interview

"Après les biotechs, on va faire émerger un écosystème wallon du numérique"

©France Dubois

La vente de la pépite wallonne Ogeda à un groupe japonais pour 800 millions d’euros a frappé les esprits: l’écosystème mis en place au sud du pays pour les biotechs donne sa pleine mesure. Analyse des enjeux avec Olivier Vanderijst, le patron du holding public SRIW, acteur du "trend".

Ces dernières semaines, la Société régionale d’investissement de Wallonie (SRIW) a été très en vue sur plusieurs fronts. Le holding public wallon a tour à tour participé à l’acquisition de la firme américaine LMI Aerospace par la Sonaca, engrangé une plantureuse plus-value sur la vente de la jeune biotech Ogeda au groupe japonais Astellas Pharma, et concrétisé le fonds d’investissement de la Région wallonne dans les start-ups numériques Wing en fondant avec Belfius la société Belwing. Trois nouvelles positives, qui illustrent trois facettes de ses activités: le soutien au développement de quelques acteurs majeurs de l’économie wallonne dont elle a le contrôle, l’accompagnement des start-ups et spin-offs prometteuses, et la participation à l’émergence d’un écosystème du numérique. Le moment ou jamais d’interroger Olivier Vanderijst, le président du comité de direction de la SRIW, sur ses résultats et ses projets, ses réussites et ses échecs.

Vous avez reçu pour mission d’accompagner une dizaine d’entreprises wallonnes vers la Bourse en cinq ans. Y a-t-il actuellement des candidates dans le pipeline?
La SRIW favorise les introductions en Bourse en s’engageant très tôt sur un projet de souscription, ce qui a un effet d’entraînement sur les autres actionnaires potentiels: cela facilite la recherche d’investisseurs et les pousse à s’engager. En 2016, cela a été le cas pour Asit Biotech, précédemment pour Celyad ou Bone Therapeutics. Il est toujours difficile de prévoir quelles seront les prochaines IPO, cela dépend de multiples paramètres. Aujourd’hui, une société qui étudie cette option parmi d’autres est Promethera, la biotech spécialisée dans la thérapie cellulaire, mais plusieurs possibilités restent ouvertes.

Ogeda faisait-elle partie des candidates à l’IPO avant d’être rachetée?
Elle avait en effet été pressentie pour une introduction en Bourse. Ogeda a réalisé d’excellents résultats à fin 2016 et, comme la plupart des start-ups, elle était en recherche permanente de reconnaissance auprès des investisseurs: ses dirigeants sont allés la présenter à diverses conférences, où ils ont récolté des marques d’intérêt importantes, notamment de la part du groupe japonais Astellas Pharma.

CV express

Olivier Vanderijst est né le 21 octobre 1960 à Leuven. Il est licencié en droit de l’UCL.

À partir de 1984, il entre à la RTBF après avoir réussi l’examen de journaliste. Il y est resté jusqu’en 1992 où il a travaillé comme secrétaire d’administration et journaliste.

La suite de sa carrière se passe dans les cabinets ministériels socialistes. De 1992 à 1999, il exercera les fonctions d’attaché de presse, de conseiller puis de chef de cabinet de ministres wallons (Guy Mathot, Bernard Anselme).

De 1999 à 2004, il est chef de cabinet de secrétaire de gouvernement chez les ministres-présidents Jean-Claude Van Cauwenberghe et Elio Di Rupo.

Dès 2004, il rejoint le Fédéral où il intègre le cabinet de la vice-Première ministre Laurette Onkelinx qu’il suivra comme chef de cabinet (Justice, Santé).

Il est nommé président de la SRIW en 2009 et membre du comité d’investissement du fonds numérique W.I.N.G en 2016.

