Union sacrée pour les oiseaux

©Dieter Telemans

Chasseurs et naturalistes partagent le même objectif: sauver la petite faune des plaines menacées par une agriculture trop intensive. Et l’on ne parle pas ici d’espèces exotiques menacées par la fonte des glaces ou le braconnage dans les grandes plaines africaines. Non, il s’agit de la tourterelle des bois, du moineau, de certaines mésanges, de l’hirondelle ou du martinet, de la perdrix grise...

J’ai toujours connu cet ouvrage chez ma grand-mère, dans sa belle reliure de carton épais sous le cuir lie-de-vin patiné aux coins renforcés. Les lettres d’or frappées sur la couverture se sont ternies avec le temps: "Chasse et tenderie". Un trisaïeul y consignait scrupuleusement, sur les pages au format italien divisées en colonnes ordonnées, ses tableaux de chasse au petit gibier.

Nous sommes entre 1870 et 1895 dans le Condroz, entre Liège et Huy. Notable du coin, Jules Laurend chassait alors comme de coutume, "à la botte" sans doute, lors de sorties quasi quotidiennes dans les plaines et champs qui jouxtaient sa maison. D’une belle écriture à la plume, faite de pleins et de déliés, il alignait les dates, les espèces et les lieux. 1886; Samedi 28 août; 27 perdreaux; St Jean. Jeudi 1er novembre; 2 faisans; Bois de Soheit. Sur cette année, l’ancêtre totalisait 325 pièces de gibier à poil ou à plume, dont une centaine de perdreaux et une quarantaine de faisans. Sans compter 655 alouettes, tirées au miroir sur le seul mois d’octobre!

655 alouettes et 104 perdreaux sur une seule saison de chasse! De quoi faire rêver de la même manière ornithologues et chasseurs. Aujourd’hui, lorsque je me promène dans les mêmes contrées, c’est bien le diable si l’on entend le chant d’une alouette ou si l’on voit, au loin, s’envoler une compagnie de perdrix.

"Pour un agriculteur, laisser une terre en friche, c’est s’arracher le cœur!"

Il ne faut pourtant pas remonter à plus d’un siècle pour retrouver de belles populations d’oiseaux dans nos campagnes. C’est leur rareté aujourd’hui qui est exceptionnelle, pas leur abondance de l’époque. Depuis près de 30 ans, Aves, la branche ornithologique de Natagora, étudie l’évolution de la population des oiseaux nicheurs en Wallonie. Et le constat est plus qu’alarmant. La grande majorité des espèces communes de nos campagnes est en déclin. Cette diminution s’accélère depuis 10 ans et les oiseaux liés aux milieux agricoles sont généralement les plus touchés par le recul des populations.

Au rythme actuel, le bruant proyer pourrait disparaître dans moins de 10 ans.

Et l’on ne parle pas ici d’espèces exotiques menacées par la fonte des glaces ou le braconnage dans les grandes plaines africaines. Non, il s’agit de la tourterelle des bois, du moineau, de certaines mésanges, de l’hirondelle ou du martinet, de la perdrix grise ou encore du bruant proyer, qui, au rythme actuel, pourraient disparaître de nos contrées dans les 8 ans à venir.

Ce constat n’est hélas pas propre à la Wallonie ni à la Belgique. De récentes études pointaient le même phénomène en France et ailleurs en Europe. Selon les environnementalistes, il s’inscrit dans ce qu’on appelle déjà la sixième extinction de masse qui voit se réduire drastiquement la biodiversité dans le monde. Depuis les années 70, plus de la moitié des vertébrés ont simplement disparu!

Plaine nue

Revenons dans nos campagnes. À quelques encablures d’Oleye dans les plaines de Hesbaye, les plus riches de Belgique, les champs travaillés s’étendent à perte de vue. Depuis la butte où nous sommes, un chemin coupe la plaine en deux. D’un côté, les buttées de pommes de terre, fraîchement relevées, s’alignent géométriquement. De l’autre, les premières feuilles de betteraves percent la terre. Plus loin, un verger, planté il y a quelques mois, disparaît sous de gigantesques filets de protection qui brillent dans le soleil. Au bout du chemin, en bordure du village, une petite prairie bordée de quelques arbres.

Outre ce point de verdure un peu diversifiée de quelques ares, la terre est à nu sur des dizaines d’hectares. Pas une touffe d’herbe, pas un fossé ou un talus. De part et d’autre du chemin, une bande d’herbes folles de 30 centimètres à peine.

"Ce type de biotope, c’est l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Il y a quinze jours à peine, j’ai observé un nid de vanneaux au sol. Mais il a été détruit par la culture du champ de pommes de terre. Et quand la terre est travaillée de la sorte, rien ne subsiste, pas même les rongeurs. Il n’y a rien à manger", constate, dépité, Antoine Derouaux, ornithologue au département d’étude de Natagora.

