interview

"Une société sans religion pousse à la radicalisation"

©Saskia Vanderstichele

Ouvert à l’ordination d’hommes mariés, l’archevêque Jozef De Kesel, qui succède à André Léonard, compte apporter sa pierre pour consolider une Eglise catholique en phase avec la société.

En 2010, d’après plusieurs observateurs, Jozef De Kesel était le candidat le mieux placé pour succéder au cardinal Danneels. Mais le pape Benoît lui a préféré André Léonard, plus conservateur et plus proche de ses convictions théologiques. Même si De Kesel nie l’existence de problèmes entre lui-même et Léonard, les deux personnalités et les deux idéologies semblent très éloignées les unes des autres. De Kesel est connu comme un intellectuel mesuré, qui milite pour une Eglise plus moderne que celle de Léonard, profondément conservateur et provocateur.

L’archevêque est ouvert au sacerdoce marié. En d’autres termes: il est en faveur de l’ordination d’hommes mariés. C’est un ancien principe dans l’Église, d’être ordonné prêtre dans l’état dans lequel on se trouve. Ceux qui sont célibataires le restent, et ceux qui sont mariés et souhaitent devenir prêtres ne doivent pas se séparer de leur épouse. C’est cependant un point de vue relativement progressiste pour un dirigeant de l’Église catholique occidentale – dans l’Église orthodoxe et l’Église catholique de liturgie orientale, c’est autorisé.

Vu que le palais épiscopal à Malines se trouve sous des échafaudages, Jozef De Kesel (69 ans) nous reçoit dans son bureau improvisé, dans une aile du bâtiment historique. Originaire d’Adegem, le leader de l’Église belge sourit gentiment, lorsque nous lui faisons remarquer que nous aurions déjà pu nous retrouver ici, il y a six ans.

D’après les rumeurs, le choix porté, il y a six ans, sur André Léonard vous aurait beaucoup déçu.

C’est faux. Je n’étais pas du tout déçu.

"Je suis un homme heureux. Même si c’est un mot que j’utilise peu. Le bonheur est un sentiment trop fort. Vous ne pouvez pas être heureux du matin au soir."

Vous ne pouvez pas mentir, monseigneur.

(Il rit.) Non, c’est vrai. À l’époque, j’étais apparemment sur la liste du nonce, mais je ne tenais pas absolument à devenir archevêque. Cette fois-ci encore moins. Ca ne m’aurait pas posé le moindre problème qu’on choisisse quelqu’un d’autre. On dit souvent des personnes qui occupent des postes de direction: "Enfin, il est arrivé là où il voulait." Je vois les choses autrement. En fait, un moment donné, vous êtes assis sur une chaise et vous devez inévitablement changer de siège. Vous savez, je suis un homme heureux. Même si c’est un mot que j’utilise peu. Le bonheur est un sentiment trop fort. Vous ne pouvez pas être heureux du matin au soir.

Il paraît que vous ne vous entendiez pas très bien avec votre prédécesseur. Pourquoi ne voulez-vous plus collaborer avec la fraternité sacerdotale conservatrice que Léonard a installée sous les ailes de l’archevêché? Pour rompre avec le passé?

Cela n’a absolument rien à voir avec une opposition entre progressistes et conservateurs. Il ne s’agit pas non plus d’un quelconque règlement de comptes avec mon prédécesseur. André Léonard et moi-même sommes différents. Cela existe aussi au sein de l’Église, cela s’appelle la diversité. Je souhaite mettre fin à la collaboration avec la Fraternité des Saint Apôtres par solidarité avec les évêques français. La majorité des séminaristes sont originaires de France, où de nombreuses régions souffrent d’un manque cruel de prêtres. Dans ces circonstances, il ne me semble pas confraternel, vis-à-vis des évêques français, que leurs séminaristes deviennent prêtres de l’archidiocèse Malines-Bruxelles.

Est-il vrai que pendant votre enfance, vous jouiez au prêtre avec des guimauves comme hosties?

