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À Bruxelles, quelles pistes pour s'en sortir après la crise?

Porte d’entrée de la capitale, la Gare du Midi n’est pas valorisée. À cheval sur plusieurs communes, le quartier concentre les maux bruxellois: complexité institutionnelle, bureaux vides, problèmes de propreté, espace public dégradé... ©saskia vanderstichele

Dépendante des navetteurs et touristes, la capitale de l’Europe a été touchée de plein fouet par la crise covid, dans un contexte budgétaire et institutionnel compliqué. Bruxelles doit-elle changer son business model?

La Région bruxelloise a bouclé l’année 2020 avec 1,5 milliard de déficit. Si les difficultés budgétaires sont antérieures à l’arrivée du coronavirus, la crise sanitaire n’a rien arrangé. Aux 500 millions d’investissements dits stratégiques pour la construction du métro et la rénovation des tunnels s’est ajoutée la facture covid: un demi-milliard pour les mesures de soutien et le même montant pour les recettes perdues. L’encours de la dette directe a doublé en seulement deux ans, atteignant désormais 6,7 milliards d’euros. Faute de moyens, les aides bruxelloises aux entreprises ont manqué d’ampleur, laissant planer un risque de faillites et de délocalisations.

15,4
%
Le taux de chômage s'élevait à 15,4% à la fin du mois de mai 2021.

Accélérateur de tendances, la crise a démontré l’efficacité d’un recours massif au télétravail, avec pour conséquences de faire grossir la bulle des bureaux vides et de signer l’arrêt de mort des commerces situés dans certains quartiers monofonctionnels.

La chute brutale de l’activité économique a également mis un terme à la dynamique positive sur le marché du travail bruxellois. Le taux de chômage, toujours le plus élevé du pays, est reparti à la hausse, atteignant 15,4% fin mai. Une proportion qui serait sous-estimée, selon view.brussels, en raison du suivi exclusivement en ligne mis en place par Actiris durant la crise.

De quoi s’interroger: autrefois ville industrielle, devenue centre de décision dont l’économie est axée sur le secteur tertiaire, Bruxelles doit-elle revoir son business model pour sortir de la crise et assurer son autonomie financière? Procédons tout d’abord à un passage en revue de ses difficultés.

Dette maîtrisée

"Je suis soucieux, même si c’est sous contrôle", résume Sven Gatz (Open Vld). Selon le budget pluriannuel adopté en décembre dernier, le retour à l’équilibre aura lieu en 2024. Comment y arriver? Le ministre bruxellois du Budget maintient qu’il n’est pas question d’augmenter les taxes. Son plan consiste à réduire les dépenses structurelles de 50 millions d’euros par an, en faisant du budget base zéro. Des examens des dépenses - ou spending reviews - seront aussi implémentés en matière de mobilité et de logement, avec des effets attendus à partir de 2023.

10,2
Milliards
L'encours de la dette de la Région bruxelloise s'élèvera à 10,2 milliards d'euros au 31 décembre 2025 selon les prévisions de l'agence régionale de la dette.

"Les spending reviews représentent une révolution culturelle pour Bruxelles, qui manque de maturité budgétaire", considère Magali Verdonck. Cette consultante en finances publiques et chercheuse associée à l’université Saint-Louis est chargée d’élaborer la méthode qui sera adoptée par les administrations. "Plutôt que de faire un budget en indexant chaque ligne de dépense et en passant la râpe à fromage si cela dépasse, on définit des objectifs à atteindre pour chaque politique. Pour le logement social, par exemple, on analyse toutes les options visant à réduire la liste d’attente: construire, rénover, acheter au privé, faire une allocation loyer... Pour chaque piste, on regarde combien cela coûte, le temps que cela prend et le nombre de gens impactés."

Même si l’équipe de Rudi Vervoort (PS) parvient à économiser 200 millions d’euros sur la législature, les investissements dits stratégiques continueront à alourdir la dette, qui dépassera les dix milliards d’euros en 2025 selon les prévisions de l’agence régionale de la dette. Son directeur Dominique Outers certifie toutefois que celle-ci restera soutenable, en raison notamment de la structure du portefeuille, composé de titres à taux fixe à concurrence de 98%. "Même dans le pire des scénarios, avec un relèvement de 1% du taux directeur de la BCE, le poids de la charge de la dette représentera 2,9% du budget total des dépenses. Il n’y a pas de risque de dérapage."