Au printemps, les oiseaux sont en pleine nidification et la plupart des espèces menacées aujourd’hui nichent au sol, comme les vanneaux ou les perdrix par exemple. Faute de couvert en bordures, les nids sont installés au milieu des champs pour voir arriver d’éventuels prédateurs. Mais du coup, ces nids et les jeunes sont aussi à la merci du travail agricole et des machines de plus en plus larges et rapides qui les broient sans espoir de fuite. Et pour ceux qui trouveraient abri en bord de chemin, c’est le fauchage hâtif, pour éviter la prolifération de plantes adventices, qui vient les déranger.

De plus, les pesticides éliminent les insectes qui constituent la première nourriture des oisillons. Les désherbants sélectifs éradiquent toute forme de nourriture résiduelle pour les rongeurs. Pour les petits oiseaux comme pour les rapaces, c’est toute la chaîne alimentaire qui s’en trouve interrompue. Seuls se débrouillent les plus opportunistes comme les "becs droits" (pies, corneilles, corbeaux…), omnivores et volontiers charognards ou… les mouettes, de moins en moins marines!

La Hesbaye est l’exemple de l’agriculture devenue une industrie économique puissante depuis la fin des années 70. Le remembrement et l’usage de pesticides à grande échelle ont augmenté les rendements, mais ont surtout transformé en profondeur le biotope. Les haies, les chemins, les fossés et talus ont disparu pour laisser la place à des parcelles gigantesques qui autorisent une mécanisation poussée.

Antoine Derouaux attire notre attention sur le chant d’une alouette, volant haut au-dessus de nos têtes. "Il n’y a pas si longtemps, on comptait une dizaine de couples sur 50 ha. Aujourd’hui, il n’y a en a plus qu’un ou deux au maximum."

Chasseurs, même combat

Face à la baisse de la petite faune dans les campagnes (on parle ici des oiseaux, mais les lièvres notamment sont à la même enseigne), environnementalistes et chasseurs se rejoignent. Contrairement aux idées reçues, le premier souci du chasseur qui se respecte n’est pas d’éliminer son gibier, mais bien de l’entretenir afin de le faire fructifier.

Organiser une plaine multifonctionnelle

Benoît Petit est un chasseur de petit gibier averti. Fils d’agriculteur, le président du Royal Saint-Hubert Club de Belgique, la fédération des chasseurs, a les pieds bien ancrés dans la terre qu’il arpente depuis des années. "Alors qu’on vient de mettre au point un décret très important en Wallonie qui organise la forêt dans ses fonctions économique, environnementale, sociale et cynégétique, rien n’est fait dans le même sens pour la plaine", constate-t-il.

Et pourtant, la plaine représente plus de 750.000 hectares du territoire wallon, pour 540.000 de forêt. Seule semble compter aujourd’hui la vocation économique de la plaine, son exploitation agricole, au détriment de la biodiversité végétale et animale et même de son attrait social. Quel plaisir y a-t-il encore à se promener dans une mer de betteraves battue par les vents, sans un arbre pour arrêter le regard?

"Historiquement, le premier souci des naturalistes fut de protéger les zones humides et les rapaces très menacés. Ce combat est efficace et ne doit pas se relâcher", constate Benoît Petit, président du Saint-Hubert Club de Belgique, l’association des chasseurs. "Le deuxième champ d’action où nous nous rejoignons en partie concernait la forêt. Reste la plaine, où nos préoccupations sont quasiment similaires", affirme Petit.

"Globalement, ce qui peut profiter au petit gibier peut profiter à l’ensemble de l’avifaune et inversement", reconnaît également l’ornithologue Antoine Derouaux. Mêmes causes, mêmes conséquences, que l’oiseau soit légalement chassable ou pas. Faute d’un biotope, d’un habitat et d’une nourriture adéquats, l’espèce dépérit.

Chasseurs et naturalistes sur la même longueur d’ondes? Pas si étonnant. En fait, les objectifs sont similaires: restaurer un habitat optimal pour la faune, on l’a dit. Et les instruments dont ils disposent ne manquent pas.

Politique agricole

Depuis le milieu des années 90, dans la foulée de la Convention des Nations unies pour la diversité biologique, l’Union européenne inscrit des mesures environnementales dans la politique agricole commune. Elle subventionne notamment la protection et l’entretien de haies… dont elle avait financé l’arrachage 10 ou 20 ans plus tôt au nom de la productivité!

Ces mesures agro-environnementales (devenues aussi climatiques depuis quelques années), MAEC, sont reprises par la réglementation wallonne qui les a (ré)inscrites dans la dernière mouture de son plan de développement rural 2014-2020.

À travers trois axes principaux, ces mesures visent à recréer davantage de diversité dans les grandes plaines de culture. Soit par des éléments de maillage comme des alignements d’arbres, des haies, des bosquets ou des mares; soit par l’implantation de prairies à fauchage plus ou moins tardif, question d’y laisser la flore s’y développer et attirer les insectes; soit encore par des cultures spécifiques ou des bandes de terres laissées en jachères aménagées.

Malheureusement, ni les naturalistes, ni les chasseurs n’ont généralement la maîtrise du foncier et moins encore celle de la stratégie agricole. Et c’est sans doute l’un des maux principaux dont souffre la plaine, c’est la disparité des acteurs et de leurs intérêts: propriétaire, agriculteur et, le cas échéant, chasseur sont souvent des personnes différentes. La mise en place de mesures agro-environnementales dépend donc essentiellement de l’exploitant agricole, sur incitation de l’un des deux autres détenteurs de droits en fonction des bonnes relations qu’ils entretiennent.

