Thomas Dermine, le Harvard boy qui voulait sauver Charleroi

©Dieter Telemans

La pépite qu’a dénichée Paul Magnette pour l’aider à sortir Charleroi du marasme post-Caterpillar s’appelle Thomas Dermine. Il a tout juste 30 ans.

Ce midi-là, il porte un blazer bleu clair, pas de cravate, et il commande un croque-monsieur. Sans chichis. Il est descendu du petit bureau qu’il loue, pour l’heure avec son associé, à deux pas de la place Stéphanie, à Bruxelles. Il est assis entre deux chaises, celle de la start-up qu’il a lancée il y a quelques mois dans le domaine des assurances collaboratives et celle du pilotage du groupe de reconversion de Charleroi.

Le parcours de Thomas Dermine, c’est comme l’ascension d’un terril, raide et sinueux, mais avec, au sommet, la satisfaction de dominer son sujet et d’avoir une vue panoramique.

Voici donc l’histoire de Thomas Dermine. "Le fait d’avoir grandi au centre de Charleroi m’a très tôt confronté à la diversité et aux inégalités. Depuis gosse, je sais la chance qui est la mienne." Une maman professeur, un papa médecin. "On m’a toujours bien fait comprendre que si on avait certains talents, une certaine chance, il fallait aussi rendre à la société une partie de ces talents."

Et du talent, assurément, le jeune Thomas en a. Ainsi combine-t-il des études d’ingénieur de gestion à Solvay avec celles de sciences politiques.

©Dieter Telemans

"C’est assez marrant, sourit-il. À Solvay, j’étais toujours catalogué comme le gauchiste de service tandis qu’à Sciences Po, j’étais quasiment vu comme un fasciste parce que je pensais que l’économie de marché devait avoir sa place. C’est intéressant de voir combien les gens sont moulés dans un cadre façonné par leurs études et l’université."

La voie McKinsey

Il dit ne pas être "aussi à gauche" que ses parents, ses frères et sœurs. "On discutait énormément de politique à la maison. Je suis social-démocrate, ça se rapproche du parti libéral américain. Pour moi, en Belgique, il n’y a pas de vrai parti libéral. Soit tu es de droite et conservateur, soit tu es de gauche. Mais il n’a pas d’alternative, je suis du centre, je pense. Mais un vrai centre, pas un centre mou. Je suis libéral sur l’économie, mais à la fois aussi sur les valeurs, la relation à l’Europe, etc. Le fait d’aller aux Etats-Unis a pas mal façonné ma façon de penser."

"À Solvay, j’étais catalogué comme le gauchiste de service. À Sciences Po, j’étais quasiment vu comme un fasciste."

Il est cueilli par le consultant McKinsey à la sortie de ses études. "J’ai toujours voulu travailler à cheval entre le privé et le public. C’est mon idéal. Travailler dans une boîte de conseil, cela permet effectivement d’apprendre énormément en un minimum de temps sur la vie des entreprises et sur la vie publique puisqu’on travaille tant sur l’un que sur l’autre."

Une formation accélérée et voilà le Carolo devenu McKinsey boy. Secret professionnel oblige, il ne peut pas détailler les projets sur lesquels il a planché pour le consultant: grandes banques, assureurs, organisations publiques et grandes fondations. Il aurait aussi, dit-on, pas mal bossé sur le Pacte d’excellence pour l’enseignement. Mais ne comptez pas sur lui pour le confirmer: secret-story, encore une fois.

Repéré par Paul Magnette

Détour par Harvard où il part étudier les politiques publiques, il s’installe deux ans à Boston avec sa compagne Juliette (carolo également, what else?). Il s’en revient des Etats-Unis avec un solide carnet d’adresses et une envie de voler de ses propres ailes: il quitte donc "LA" firme. Exit McKinsey, Thomas Dermine fonde, l’année dernière, avec un de ses amis, une start-up dans le domaine des assurances collaboratives. Des fonds sont levés et un grand groupe assureur français soutient le projet d’emblée.

Et c’est le moment que choisi Paul Magnette pour faire tinter sa fibre carolo. "Cela a tout de suite collé entre Paul et moi", se souvient Thomas Dermine. À l’ULB, le professeur Magnette suit attentivement les travaux de l’étudiant Dermine, entre autres ceux portant sur la reconversion économique de Charleroi. Le drame social Caterpillar est passé par là et Magnette propose à Thomas de copiloter le groupe chargé de penser le redéploiement économique de la ville. Il flanque la jeune pousse d’un vieux de la vieille: l’ex-capitaine d’industrie Jean-Pierre Hansen. Voilà donc ce duo iconoclaste au four et au moulin.

"On entend les arbres qui tombent mais pas les forêts qui poussent", dit-il, citant un proverbe africain. Et il est convaincu que Charleroi a un bel avenir. "Charleroi a un avantage: la villa a perdu des emplois dès les années 1960 quand les grosses structures industrielles ont périclité, c’est ce qui va se passer partout: toutes les grosses structures, dans la banque ou l’assurance, sont menacées et vont perdre des emplois. Charleroi a un temps d’avance, on se pose les questions et on cherche des réponses que devront se poser les autres par la suite."

L’optimisme est un devoir moral, disait le philosophe autrichien Karl Popper. Même quand les clichés sur Charleroi ont la peau dure? "Comme Carolo, on prend ces choses très à cœur. La perception, c’est la réalité. Mais des clichés, j’en ai entendu toute ma vie. Quand je suis arrivé à l’ULB, j’en ai entendu sur les Carolos. Quand je suis arrivé chez McKinsey, j’en ai entendu sur les Belges. Quand je suis arrivé aux Etats-Unis, j’en ai entendu sur la vieille Europe. On est toujours le cliché de quelqu’un d’autre."

Et Emmanuel Macron dans tout ça?

Car voici (déjà) le temps de conclure. Et Thomas Dermine, demanderez-vous, franchira-t-il le pas de la politique active en figurant sur une liste électorale?

Le jeune papa hésite. Il dit apprécier Emmanuel Macron. "Il démontre que les partis deviennent des structures obsolètes, Macron réunit deux fois plus de monde en deux mois que le PS français. L’axe gauche droite est dépassé. La question est: quel modèle veut-on dans un monde globalisé?"

Tiens, il a soigneusement évité de répondre à la question. Pas de doute, ce garçon-là a un brillant avenir en politique…

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