Bureaux dans le flou

"On est globalement dans un scénario de sortie de crise. Le niveau de confiance des entreprises bruxelloises se rapproche de celui qui prévalait avant la crise."
Antoine de Borman
Directeur de perspective.brussels

L’heure n’est pas non plus au catastrophisme sur le front économique, insiste le directeur de perspective.brussels, dont le dernier baromètre conjoncturel met en lumière des réalités très diverses selon les secteurs. Important dans l’économie bruxelloise, le non-marchand a, par exemple, été moins affecté. "On est globalement dans un scénario de sortie de crise. Le niveau de confiance des entreprises bruxelloises se rapproche de celui qui prévalait avant la crise", relève Antoine de Borman.

Isabelle Grippa souligne quant à elle la résistance bruxelloise à l’international, avec une baisse de seulement 5% des exportations. "Et la vitalité entrepreneuriale est intacte, au vu du nombre de demandes d’accompagnement à la création d’entreprises, identique à 2019", ajoute la directrice de hub.brussels.

"Aucune des entreprises locataires de nos espaces de bureaux n’a pour l’heure réduit sa surface."
Serge Fautré
CEO d'AG Real Estate

Pour autant, l’absence de touristes étrangers et de navetteurs pèse toujours lourdement sur les secteurs de l’horeca, de l’événementiel, des métiers de contact… La normalisation du télétravail, qui n’augure rien de bon pour ces activités dépendantes de la demande extérieure, pourrait en outre venir gonfler le volume d’espaces inoccupés sur le marché du bureau.

Malgré des annonces fracassantes dans le secteur bancaire, les professionnels de l’immobilier réfutent les analyses alarmistes. "Aucune des entreprises locataires de nos espaces de bureaux n’a pour l’heure réduit sa surface", indique le CEO d’AG Real Estate. Côté public, Serge Fautré cite le futur centre administratif de la Ville de Bruxelles (Brucity) et ses 1.900 postes de travail toujours d’actualité. "Mais il faut admettre qu’on se trouve encore dans une période d’incertitude." Un flou bien illustré par le cas Proximus. Après avoir annoncé son départ du quartier Nord, l’opérateur télécom a finalement décidé de continuer à occuper la moitié de sa tour actuelle, qui abritera à terme du logement, des commerces et des équipements.

"Il faut stimuler les achats de proximité et l’expérience client, car cela permet de résister à une autre menace, l’e-commerce."
Isabelle Grippa
Directrice de hub.brussels

Au-delà des commerces et services dépendants des bureaux qui sont encore largement à la peine, le télétravail offre donc une double opportunité: l’accélération de la dynamique de mixité, amorcée dans des quartiers de bureaux monofonctionnels où l’on éteint la lumière après 18h; et le développement d’un tissu commercial de qualité dans les zones résidentielles de la deuxième couronne, où les capteurs et les agents de hub.brussels ont fait état d’un flux de piétons accru lors de la reprise. "Il faut stimuler les achats de proximité et l’expérience client, car cela permet de résister à une autre menace, l’e-commerce", fait valoir Isabelle Grippa.

Nouveaux écosystèmes

Même si les aides bruxelloises, faiblardes, ont déçu plus d’un entrepreneur, Pierre Hermant ne craint pas de délocalisations massives. "Bruxelles dispose d'un écosystème de financement privé et public performant. Je ne connais pas un bon projet qui n’a pas été financé. Une boîte doit être proche de son marché. Pour lancer une legaltech, par exemple, un entrepreneur choisira Bruxelles parce que c’est l’une des seules villes en Europe où sont présents tous les cabinets d’avocats internationaux. Dans la même journée, tu peux avoir rendez-vous avec le client, le régulateur et le responsable d’une mission diplomatique", illustre le CEO de finance&invest.brussels. 

"Comme la tech nécessite peu d’infrastructures, beaucoup de coordination et de profils différents, le lien physique est très important."
Laurent Hublet
Fondateur de BeCentral

"Même si cela peut paraître contre-intuitif vu que la digitalisation permet de travailler n’importe où, l’avenir passera par les villes parce qu’elles sont connectées", assure Olivier Willocx. Le patron de Beci espère à ce titre que l’exécutif bruxellois se montrera un brin plus enthousiaste vis-à-vis de la 5G. "S’en passer équivaudrait à vivre avec le covid pour toujours…" Aux yeux de Laurent Hublet, la tech remet en effet le centre de gravité vers les villes. "Cela peut sembler paradoxal, mais comme la tech nécessite peu d’infrastructures, beaucoup de coordination et de profils différents, le lien physique est très important”, glisse le fondateur de BeCentral.

