interview

"Qu'a-t-on mal fait?" (Marie-Kristine Vanbockestal, Forem)

©Frédéric Pauwels / HUMA

Tant du côté fédéral que régional, de nouvelles mesures vont être prises pour améliorer encore la situation de l’emploi, et réduire le chômage. Ou son coût… L’administratrice générale du Forem, Marie-Kristine Vanbockestal, n’est pas inquiète des projets régionaux, mais agacée par le ciblage des chômeurs. 

Le Fédéral a décidé de serrer la vis sur la fraude sociale. Vous en pensez quoi?
Il est normal qu’un état de droit contrôle et pénalise les irrégularités. Mais c’est aussi profondément déplaisant de voir les chômeurs systématiquement pointés du doigt. On a mis en place une procédure de transmission des informations en cas de fraude sociale. En 2016, il n’y a eu que trois cas de fraude détectés par le Forem…

Le Fédéral va aussi revoir la notion d’emploi convenable…
Le Fédéral rajoute en effet dans les critères de disponibilité du chômeur la prise en compte des compétences non-attestées par un diplôme. Mes conseillers ont bondi quand ils ont entendu cela. Quand la personne n’a pas de diplôme, les conseillers vont déjà chercher, dans les expériences de vie, d’autres compétences pour les traduire en expérience professionnelle. Je m’étonne que cela devienne un élément de sanction. Les chômeurs ne demandent pas mieux de sortir des balises de leur diplôme.

Si cela se fait déjà sur le terrain, pourquoi revoir cette notion alors?
Le but, il ne faut pas oublier, est d’aller chercher des recettes, 20 millions d’euros. Marie-Hélène Ska, à la CSC, a fait le calcul. Cela représente entre 1.500 et 2.000 personnes sanctionnées en plus… Est-ce le but? Avec toute la loyauté que l’on a par rapport à notre mission de contrôle, cela pose question…

On veut sanctionner à tort?
J’ai été revoir les statistiques de 2016, il n’y a eu que 109 refus d’emploi convenable, dont 48 ont fait l’objet d’une sanction. C’est très minime par rapport aux dizaines de milliers de contrôles.

"Il est normal que le MR, en étant au pouvoir au fédéral, et maintenant à la Région, veuille chercher une cohérence dans les politiques menées. Je prends donc acte et je ne m’en étonne pas."

Le MR veut faire le lien avec le Fédéral sur les flexi-jobs, l’e-commerce. Est-ce une bonne piste pour la mise à l’emploi?
Faire la promotion des grands dispositifs fédéraux, je vois mal comment. Il est normal que le MR, en étant au pouvoir au fédéral, et maintenant à la Région, veuille chercher une cohérence dans les politiques menées. Je prends donc acte et je ne m’en étonne pas. Mais n’oublions pas qu’il existe des instruments institutionnels pour avoir cette cohérence. Les conférences interministérielles, les accords de coopération. Je plaide pour qu’il y ait une conférence interministérielle emploi avec, je l’espère, l’écoute des organismes publics d’emploi, pour faire des choses intelligentes.

Le fait qu’il n’y ait plus une dissymétrie complète de majorité entre région et fédéral, c’est donc une bonne chose?
On l’a vu par le passé, quand le PS était à tous les niveaux de pouvoir, il y avait une plus grande fluidité. Mais ce qui tient aussi la cohérence dans ce pays malgré tout, ce sont les services publics d’emploi. Le VDAB, Actiris et nous, sommes fédérés dans une association, Synerjob, et durant ces années de dissymétries, nous avons continué à nous voir, pour que les politiques d’emploi ne divergent pas à un point irréconciliable.

Dans sa déclaration, le nouveau gouvernement wallon parle de recadrage du Forem, cela vous vexe?
Je n’ai pas vu une interview d’un ministre qui tient des propos aussi clairement. Mais quand on revient avec quelque chose de négatif du passé, on évoque toujours le Forem. Dans les débats sur les OIP par exemple. Et cela m’irrite oui. Qu’a-t-on mal fait?

Il y a eu des dérives dans le passé…

Oui, mais nous avons depuis réorganisé le Forem, sur base du précédent contrat de gestion. Cela a pris trois ans. Alors quand j’entends parler de réorganisation, mais non d’une pipe on en sort justement! Et dire au personnel, 4.600 personnes, qu’on va rechanger… Ils vont devenir fous. Je ne comprends pas.

"Peut-on mieux, faire, oui évidemment, le taux de satisfaction est à 75%, mais pour autant y a-t-il de quoi déstabiliser l’opinion publique sur la valeur du Forem?"