Ma sœur l’a raconté dans l’émission "Dag Allemaal" (il ricane). Elle aurait mieux fait de se taire, mais c’est trop tard. Nous jouions aussi aux mariés. Ca a dû se passer plus ou moins en deuxième année primaire. Après, nous sommes passés à d’autres jeux.

Votre vocation pour la prêtrise fut relativement tardive...

Ce n’est pas comme si je savais, à 15 ans, que je voulais devenir prêtre. J’avais bien été enfant de chœur quand j’étais à l’école primaire. Je suis un produit des mouvements de jeunesse. Dans les années 60, j’ai dirigé la KSA (Katholieke Studentenactie, NDLR), qui était à l’époque très liée à la paroisse, comme d’ailleurs toute la vie sociale à Adegem.

À l’époque, il n’y avait que des garçons dans ce mouvement de jeunesse.

Oui, filles et garçons étaient séparés. Les filles ne pouvaient venir qu’au camp, pour faire la cuisine.

Vous est-il arrivé de tomber amoureux d’une de ces filles?

Amoureux, non, mais à l’époque (il réfléchit au choix de ses mots), j’ai bien connu quelqu’un. Malheureusement, elle est décédée.

Avez-vous eu une relation?

Non, et elle s’est finalement mariée avec quelqu’un d’autre. Je n’ai jamais dû choisir entre une relation et le célibat. Je connais des gens qui sont tombés amoureux pendant leur formation et qui se sont mariés. Ils ont choisi une autre voie. Ce n’est pas mon cas. Je suis resté fidèle au célibat et à ma vocation ecclésiastique.

Auriez-vous pu tomber amoureux et quitter l’Église?

Bien entendu. Ce n’est pas quelque chose que vous dominez. Mais bon, c’est ainsi que les choses se sont passées. J’ai commencé mes études de théologie en 1968. L’Église était en pleine mutation. Au début des années 60, elle a connu beaucoup de changements. Au niveau social, tout était remis en question. J’ai vu beaucoup de gens quitter le ministère pour entrer dans le monde libre. Certains se sont trouvé des affinités avec la gauche. Moi aussi, j’ai lu le "Petit Livre Rouge" de Mao. Il était de bon ton à l’époque de participer à cette mouvance. C’est incroyable, quand vous songez aux horreurs qui se sont passées sous ce régime.

©BELGA

En mai 68, vous étiez étudiant à Leuven. Etes-vous allé manifester?

Oui. Je suis souvent descendu dans la rue. Mais de là à crier "Suenens buiten!" (Suenens, dehors!, NDLR), ça non.

Si vous aviez 18 ans aujourd’hui, est-ce vous choisiriez une carrière ecclésiastique?

Je n’en ai aucune idée. Les gens sont liés à l’histoire. Aujourd’hui, je serais une autre personne que le Jozef de 18 ans en 1965. Je peux vous dire franchement que je suis en adéquation avec mon choix de vie. J’ai été épargné par les crises existentielles, je n’ai jamais été confronté à des véritables questions fondamentales. Mais je n’en tire aucun mérite. C’est ainsi, point final. Je ne porte pas de jugement sur les prêtres qui ont choisi la vie de couple et la famille. Je compte même d’anciens prêtres parmi mes amis.

Vous êtes ouvert au sacerdoce marié...

J’estime que cela devrait aussi être possible pour la branche occidentale de l’Église. Mais je ne suis pas seul à décider.

Comment ça? Vous êtes tout de même le premier catholique de Belgique. Vous occupez un poste qui donne accès aux coulisses du pouvoir à Rome.

(Prudent.) J’ai déjà rendu possibles les discussions sur le sacerdoce marié au sein de l’Église belge. Je vais essayer de faire la même chose à Rome, mais je connais ma place. Je suis archevêque d’un petit pays. C’est un changement fondamental qui ne pourra être réglé par la seule décision du pape. Il faut arriver à un consensus entre tout l’épiscopat mondial. Cela demande beaucoup de discussions. Je ne sais pas encore comment je pourrais influer sur le débat. Je ne suis ici que depuis six mois. Il faudra un peu de patience. J’ai déjà l’avantage – du moins, je le pense – d’être sur la même longueur d’ondes théologiques que le Pape François. Je me reconnais dans ses écrits.