Logé dans la Gare centrale, ce campus numérique réunissant sous le même toit différentes écoles de la tech, des start-ups et le réseau d’investisseurs BeAngels constitue à lui tout seul un écosystème. Des centaines de jeunes s’y forment chaque année en codage, intelligence artificielle, datas, digital marketing et cybersécurité. Le programme BeCode sélectionne ainsi ses candidats sur base de leur motivation. Résultat: alors que la moitié des participants n’ont pas de diplôme du secondaire, 70% d'entre eux décrochent un emploi dans le numérique à l’issue de leur passage à BeCentral. De quoi percevoir enfin la jeunesse bruxelloise comme un atout, un capital humain dont ne disposent pas toutes les capitales européennes. "On a un alignement qui est en train de se faire. Si une boîte hésite entre Paris, Londres et Bruxelles, on peut faire valoir qu’on est à deux pas de ces villes, avec des logements plus grands, qu’on a un vivier de codeurs et des organismes où on peut continuer à les former", s’enthousiasme Pierre Hermant.

C’est ce type d’impulsion que veut donner Barbara Trachte (Ecolo) dans une série de secteurs clés. Au travers de la nouvelle stratégie de finance&invest.brussels et du plan régional pour l’innovation, la secrétaire d’État bruxelloise chargée de la Transition économique a  choisi de concentrer les moyens limités de Bruxelles dans des domaines tels que la construction, l’isolation, la santé et l’e-santé, la mobilité, l’industrie culturelle et créative, l’alimentation durable… "Sans oublier le secteur du numérique, de la tech et de l’intelligence artificielle qui doit, de manière transversale, être un moteur au service de tous les autres."

"On dit souvent que le secteur de la construction n’attire pas, mais cela va changer si les employeurs assurent qu’ils seront au bout du chemin de formation."
Olivia P'tito
Directrice de Bruxelles Formation

Souvent citée comme secteur phare de la relance, la rénovation urbaine requiert aussi un alignement des compétences. À Bruxelles, plus de 350 millions d’euros publics seront investis dans la stratégie Rénolution. Les 13.000 nouveaux emplois annoncés profiteront-ils aux Bruxellois? "Tous les métiers de la construction sont en pénurie depuis vingt ans, mais rien n’a changé dans le monde politique", peste Olivier Willocx, de Beci. Le nouveau pôle formation emploi dédié à la construction sera sur pied d’ici quelques semaines, rétorque la directrice de Bruxelles Formation. "On dit souvent que le secteur de la construction n’attire pas, mais cela va changer si les employeurs assurent qu’ils seront au bout du chemin de formation. D’autant que la performance énergétique des bâtiments, cela parle à la jeune génération sensible aux métiers verts", souligne Olivia P’Tito.

La relocalisation de filières productives figure aussi parmi les pistes. "Vu que l’on va devoir installer plus de 600.000 compteurs intelligents à Bruxelles, pourquoi ne pas créer notre propre filière de production plutôt que de les commander en Tunisie?", lance ainsi le député régional Christophe De Beukelaer (cdH). Alexia Bertrand évoque pour sa part le pont Marchant, dans l’ancienne zone industrielle Biestebroeck, fermé depuis 2014, pour pointer le manque d’investissement dans les aménagements favorisant l’industrie, pourtant présentés comme un objectif important du gouvernement. "Propreté, sécurité, espaces publics… De manière générale, il faut veiller à créer les conditions du développement économique. Mais regardez dans quel état se trouve la Gare du Midi", déplore la cheffe de groupe MR au Parlement bruxellois.

"Pour ancrer la future classe moyenne, les jeunes talents de 25 à 35, il faut remplacer la voiture de société par une aide au loyer."
Olivier Willocx
CEO de Beci

Laurent Hublet cite, lui aussi, la Gare du Midi parmi les projets symboliques à mener pour faire valoir les avantages bruxellois. "Aucun autre endroit dans le monde est aussi bien connecté à Londres, Paris et Amsterdam à la fois. Je rêve qu’on nous donne une vraie porte d’entrée!"

Ancrer la classe moyenne

Au-delà de sa situation géographique, Bruxelles a d’autres atouts dans sa manche pour attirer les entrepreneurs. Ville cosmopolite à taille humaine avec de la verdure, dotée d’un réseau d’excellents hôpitaux et universités, la Région-Capitale bascule progressivement vers une mobilité plus douce, source de polémiques.

"Que les plus de 55 ans râlent sur la zone 30km/h, cela n’a pas d’importance", estime Olivier Willocx. "Pour ancrer la future classe moyenne, les jeunes talents de 25 à 35, il faut remplacer la voiture de société par une aide au loyer." Facteur d’exode urbain, l’accès au logement devra en effet être amélioré, notamment en réduisant les délais de délivrance de permis. "Il faut sept ans en moyenne pour faire un projet immobilier, cela se répercute dans le prix des loyers", analyse le CEO de Beci.