Selon une étude menée en Wallonie par European Landowners Organization, 70% des "jachères faunes", l’une des MAEC les mieux étudiées pour favoriser la faune, ont été créées à l’instigation du détenteur du droit de chasse.

Bonnes pratiques

Autour de Perwez, Thierri Walot de l’UCL étudie l’impact de ce biotope "idéal" en matière de diversité, fait de bandes herbeuses, de haies, de bandes de cultures aux multiples essences ou encore de bandes de céréales ou de maïs qui resteront debout jusqu’à la fin de l’hiver. De quoi fournir de la nourriture à toute une faune durant tout l’hiver. Et la composition de ces bandes dépend des oiseaux ciblés.

Établis en collaboration étroite avec le monde agricole, le projet étudié par l’UCL implique aussi les chasseurs. À terme, les aménagements devraient représenter environ 3% du territoire, l’objectif à atteindre pour montrer une certaine efficacité.

Depuis leur lancement en 1995, les MAEC ont connu un certain succès avant de s’essouffler dix ans plus tard. Dans la dernière mouture du plan wallon de développement rural, les mesures ont encore été revues et adaptés, mais l’enveloppe réduite malgré des objectifs 2020 ambitieux en matière de surfaces allouées. Alors que plus d’un agriculteur sur deux les pratiquait en 2013, on est nettement repassé sous la barre des 50% depuis 2015.

Parce qu’on n’a rien sans rien, évidemment. Ces jachères, tournières et autres bandes faunes génèrent des subsides parfois conséquents. Jusqu’à 1.250 euros par ha pour les mesures les plus astreignantes. "Et nous plaidons auprès du ministre Collin pour que ce montant soit encore relevé, pour s’aligner sur la Flandre notamment", précise Benoît Petit. Et parfois, le chasseur y va de sa poche pour financer des aménagements qui ne correspondraient pas à la nomenclature des MAE. Bref, s’il n’était la complexité des dossiers, le profit pour l’agriculteur serait même plutôt compétitif par rapport à certains types de cultures.

Frein psychologique

Encore faut-il, pour l’agriculteur, passer outre un frein psychologique important. "Il n’y a rien de pire pour un cultivateur de laisser une parcelle en friche. C’est leur arracher le cœur. Il faut donc que le jeu en vale la chandelle", fait remarquer Petit. Un sentiment reconnu à demi-mot dans le monde agricole.

Nous nous transportons dans le Hainaut, à un fossé de la frontière française. Un territoire de chasse de près de 400 ha. Dans les années 80, le propriétaire-chasseur reprend le fermage. Il s’échine non seulement à assurer du rendement, mais aussi à reconstituer une population de perdreaux sauvages en déliquescence. Réintroduction d’une nouvelle souche pour régénérer la population existante, création d’un biotope propice (les MAE avant la lettre), interdiction de tir pendant deux ans et surtout un nourrissage supplétif très attentif avec des agrainoirs tous les 50 mètres, masqués des prédateurs par de jeunes plantations. Et un garde quasiment à plein-temps, pour assurer l’entretien et la gestion des prédateurs.

D’année en année, une part de la surface cultivée est laissée en jachère, en prairie ou en culture non récoltée. Cette gestion perdure avec son fils et avec l’exploitant agricole actuel qui consent à planter une prairie ici, une bande de maïs-grain, là, une tournière en bordure de bois, etc. L’impact est notable sur la population de gibier à poil et à plume et de la faune en général. Avec un pic estimé à près d’un perdreau à l’hectare, ce qui est réellement exceptionnel.

Des expériences similaires ont été analysées scientifiquement en Picardie et en Angleterre. Même collaboration entre l’agriculteur et le chasseur pour aménager le territoire, même gardiennage, un redécoupage parcellaire parfois, et la mise en place de MAE. là aussi la population de perdrix étudiée est multipliée par 5 en 15 ans, même si elle continue à être chassée.

Dans l’expérience menée de la même manière en Angleterre, à Lodington par le Game & Wildlife Conservation Trust, premier enseignement: jamais la productivité de la terre ne baisse au cours de la période étudiée. Durant les 10 premières années de l’expérience, la population de faisans quintuple et celle de l’avifaune en général double par rapport à la période de référence. Retour en force du lièvre alors qu’il avait quasiment disparu en début d’expérience.

Après 10 ans, le gardiennage et le nourrissage se sont arrêtés sur le territoire de référence. Il ne faut pas trois ans pour que les faisans deviennent une denrée rare et que le reste des oiseaux subissent un sérieux recul.

Mieux, ou pire encore, à en croire Benoît Petit, dès le moment où une espèce n’est plus chassable, elle a tendance à régresser sensiblement. "Voyez le petit tétras ou la bécassine des marais, dont la chasse a été interdite. Ils ont aujourd’hui presque totalement disparu de nos contrées où ils étaient pourtant assez communs", explique-t-il.

©Dieter Telemans

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