interview

Alexia Bertrand (MR): "Bruxelles doit sortir du cercle vicieux d'appauvrissement"

Que ce soit dans les débats sur la mobilité, la décolonisation ou sur l'IVG, Alexia Bertrand (MR) déplore la tendance actuelle à tout polariser. ©JONAS LAMPENS

La cheffe de l'opposition au parlement bruxellois Alexia Bertrand (MR) critique l'absence de mesures avec un effet levier dans le plan de relance régional.

De la moquette épaisse au sol et une grande photo de la bibliothèque-église de Maastricht au mur. La cheffe de groupe MR au parlement bruxellois est parvenue à faire de son bureau un lieu chaleureux alors que les locaux attribués aux libéraux sont plutôt austères. "J'ai payé cela de ma poche", déclare Alexia Bertrand qui expose aussi deux clichés d'elle aux côtés de son ex-boss Didier Reynders. Sur l'un deux, ils entourent Rachida Dati. Elle précise: "Je ne suis pas d'accord avec toutes ses prises de position. Mais elle était venue à un débat qu'on avait organisé au Musée du Tram et cela reste un bon souvenir." La leader de l'opposition vient de sortir de la séance plénière consacrée au plan de relance. Et elle est remontée à bloc.

Pour démontrer que l'équipe de Rudi Vervoort (PS) n'a pas pris la mesure de la crise économique qui nous attend, Alexia Bertrand fouille dans sa pile de documents et en sort un tableau reçu en séance. "Voilà, regardez à la ligne sur l'emploi et la formation: seulement 4,3 millions d'euros. On s'attend à 30.000 chômeurs potentiels en plus des 85.000 actuels mais on nous présente un plan avec 8,5 millions pour les aménagements temporaires de l'espace public: le double de ce qu'on met dans l'emploi et la formation", s'indigne-t-elle.

Pour elle, le plan Vervoort est trompeur. "En retirant toutes les mesures de soutien, seuls 10 millions d'euros sur les 120 sont consacrés à la relance. J'ai retiré les primes Énergie car déjà prévues dans l'accord de majorité", explique-t-elle. Pourtant le renforcement des primes doit béneficier au secteur de la construction, porteur d'emplois. "Une enveloppe de 9 millions ne suffit pas. Pour la rénovation du bâti, ils se sont fixé un objectif de 3 à 5% par an, ce qui représente 1.500 logements pas mois. Il faudrait 28 milliards d'euros d'ici 2050. Pourquoi ne pas travailler avec le privé pour le financement? Jusqu'ici le budget prime était sous-utilisé, donc il faut réformer le système et cibler le bon public, à savoir les propriétaires-bailleurs qui n'ont aujourd'hui aucun intérêt à rénover."

"Dans ce plan de relance, c'est vraiment tout aux subsides et au public. C'est du crédit pour renforcer les administrations et l'accompagnement des entreprises, pour payer des études et des consultants."

Ce qu'attendait Alexia Bertrand, c'était un vaste plan pour l'emploi. "La pandémie était imprévisible mais pas les pertes d'emplois à venir. Donc on prend la liste des métiers en pénurie et pour une fois on travaille main dans la main avec les entreprises pour répondre à leurs besoins. Il y a toute une série de personnes qui peuvent se reconvertir, par exemple dans le secteur des soins." Elle rejoint ainsi l'appel lancé par Grégor Chapelle, le patron PS d'Actiris. "Il a aussi parlé des social impact bonds qui ont fait leurs preuves. C'est une manière sensée de travailler avec le privé! Mais dans ce plan de relance, c'est vraiment tout aux subsides et au public. C'est du crédit pour renforcer les administrations et l'accompagnement des entreprises, pour payer des études et des consultants."

Et la libérale de plaider à nouveau pour la création d'un fonds de prêts subordonnés pour les PME. "Ce sont les grandes oubliées. Ils ont agi pour les toutes petites entreprises et les indépendants avec des crédits en trésorerie de maximum 15.000 euros. Mais les PME qui ne répondent pas à leurs exigences de transition n'ont droit à rien. Elles sont dans le brouillard complet et ce n'est pas avec une prime de 4.000 euros qu'elles pourront se redéployer en repensant leur business model."

"Il faut des mesures avec des effets levier plutôt que des mesures ponctuelles de pouvoir d'achat."

Les critiques fusent encore. "On fait un peu de social, un peu d’économie, un peu d'urbanisme tactique et on se retrouve avec quelque chose qui manque d'ambition et de cohérence. On estime au MR qu'il faut continuer à stimuler l'invest public. Un plan massif d'isolation du bâti se justifie. Tout comme l'investissement du métro. Certains en sont à se demander si on va encore réussir à faire le métro, c'est dingue. Il faut des mesures avec des effets levier plutôt que des mesures ponctuelles de pouvoir d'achat. L'allocation majorée de 100 euros pour les familles les plus précarisées, je ne dis pas qu'on ne doit pas le faire. Mais on ne peut pas compter sur ces politiques-là pour créer un avenir. Il faut sortir des mesures sparadraps et du cercle vicieux d'appauvrissement!"

