sera une occasion rare de "se compter".

Un mouvement de fond

Une chose apparaît évidente: le mouvement de fond prend de l’ampleur, même si l’intuition de ceux avec qui on parle n’est pas toujours quantifiable. On peut s’appuyer sur quelques indices, comme le succès des grandes ONG environnementales pour lesquelles le réchauffement climatique est devenu la mère des batailles.

Prenez Greenpeace. En Belgique, l’organisation compte plus de 350 volontaires actifs – "C’est trois fois plus qu’il y a cinq ans, et la majorité d’entre eux ont moins de 35 ans", nous indique-t-on. Au WWF, on constate une augmentation de 24% du nombre de donateurs en cinq ans, pour atteindre 113.000. Même tendance au Réseau Transition, qui accompagne des initiatives citoyennes pour construire un monde sans carbone. "Ces deux dernières années, le nombre d’initiatives en Belgique francophone a triplé: 130 quartiers/villes/villages s’inscrivent dans ce mouvement de la Transition", explique Géraldine Dohet, membre de l’équipe de support. Et plus largement, une récente étude de la Fondation Roi Baudouin a montré "une croissance exponentielle" des collectifs citoyens, dont le premier domaine d’action est l’environnement et le développement durable.

"En Belgique, le mouvement écologiste est très divers et très complémentaire."
Geoffrey Pleyers
Professeur de sociologie à l’UCLouvain

"En Belgique, le mouvement écologiste est très divers et très complémentaire", observe Geoffrey Pleyers, professeur de sociologie à l’UCLouvain et spécialiste des mouvements sociaux. Et si les jeunes s’y impliquent, on ne saurait le réduire à l’émergence d’une "génération climat" qui a grandi au rythme des rapports d’experts alarmants: "Alors que l’État tarde beaucoup à investir dans les nouvelles énergies, les citoyens investissent des millions d’euros dans des coopératives énergétiques: ça n’est pas le fait des jeunes. Et il y a aussi beaucoup de pensionnés qui commencent à agir à la retraite." En s’engageant par exemple chez les Grands-parents pour le climat.

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Ce mouvement citoyen a ses ramifications chez les entrepreneurs. À commencer par ceux qui expérimentent une nouvelle économie en s’investissant dans l’économie circulaire, comme les vêtements à louer de Tale Me, ou dans les circuits alimentaires courts comme le réseau des Gasap ou la Bees Coop. Mais au-delà, aussi. "On sent du côté des entreprises – y compris des grandes – une prise de conscience de l’urgence climatique, assure David Leyssens, au réseau The Shift. Quand on a organisé, il y a trois ans, un séminaire sur les Science Based Targets (méthodologie pour aligner les émissions de l’entreprise sur l’objectif 2°C), cinq personnes sont venues. On l’a refait la semaine dernière et cette fois, une cinquantaine d’entreprises étaient présentes. Et les gens ne viennent pas juste écouter: ils viennent préparés."

Impossible de dire si la hausse des ventes du bimestriel Imagine, demain le monde, largement consacré à la transition, peut être attribuée à cette lame de fond. Depuis 2014, en pleine crise de la presse, il a en tout cas connu une croissance de 8% environ, avec un intérêt croissant chez les entreprises et acteurs institutionnels explique son rédacteur en chef, Hugues Dorzee. "Je pense que quelque chose est en train de se passer, observe-t-il. La question de la transition a longtemps été prise comme une affaire de bobos ou d’utopistes… ça change tout à coup avec cette perspective qui n’est plus de la science-fiction qu’on va au mieux vers une catastrophe contrôlée, au pire vers un grand effondrement."

Effondrement, le terme s’est installé dans les esprits. Car si le mouvement de terrain a pris de l’ampleur avec le film "Demain" de Cyril Dion et Mélanie Laurent (2015), il est aussi secoué par la perspective de fin de civilisation documentée en Belgique par les "collapsologues" Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

L’Organisation météorologique mondiale (OMM) estime que la température moyenne est partie pour augmenter de 3 à 5°C d’ici la fin du siècle et que pour l’éviter, "la période propice à l’action est sur le point de s’achever."