Pour Antoine de Borman, il faut analyser le flux sortant et ses causes. "On ne pourra jamais convaincre celui qui considère que l’alpha et l’oméga de la qualité de vie, c’est une villa quatre façades avec un jardin tout autour. En revanche, la ville offre un accès immédiat à toute une série d’équipements, de services, d’offres de culture et d’horeca. Il faut voir où est-ce que l’on met le curseur pour renforcer notre capacité de rétention", résume le directeur de perspective.brussels.

"Si on veut exister dans le concert institutionnel, il faut un peu d’envie et d’orgueil."
Christophe Magdalijns (DéFI)
Député bruxellois

L’ancrage des classes moyennes est l’unique solution au problème budgétaire, selon la libérale Alexia Bertrand. "Les droits d’enregistrement, le précompte immobilier et les droits de succession constituent l’essentiel des recettes bruxelloises, en baisse constante. Il faut donc donner envie aux jeunes ménages de s’installer à Bruxelles, d’y travailler, d’y acheter un appartement, puis peut-être une maison, et d’y passer leur retraite."

Incarner Bruxelles

Si les idées ne manquent pas pour faire rayonner Bruxelles, une vision globale fait défaut. La faute à un paysage politique et institutionnel bruxellois fragmenté, dixit Alain Deneef. "La multiplication des partis, le clivage communautaire, l’absence de compétences de base comme l’enseignement et la privation d’une aire métropolitaine naturelle qui va au-delà des 19 communes font qu’il est compliqué de dégager une vision partagée. C’est aussi dû à l’absence de leaders convaincants", précise le président d’Aula Magna, think tank sur l’avenir de Bruxelles.

La majorité PS-Ecolo-DéFI-Groen-Open Vld-one.brussels travaille en silo, confirme le député régional Christophe Magdalijns (DéFI). "On ne ressent pas vraiment d’envie de se ranger derrière Rudi Vervoort. Avec lui, on a toujours l’impression d’être les petits derniers alors que Bruxelles est le premier bassin économique et culturel du pays. Si on veut exister dans le concert institutionnel, il faut un peu d’envie et d’orgueil."

"Quand les Wallons et les Flamands lanceront les hostilités, Bruxelles mettra sur la table le delta très élevé entre son PIB et son budget."
Sven Gatz
ministre bruxellois du Budget

L’opposition reproche aussi à la majorité un manque de vision économique. "Bruxelles est arrivée impréparée aux négociations pour la répartition des fonds de relance, avec des projets comme l’achat de bus électriques qui n’auront pas d’effet levier", rappelle Christophe De Beukelaer. À Bruxelles, on analyse tout sous le prisme des discriminations, regrette Alexia Bertrand. "Ce sont des diagnostics importants, mais on ne recherche pas des solutions en débattant du socio-économique, comme si c’était par essence suspect, comme si cela revenait à ne pas s’intéresser aux gens."

La défense de Bruxelles est trop molle, juge Magali Verdonck, qui redoute que la prochaine réforme institutionnelle débouche sur une loi de financement défavorable pour la capitale. "C’est une vraie menace pour Bruxelles qui n’ose pas montrer les dents", juge la chercheuse.

Pour se préparer aux futures négociations, Sven Gatz vient pourtant d’attribuer à l’ULB une étude relative à la perception de l’impôt des personnes physiques sur le lieu de travail et l’impact sur les finances bruxelloises. "Je ne suis pas naïf, je sais qu’on ne renversera pas cela à 100%.  Quand les Wallons qui ont besoin d’argent et les Flamands qui veulent de l’autonomie lanceront les hostilités, on ne dira pas qu’on est sous-financé. On n’est pas des mendiants. Mais Bruxelles mettra sur la table le delta très élevé entre son PIB et son budget.

Utopique? "Nous plaidons depuis longtemps pour le modèle allemand. Les Länder urbains comme Hambourg ou Berlin se voient rétrocéder par les Länder qui les entourent une partie de l’impôt payé au lieu de leur domicile par les navetteurs", expose Alain Deneef. "Cela ne rencontre pas un grand succès d’estime chez les Wallons et les Flamands, mais la crise a rendu encore plus évident que le manque de financement pénalise Bruxelles, singulièrement lorsqu’il s’agit d’aider des secteurs comme l’horeca ou les hôpitaux, qui attirent des visiteurs bien au-delà des frontières régionales."

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