Je dois encore trouver mes repères, pas seulement au Vatican, mais aussi à Malines et à Bruxelles.

Cette nouvelle fonction a bouleversé votre vie?

J’ai de longues journées, je saute d’un rendez-vous à l’autre. À Bruges, la vie était relativement simple, comparée à la complexité de l’archevêché de Malines-Bruxelles. Le Brabant flamand est étendu et très hétérogène: à Halle, le travail paroissial est très différent de celui de Landen. Le Brabant wallon est encore différent. Et Bruxelles est tout simplement unique, avec son caractère multiculturel et multireligieux. Bruxelles est le laboratoire de la société de demain. Il faut y avoir vécu pour s’en rendre compte.

Vous avez été évêque auxiliaire pendant huit ans à Bruxelles, jusqu’à l’éclatement de l’affaire de pédophilie concernant Roger Vangheluwe. Vous avez été envoyé pour mettre de l’ordre à Bruges...

Une période difficile pour l’Église belge. L’ampleur des abus était terrible. De plus, notre organisation n’était absolument pas prête à gérer une telle crise. Nous ne comprenions pas. Nos structures étaient trop lourdes et trop opaques. Le monde politique nous a beaucoup aidés à les simplifier et à les rendre plus transparentes.

Beaucoup reste à faire. Les nombreuses tâches administratives mettent ma mission pastorale au second plan. Inspirer les gens à être des chrétiens et s’engager dans l’Église et la société: cette mission constitue la plus belle partie de la charge d’un évêque. Mais je n’ai pas assez de temps pour cela, car je dois gérer un important diocèse.

Y a-t-il d’autres choses que vous n’arrivez pas à faire, maintenant que vous êtes archevêque?

Oui, lire. La littérature permet de me déconnecter des tâches ecclésiastiques. Il est important de ne pas s’enfermer dans son propre monde. La littérature aide aussi à comprendre l’époque où nous vivons. Elle permet de prendre du recul. Pour l’instant, j’ai sur ma table de nuit le livre "Fortune smiles" d’Adam Johnson. Un recueil de récits sur des mondes que je ne connais absolument pas: sur les logiciels, sur des déserteurs nord-coréens qui essaient de se construire une nouvelle vie en Corée du sud. Mon prochain livre sera la version en néerlandais de "Kind, versprich mir, dass du dich erschiesst", de Florian Huber. Il parle du désespoir des Allemands après la Seconde Guerre mondiale. J’aime lire des romans historiques pour comprendre les choses.

La littérature est intéressante si l’on veut capter l’image d’une époque. Tout récemment, j’étais en voiture et j’entendais un discours de Stijn Streuvels datant de 1962. Il venait tout juste de recevoir le prix de Littérature néerlandophone. Il a terminé son allocution par des paroles de Simon, dans l’évangile selon Saint-Luc. "Maintenant, mon dieu, laissez votre serviteur aller en paix. Amen." Et toute la salle a applaudi. Aujourd’hui, les écrivains ne connaissent probablement plus cette citation, et ne l’utiliseront certainement pas dans un discours. Cela montre qu’en 50 ans, non seulement la perception religieuse a changé, mais aussi la présence de la religiosité dans notre culture.

"Le monde politique nous a beaucoup aidés à simplifier les structures de l’Eglise et à les rendre plus transpa-rentes."

Regrettez-vous cette évolution? Ou bien êtes-vous résigné?

C’est triste d’avoir des regrets, et se résigner semble tellement défaitiste. Quoi qu’il en soit, je trouve que ce n’est pas une bonne chose, ni pour la religion, ni pour la société. La religion existe, qu’on l’aime ou non. D’un point de vue anthropologique, toutes les cultures qui nous ont précédés ont été des cultures religieuses.