Un horizon que viennent appuyer les rapports internationaux sur l’état de la planète. La concentration en gaz à effet de serre de l’atmosphère a atteint un niveau jamais vécu par l’humanité et en l’absence de mesures fortes et rapides, le réchauffement des températures moyennes dépassera probablement 1,5°C entre 2030 et 2052, selon le Giec, le groupe d’experts climatiques mandatés par l’ONU. L’Organisation météorologique mondiale (OMM) estime de son côté que la température moyenne est partie pour augmenter de 3 à 5°C d’ici la fin du siècle et que pour l’éviter, "la période propice à l’action est sur le point de s’achever". Parallèlement à cet emballement, 60% des populations d’animaux sauvages ont disparu de la Terre en à peine quatre décennies en raison des activités humaines – et notamment du changement climatique –, indique le dernier rapport Planète vivante du WWF.

Face à de tels signaux d’alarme, l’engagement déborde les sphères associatives. Fin novembre, l’appel spontané d’artistes et de figures de la société civile a marqué un nouveau tournant. Dans la vidéo "J’peux pas, j’ai climat" largement diffusée sur les réseaux sociaux (lire ci-dessous), Philippe Geluck, Angèle, Bruno Coppens, Abdel en vrai et d’autres appellent à manifester dimanche, rejoints dans la foulée par Stromae. Pendant ce temps, les visages traditionnels du mouvement musclent leur discours, à l’image de l’ancien ministre français Nicolas Hulot ou du climatologue belge Jean-Pascal van Ypersele, qui tous deux assimilent le besoin d’action à un effort de guerre.

→ Lire notre édito La marche pour le climat en pratique

"Stress existentiel"

Des signaux d’alarme qui s’accompagnent aussi d’une forme de radicalisation. C’est le moment de revenir à Pauline van Cutsem – "Vous connaissez Extinction Rebellion?" Ce groupe de désobéissance civile anglais a marqué les esprits le mois dernier en bloquant simultanément cinq ponts du centre de Londres. Le mode d’action est pacifique, mais les membres sont "formés" à se faire arrêter, considérant que le contrat social est brisé et qu’il est de leur devoir de se rebeller au nom de la vie elle-même.

Le groupe, notamment soutenu par une centaine d’universitaires et l’ancien primat de l’Église d’Angleterre, cherche à s’internationaliser, et donc à créer des émules en Belgique. "On était déjà en train d’accentuer nos luttes vers ce type de mobilisation. Reste à voir si on reprendrait ou non le nom", explique Pauline van Cutsem, qui a notamment monté le groupe Grimpeurs activistes et est par ailleurs cofondatrice du site citizenforclimate.be, vers lequel renvoie la vidéo des célébrités belges.

Ce mercredi, une centaine d’activistes ont pénétré l’enceinte du Parlement fédéral. Le lendemain, une opération de taggage d’affiches publicitaires d’ExxonMobil a eu lieu à Bruxelles pour dénoncer le "greenwashing" du géant des hydrocarbures. Et d’autres actions de ce type sont à attendre, avec le soutien moral des acteurs institués: "Ces mouvements axés sur la désobéissance civile, qu’il faut distinguer de l’action violente, sont complémentaires à nous – on se parle", indique Nicolas Van Nuffel, porte-parole de la Coalition Climat, qui porte la mobilisation de dimanche.

"Quand les règles deviennent illégitimes, il faut à un moment les transgresser." C’est évidemment la conviction de Pauline van Cutsem. "Je suis sortie des études, il y a cinq ans, avec cette très forte intuition que c’était notre génération qui allait connaître un basculement de système. Au début, je pensais que les jeunes de mon âge ne partageaient pas du tout mon stress. Mais ça évolue. J’ai vraiment senti un changement cet été, avec la canicule: plein d’amis qui savaient que j’étais active sur ce sujet sont venus vers moi, beaucoup sont en stress existentiel."

La crainte de la réaction

La tentation est grande d’opposer ce mouvement à la mobilisation ces dernières semaines des gilets jaunes, qui incarneraient chacun le pôle d’un nouveau clivage politique. Clivage dont certains ont lu l’émergence dans la dernière séquence électorale en Europe: une gauche environnementaliste face à une droite réactionnaire. "C’est toujours dangereux de tirer des conclusions sociologiques des élections, tempère Geoffrey Pleyers: il n’y a pas que le mouvement écologiste qui fait monter les partis écolo, c’est aussi une question de conjoncture. Inversement, on trouve des gens de toutes les étiquettes très impliqués dans l’écologie."