Le Forem fonctionne très bien aujourd’hui ?
On a absorbé dans les temps et sans anicroches la 6e réforme de l’Etat. On a conduit toute la réforme des aides à l’emploi. Elle est en vigueur depuis le 1er juillet, c’est récent, mais je n’ai eu aucune réclamation. Enfin, le chômage diminue comme il n’a jamais diminué, depuis 37 mois. En terme de gouvernance, on a huit niveaux de contrôle, tous les voyants sont aujourd’hui au vert. Enfin, cerise sur le gâteau, le taux de satisfaction des usagers, demandeurs d’emploi et entreprise, est en hausse. Peut-on mieux, faire, oui évidemment, le taux de satisfaction est à 75%, mais pour autant y a-t-il de quoi déstabiliser l’opinion publique sur la valeur du Forem? 

Les formations, c’est un point que le gouvernement veut améliorer…
On dit le Forem ne fait pas assez de formation et d’accompagnement individualisé. Ne pas atteindre cet objectif est-il une faute? On peut déjà se demander si ces objectifs étaient bons… C’est un des membres du comité de gestion qui le dit, si le chômage diminue, c’est normal que le nombre d’accompagnements diminue.

"Il y a aussi une perte d’intérêt des demandeurs d’emploi pour la formation, mes collègues européens le disent aussi."

Donc, il ne faut rien bouger ?
L’accompagnement individualisé est trop mécanique, il est identique quel que soit le profil de la personne. Mais le changement est déjà prévu dans le nouveau contrat de gestion. Il a été convenu de passer vers un accompagnement personnalisé, c’est-à-dire faire confiance au Forem, et permettre qu’un conseillé propose un accompagnement had hoc suivant le profil de la personne, avec comme point ultime l’insertion à l’emploi. 

Mais là vous parlez de l’accompagnement. Et les formations?
Là aussi beaucoup de choses ont circulé. Le nombre d’heures de formation a diminué c’est vrai, on a analysé le pourquoi. Une partie des formations était réalisée dans des centres ouverts, mais ils sont aujourd’hui quasi vides, les chômeurs préfèrent de la formation à distance. On va les fermer et réorienter les formateurs vers la formation de groupe. Mais il y a aussi une perte d’intérêt des demandeurs d’emploi pour la formation, mes collègues européens le disent aussi. Enfin, une partie des nouveaux demandeurs d’emplois ignore qu’on peut se former au Forem. Nous souhaiterions d’ailleurs faire une grande campagne de promotion de nos formations.

Les formations sont-elles adéquates?
Le Forem ne forme que dans des filières qui mènent à l’emploi. On offre des formations dans 48 des 60 métiers en pénurie. Dire que l’offre ne correspond pas est donc faux. Mais est-ce qu’elles attirent, est-ce que les gens se forment dans ces filières, c’est une autre question.

Il faut obliger les chômeurs à opter pour les métiers en pénurie?
Agoria a eu une excellente idée, celle de dire, au-delà de la démarche promotionnelle et pédagogique, attirons aussi par un incitant financier. Actuellement tout chômeur qui se forme reçoit un euro de l’heure et est remboursé des frais de déplacement. L’idée d’Agoria serait que pour les formations sur les métiers en pénurie, ce montant soit augmenté, voire doublé.

"Je pense que Kris Peeters voit le marché de l’emploi belge à partir de la lorgnette flamande. Or, il faut en prendre notre parti, le marché de l’emploi flamand reste plus dynamique."

Avoir un ministre de tutelle libéral, ce n’est jamais arrivé au niveau de la Région wallonne. Cela vous inquiète?
À ce stade-ci pas du tout. J’ai toujours été loyale envers mon ministre de tutelle et je sais faire la part des choses entre le rôle de mandataire ou haut fonctionnaire et les convictions personnelles. Mais je dois dire aussi que je n’ai rien trouvé de choquant dans cette déclaration de politique régionale, au contraire.