 

Astellas a racheté Ogeda pour 500 millions d’euros, plus 300 autres millions en fonction de milestones futurs. Cela représente au moins 100 millions pour la SRIW, qui en était actionnaire. Qu’allez-vous faire avec ces capitaux?
Les réinvestir. Ogeda s’inscrit dans une des six lignes de produits qu’offre la SRIW, celle dédiée aux spin-offs. Les autres lignes sont: les entreprises que nous contrôlons (Sonaca, FN, Prayon…), les filiales de sociétés étrangères dont nous soutenons le développement en Wallonie (Burgo Ardennes, 3B Fibre Glass, Jindai…), les entreprises familiales ou détenues par leur management (Carmeuse, Belga Films, Carimat…), le secteur numérique (Wing), et les infrastructures (énergie renouvelable…). Dans le cadre des spin-offs, nous sommes très actifs dans les biotechs; en comptant IBA, nous avons plus de 100 millions d’investis dans ce secteur. On avait investi 5 millions dans Ogeda pour une participation de 15%. On y était aussi présent indirectement via trois fonds, Vesalius, Fund+ et Capricorn, pour 5% supplémentaires. Dans les spin-offs des biotechs et des nouvelles technologies, nous avons pour stratégie d’essayer de co-investir avec des fonds spécialisés, car il s’agit généralement d’un processus long, complexe et risqué. Cela permet également de mettre en contact les entrepreneurs et les fonds spécialisés, afin de susciter plus globalement l’intérêt de ceux-ci pour la Wallonie. On a investi récemment une dizaine de millions dans deux fonds français actifs dans le numérique, Partech et Serena, en espérant qu’ils investiront un jour en Wallonie. On leur soumet une série de dossiers. J’ai bon espoir que d’ici la fin de l’année, ils auront effectué leurs premiers investissements dans la Région.

Kitozyme fait partie de cette "ligne de produits" à la SRIW: elle a un beau potentiel, mais tarde à devenir bénéficiaire…
On en détient 17%. Elle a un portefeuille de produits qui génère des revenus récurrents. La rentabilité approche, mais c’est toujours plus long que prévu. Notre objectif est d’amener les spin-offs à maturité, en vue d’une IPO ou d’une vente, mais notre but est aussi de nous montrer plus actifs dans leur développement en les faisant accéder à tout un écosystème de financement. Un double mouvement est en cours: d’une part des fonds étrangers s’intéressent de plus en plus aux start-ups wallonnes (ce sont par exemple Ogeda et Nyxoah, une biotech qui lutte contre l’apnée du sommeil et où vient d’investir Gilde Healthcare); d’autre part notre écosystème attire de plus en plus de start-ups et de spin-offs étrangères grâce à la qualité de nos chercheurs et à notre régime d’aide à la recherche.

La logique est-elle la même pour Wing, le fonds d’investissement dans les start-ups du secteur numérique?
La SRIW intervient là avec des montants très faibles, de 50.000 à 250.000 euros, et peut le faire seule.

"Notre écosystème dans les biotechs attire de plus en plus de start-ups et de spin-offs étrangères."

Avec Belfius, non?
La Région wallonne y consacre 50 millions d’euros et Belfius 10 millions. Nous venons de créer avec Belfius Insurance la société Belwing, qui sera le véhicule pour financer Wing. À ce jour, on a déjà enregistré 282 demandes d’intervention de start-ups du secteur: on a pris 42 décisions positives et 29 d’entre elles sont déjà exécutées, pour 3 millions d’euros investis. Le but de Wing est de rentrer dans ses fonds, certes, mais surtout de créer un écosystème, comme dans les biotechs. Alors que les investisseurs en private equity soutiennent en moyenne un dossier sur cent, nous prenons davantage de risque, avec un taux d’acceptation de 15%, car nous voulons d’abord créer un effet de masse afin de développer les compétences dans le numérique et dans les fonctions connexes. Il faut qu’émerge un écosystème wallon du numérique, à l’image des biotechs. Il faut savoir qu’il existe une forte concurrence internationale. À Paris, par exemple, Xavier Niel (le patron de Free) a créé le projet Station F avec pour objectif d’incuber 1.000 start-ups. Dans la Ville Lumière opèrent aujourd’hui une quarantaine d’incubateurs… Il est donc temps de passer à la vitesse supérieure dans nos régions.

Combien a investi la SRIW l’an dernier? Et dans quels secteurs en priorité?
Nous avons investi 166 millions, contre 150 millions un an plus tôt. Notre plus gros investissement, 30 millions environ, était destiné au parc éolien offshore Rentel. On a soutenu 122 sociétés, dont 45 nouveaux dossiers et 44 dossiers de plus d’un million. Par secteur, on a injecté 40 millions dans l’environnement, en ce compris l’éolien, 35 millions dans les biotechs et les nouvelles technologies et 25 millions dans la chimie et les autres matériaux.