"Le vrai enjeu est d’éviter que les gens qui sont les perdants de la mondialisation entrent dans une logique de radicalisation, y compris anti-climatique."

Reste que le risque d’une opposition entre gilets jaunes et défenseurs du climat inquiète au sein de la "vague verte": "Est-ce un mouvement concurrent? Sûrement en partie, mais sûrement pas tout à fait, estime Nicolas van Nuffel. Le vrai enjeu est d’éviter que les gens qui sont les perdants de la mondialisation entrent dans une logique de radicalisation, y compris anti-climatique."

"Ce qui me fait très peur, appuie de son côté Pauline van Cutsem, c’est qu’au nom de l’environnement, on perde de vue les questions de justice sociale. Et je sens que beaucoup de personnes qui rejoignent le mouvement perdent ça de vue. Si on doit faire porter ces efforts par les classes sociales précarisées, ça va créer une fragmentation de la société."

Les gilets jaunes ont toute leur place à la manifestation de dimanche.
Christophe Schoune
Secrétaire général du réseau Inter Environnement Wallonie

Les gilets jaunes non violents ont toute leur place à la manifestation de dimanche, estime quant à lui Christophe Schoune, secrétaire général du réseau Inter Environnement Wallonie. "Nos enjeux sont les mêmes. Le meilleur allié par rapport à leurs revendications, c’est une transition écolo qui soit juste, sociale, avec des mesures d’accompagnement qui tiennent compte de leurs difficultés." En France, des gilets verts ambitionnent d’ailleurs de créer un pont vers le mouvement, réclamant "la justice sociale des gilets jaunes, l’écologie en plus". Mais la synthèse s’annonce difficile avec un mouvement protéiforme qui réclame notamment un carburant bon marché et plus de places de parking gratuit dans les centres-villes.

Un retour vers le politique

Avec ou sans gilets jaunes et avec des activistes qui se durcissent, le rassemblement de dimanche se veut familial et festif"une marche joyeuse qui montre que nous sommes en mouvement alors que les politiques qui devraient l’être ne le sont pas", selon Samuel Lietaer, porte-parole bénévole du Climate Express, qui organise l’événement avec la coupole Coalition Climat.

"Moi je bouge, mais on n’y arrivera pas si le politique ne suit pas."

À côté du nombre, les organisateurs lisent en leur mouvement une intensité nouvelle. La vague de mobilisation de 2009, en marge du sommet de Copenhague, drainait une certaine légèreté, observe Nicolas van Nuffel: "Les gens se sont mobilisés un jour en regardant les chefs d’État et de gouvernement pour leur dire: ‘Vous devez résoudre le problème’." L’échec diplomatique fut retentissant et le reflux immédiat. "On est alors entré dans une phase de démobilisation gigantesque, une gueule de bois citoyenne: les gens ne croyaient plus beaucoup à l’action politique", poursuit-il.

Mobiliser pour le climat est devenu une gageure dans cette phase de repli où l’engagement s’est plutôt traduit dans "les écogestes", pour reprendre le terme de Pauline van Cutsem, la transition à l’échelle du ménage ou du quartier. "Autour de la conférence de Paris, en 2015, on a vu l’arrivée d’une nouvelle génération de citoyens qui s’engagent dans leur vie quotidienne, qui changent leurs habitudes et se retournent vers le politique en disant: ‘Moi je bouge, mais on n’y arrivera pas si le politique ne suit pas’", reprend Nicolas van Nuffel.

Et cette lame prend une ampleur nouvelle, inédite, entraînant une partie de la population jusqu’alors discrète – "des gens qui n’ont jamais manifesté mais disent qu’ils seront là cette fois". Pour exiger du politique qu’il fasse sa part. Tel est l’esprit du rassemblement de dimanche, dont le succès reste à valider. Le sommet d’un iceberg qui, celui-là, ne fond pas.

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