Au niveau du tourisme, elle épingle surtout le timing de la campagne lancée par Visit.Brussels le 6 juillet. "C'est trop tard. Soyons honnêtes, ça n'allait pas remplir les hôtels mais on a raté la saison d'été. Le gouvernement s'est concentré sur l'occupation des Bruxellois alors qu'il fallait d'abord aller rechercher ceux qui doivent réserver. Ils sont défaitistes à me dire que le tourisme international ne va pas reprendre tout de suite sans même penser qu'on pouvait attirer des visiteurs de Lille ou de Paris. Le tourisme à Bruxelles, c'est environ 50% de Belges, donc il y avait moyen de faire quelque chose, surtout avec un secteur culturel aussi riche."

"Ils sont défaitistes à me dire que le tourisme international ne va pas reprendre tout de suite sans même penser qu'on pouvait attirer des visiteurs de Lille ou de Paris."

On revient sur les pistes cyclables coronavirus. "Soit c’est du temporaire qu’on paie trop cher soit c'est du temporaire-définitif." Le ministre MR de la Mobilité au Fédéral, François Bellot, dit qu’on risque le chaos à la rentrée. Correct ? "Son intervention était une des plus modérées, nuancées et modestes que j’ai lues sur le sujet. Il dit simplement 'Attention aux accès, Bruxelles a un rôle de capitale'." Elle ajoute: "Je suis devenue cycliste depuis le confinement, j’essaie de prendre mon vélo dès que je peux mais ça ne marche pas toujours. Le MR est d’accord pour réduire l’empreinte de la voiture dans la ville, c’est le sens de l’histoire. Mais il faut respecter ceux qui ne peuvent pas faire autrement pour des raisons familiales, d’âge, de travail." La ministre Groen Elke Van den Brandt dit justement que si on diminue le nombre de voitures, ces publics pourront circuler plus facilement, oppose-t-on. "Elle adapte son discours. Elle s’est fait taper sur la tête par Ridouane Chahid. Si le PS sort de façon aussi violente, c’est que les retours de terrain sont catastrophiques."

"Le MR est d’accord pour réduire l’empreinte de la voiture dans la ville, c’est le sens de l’histoire. Mais il faut respecter ceux qui ne peuvent pas faire autrement pour des raisons familiales, d’âge, de travail."

L’exemple De Wolf

On demande alors le projet de ville du MR pour convaincre de moins utiliser la voiture. "Ne peut-on pas terminer les tronçons cyclables manquants? Entretenir les pistes cyclables existantes?" Le MR a parfois été à l’origine de blocages en la matière… Faux, dit-elle en citant en exemple le député-bourgmestre d’Etterbeek: "Qui a fait des zones 30 avec de vrais aménagements dans sa commune? C’est quand même Vincent De Wolf!" Comment explique-t-elle alors que le MR traîne cette image de conservatisme? "On est les seuls à dire qu’il faut respecter ceux qui ne peuvent pas faire autrement que d’utiliser leur voiture. Mais on a tendance à tout  polariser : si tu n’es pas pour déboulonner les statues, tu es raciste. Si tu n’es pas pour des blocs de béton rue de la Loi, tu es anti-vélo. Si tu ne veux pas agender tout de suite la loi sur l’IVG, tu es conservateur… Il faut lire notre plan Fluid Brussels, le MR est dans cette mouvance favorable à la mobilité douce. Quand on a discuté du plan Good Move, est-ce qu’on a crié au scandale ? Eh bien non !" Ça devient difficile d’arrêter Alexia Bertrand. "On nous fait passer pour des néolibéraux alors que dans n’importe quel pays on serait au centre, voire au centre gauche. Nous ne sommes pas des tout à la bagnole. Sur les réseaux sociaux on me taxe d’avoir un SUV, or j’ai une familiale de plus de 10 ans."

"On nous fait passer pour des néolibéraux alors que dans n’importe quel pays on serait au centre, voire au centre gauche. Nous ne sommes pas des tout à la bagnole."

M. Bellot n’a-t-il pas un peu manqué d’ambition?  "Et l’offre S ? Il y a les trois nouvelles gares à Bruxelles. Plus 44% de fréquentation." On place : la SNCB n’a pas de contrat de gestion depuis 2012. "Qui il y a dans ce CA ? Les Régions. Il y a des désaccords fondamentaux, des choses qui ne fonctionnent plus sur le plan institutionnel." C’est de la faute des Régions? "Il faut un CA qui soit d’accord."

Faut-il une réforme de l’État et revoir, comme le dit le PS, la loi de financement ? "Il ne doit pas y avoir de tabou mais la première étape est de se mettre d’accord entre francophones. Avoir un projet pour une fois. Pour le moment la priorité c’est la relance et l’efficacité de l’État. Faisons un groupe de travail en parallèle du gouvernement." Et l’idée de deux ministres fédéraux par matière avancée par Jan Jambon ? "C’est un flop total. La N-VA se prend les pieds dans le tapis en mettant le communautaire avant l’efficacité."

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