Nous sommes les premiers à dire qu’on n’a plus besoin de la religion. Nous la tolérons, mais nous essayons de l’éloigner le plus possible de la sphère publique, et de la reléguer dans le domaine privé. Alors que l’homme est par définition un être à la recherche de sens – et donc un être religieux.

Estimez-vous qu’une culture laïque mène à de grandes catastrophes?

(Il secoue la tête). Je n’ai rien contre la sécularisation de notre culture. Ce ne serait pas une bonne chose qu’une seule conviction religieuse devienne dominante. C’est une des nombreuses belles leçons de la période des Lumières. La seule chose, c’est qu’il est impossible de bannir la religion de la société. Le meilleur exemple: au moment où notre culture occidentale se laïcise, l’islam s’y engouffre.

Y a-t-il un lien causal entre le renvoi de notre religion vers la sphère privée et les avancées de l’islam en Occident?

Non, c’est une coïncidence. Ce que je dis, c’est que l’islam est présent, et qu’il est difficile de ne pas en tenir compte. Il a remis la religion sur la carte. Il serait imprudent de créer un vide religieux. L’islam n’acceptera pas de reléguer la religion dans la sphère privée. Suivra-t-il le même chemin que l’Église catholique ou bien va-t-il envahir notre culture? Je n’en sais rien. Je ne suis pas prophète. Avez-vous lu le livre "Soumission" de Michel Houellebecq?

Oui. Trouvez-vous que c’est un bon livre?

Ben oui. En tout cas, j’ai l’ai lu entièrement. On dit que c’est un roman à thèse. Il vise à répondre à un problème sociétal. Plus exactement: que faire si un parti musulman arrive au pouvoir dans quelques années?

Nous avons plutôt l’impression que Houellebecq vise notre crainte de l’islam.

Je comprends cette crainte, mais je ne suis pas islamophobe. Je n’ai pas peur de l’islam. Nous devons vivre ensemble. Nous ne pouvons bâtir une société que si nous respectons nos différences. Qu’il s’agisse de musulmans ou d’athées.

Où étiez-vous le 22 mars?

J’étais ici, j’avais une interview. Deux semaines avant les attentats, je me trouvais dans le hall de départ de Zaventem. J’aurais donc tout aussi bien pu y être le 22 mars. (Silence.) C’est incompréhensible: ces gens qui en tuent d’autres et se font exploser.

Ces gestes criminels sont-ils inspirés par la religion?

Ce n’est pas aussi simple. Il ne s’agit pas de radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation du radicalisme. Les gens se radicalisent, et l’islam vient renforcer ce sentiment de malaise. Pourquoi ces gens se radicalisent-ils? Parce qu’ils sont déracinés? Parce qu’ils vivent dans une culture séculaire qui prétend qu’ils sont libres, mais qui, en réalité, ne leur offre aucune perspective?

Il faut être prudent si l’on veut lier la violence à la religion. Les actes criminels ont plusieurs origines. Prenez les grands faits criminels du XXe siècle en Russie, en Chine et en Allemagne: ils étaient antireligieux. Mais même l’amour le plus beau peut être perverti et conduire au plus effroyable.

Avec le terrorisme, ne risque-t-on pas de bannir encore davantage la religion de notre société?

C’est déjà le cas. On entend de plus en plus souvent dire que la société serait meilleure sans la religion. C’est une interprétation idéologique extrême des Lumières. Je suis un défenseur des Lumières, mais cela ne peut devenir une idéologie. Une société qui veut bannir totalement la religion peut pousser certains à la radicalisation. C’est pourquoi il est important qu’aux côtés de l’islam et d’autres religions du monde, une chrétienté dynamique continue à exister.

Aimeriez-vous voir à nouveau les églises remplies?

L’Église se surestimerait si c’était son objectif ultime. Je demande cependant que nous soyons pris au sérieux. C’est ce que nous faisons par ailleurs avec les non-chrétiens. Le respect de l’autre commence au moment où l’on reconnaît ses différences. À quel moment une discussion devient-elle intéressante? C’est lorsque les avis divergent.

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