Combien pèse votre portefeuille total de participations?
Il représente 40.000 emplois. Il pèse 750 millions d’euros hors missions déléguées (Sonaca, FN, Prayon, Ethias…) et environ 3 milliards en incluant celles-ci.

 

©France Dubois

Parmi vos six lignes de produits, quelle est la plus importante?
Les entreprises familiales et celles contrôlées par leur direction sont les plus importantes en volume comme en montant. On y déploie toute la palette d’outils que nous avons en magasin.

Carmeuse figure parmi ces sociétés. La SRIW lui a octroyé un prêt de 50 millions en 2015: pourquoi un montant aussi important?
Notre intervention est toujours fonction de la taille de la société. Carmeuse réalise pour 250 millions d’ebitda et prévoit de nouveaux investissements en Wallonie. Ils sont en passe d’obtenir leur permis pour ouvrir une nouvelle carrière à Hemptinne. Le prêt servira entre autres à financer le démarrage du site. Une autre entreprise à laquelle on a consenti un prêt conséquent pour financer de gros investissements est Mydibel. Une société de Mouscron, relativement peu connue, mais qui est active dans la culture de pommes de terre et qui a un plan d’investissement de 50 millions. Mydibel emploie quelque 500 personnes et réalise un ebitda d’une vingtaine de millions.

Quel objectif poursuivez-vous concernant les sociétés dont vous détenez le contrôle en mission déléguée pour la Région wallonne?
Dans ces sociétés-là, qui sont toutes d’une taille importante, notre but est de conserver leur contrôle et de les aider à continuer de grandir. Il importe de conserver leur centre de décision en Wallonie. Nous cherchons aussi à densifier leur tissu de sous-traitants et, éventuellement, à rapatrier dans la Région ceux parmi leurs sous-traitants qui se seraient délocalisés.

Quels résultats a réalisés la SRIW en 2016?
Notre bénéfice net consolidé restreint se situera entre 20 et 25 millions, en progression par rapport aux 17 millions de 2015. Il est impacté positivement par la plus-value sur la vente de Lampiris à Total et par une opération dans l’éolien offshore.

©Mediafin

Qu’avez-vous enregistré comme échecs l’an dernier?
On avait investi dans Urbanove, le projet de shopping center à Verviers qui n’a pas été un succès. Quelques entreprises sont en réorganisation judiciaire ou en sont récemment sorties, comme Belref et Idem Papers. Chaque année, notre poste de réduction de valeur atteint une dizaine de millions d’euros. Sur un stock global de 750 millions, c’est raisonnable. Ces réductions de valeur ne sont pas toutes définitives, et sont à comparer avec les plus-values que nous dégageons par ailleurs.

Y a-t-il encore des trous dans l’écosystème financier que vous avez bâti?
Au niveau des outils publics d’investissement, il n’y a pas vraiment de trous dans la raquette. Pour les start-ups et les spin-offs, il y a de plus en plus de business angels et de fonds dont l’expérience grandit. Pour un financement de croissance, il faut que l’offre et la demande se rencontrent et que les actionnaires des entreprises soient aussi prêts à ouvrir leur capital, ce qui n’est pas toujours le cas. Pour les investissements plus importants, de plus de 10 millions, trouver des contreparties privées qui acceptent de prendre des participations minoritaires n’est pas toujours évident. Même topo pour les gros deals, de l’ordre de 50 millions: il y a certes des fonds prêts à investir, mais qui ont des exigences élevées en termes, notamment, de gouvernance et de liquidité.

Pourquoi la SRIW a-t-elle augmenté son capital de 41 millions en début d’année?
On avait en vue l’acquisition du groupe américain LMI Aerospace par Sonaca, que nous avons soutenue. Ceci dit, grâce à cette augmentation de capital ainsi qu’à la plus-value réalisée sur la vente d’Ogeda, nous sommes plus que jamais prêts à investir activement sur tous les fronts.

La SRIW investira donc plus de 166 millions cette année?
En fonction des bons projets! Nous ne serons pas moins rigoureux dans l’analyse des dossiers.

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