Le plein emploi en 2025 dont a parlé Kris Peeters au fédéral, c’est un objectif réaliste?
Je pense que Kris Peeters voit le marché de l’emploi belge à partir de la lorgnette flamande. Or, il faut en prendre notre parti, le marché de l’emploi flamand reste plus dynamique, il génère plus d’offres d’emploi de par son tissu économique et industriel. Alors, pour la Flandre,  atteindre 4% de chômage d’ici 2025, si le trend se poursuit elle pourrait très bien y arriver. Les esprits chagrins diront que la Wallonie n’y arrivera pas, que le chômage diminue mais qu’il reste élevé. Je ne peux pas faire de pari…

Il y a une méconnaissance par le fédéral du terrain wallon ?
C’est peut-être normal,  Kris Peeters vient des classes moyennes flamande. Ils ne connaissent la Wallonie qu’à partir des statistiques. Mais l’emploi ce n’est pas une affaire sociale, c’est une affaire de politique économique… Une conséquence naturelle de la création d’activité qui repose elle-même sur une politique économique intelligente. 

En cela, le couplage des portefeuilles économie et emploi, c’est une bonne nouvelle?
Emploi et économie sont inextricablement liés. On ne créée pas d’emploi s’il n’y a pas d’entreprises qui naissent ou sont en croissance. Et pour cela, je plaide  pour la poursuite du plan Marshall. On a toujours dit dès le départ qu’il faudrait être patient. La Wallonie a été tellement abîmée avec la fin de la sidérurgie dans les années 70-80, il faut une génération pour la relever. Et une génération c’est 4, 5 législatures, des gouvernement qui dépassent des logiques électives et qui travaillent sur le long terme. Donc je me réjouis qu’on garde ce plan Marshall, qu’on se concentre sur nos forces et qu’on arrête le saupoudrage. On est à mi-parcours, continuons.

"L’école doit-elle être adéquationniste ou faire des jeunes des citoyens, c’est un vaste débat. Pour moi il est possible de faire les deux."

Un des leviers pour redresser l’emploi c’est aussi l’enseignement. Avec les incertitudes qui pèsent sur la FWB, tout est à l’arrêt. C’est regrettable?
Oui, en effet, cela met un frein à la réforme de l’école, mais peut-être que ce n’est pas plus mal… J’entends qu’il reste beaucoup de critiques sur le Pacte d’excellence. Ce n’est peut-être pas plus mal de s’arrêter un peu, requestionner les profs. C’est peut-être une opportunité à saisir.

C’est quoi un bon système éducatif pour vous ?
Un système qui soit à la fois éducatif et formatif. L’école doit-elle être adéquationniste ou faire des jeunes des citoyens, c’est un vaste débat. Pour moi il est possible de faire les deux. Mais avec le découpage institutionnel, les choses font que les décisions en matière d’enseignement ne dépendent pas de la région. 

Il faut régionaliser l’enseignement ?
Oui, je suis de ceux qui plaident pour avoir un seul niveau de décision, parce que tout se tient, la chaîne en amont commence à l’école, puis avec l’orientation, et l’aval c’est l’entrée sur le marché de l’emploi et le maintient avec la formation continue. Ce serait donc bien d’avoir un seul gouvernement qui décide avec une vision holistique des choses. Aujourd’hui ce n’est pas le cas.

Le gouvernement wallon veut mettre fin à ce qu’il nomme l’assistanat. Il pense par exemple encourager les chômeurs à faire du bénévolat, vous en pensez quoi ?
Il a raison, mais l’outil pour répondre au problème, je doute. Je suis la première à dire que le travail est l’un des premiers facteurs de stabilité sociale. Je suis aussi la première aussi à reconnaître qu’il reste des besoins sociaux d’intérêt général à satisfaire. Pour autant faut-il obliger des chômeurs à les prester en échange de leur allocation de chômage, là je en suis pas d’accord.

Pourquoi?
Du bénévolat c’est du bénévolat. Si quelqu’un veut le faire, pour quelque raison de ce soit, personnelle, affective, idéologique, cela doit rester bénévole. Par contre, s’il veut prester un acte de travail, il faut un contrat de travail.  Et il y a moyen de le faire sans que cela coûte puisque dans l’arsenal des aides à l‘emploi dont on disposait, il y avait des possibilité. Comme les PTP, emploi tremplin fortement subventionné qui permet aux pouvoirs locaux et non marchands d’embaucher des chômeurs peu qualifié et de longue durée, pour une période déterminée. Mais cela va passer à la trappe. Une  partie de chômeurs âgés sans qualification ne vont plus avoir de soutien, et  des communes vont être privées de ressources financières qui leur permettent d‘embaucher.  Avec ces PTP, pour pas grand-chose financièrement parlant, on a le scénario idéal, du travail presté, un contrat de travail rémunérateur, une personne réellement insérée qui n’a plus un statut de chômeur, et des collectivités qui sont satisfaites dans leur besoin. Pour moi c’est cela la solution. 

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