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Bruxelles a le nez pour recycler ailleurs ses déchets de construction

Déjà valorisés en Flandre, les déchets de démolition sont un filon trop peu exploité en Wallonie et à Bruxelles. Depuis des décennies déjà. ©Spaque

La Région bruxelloise produit annuellement 2 millions de tonnes de déchets de construction et de démolition. Les trois-quarts d'entre eux sont transportés via 75.000 trajets en camion pour être traités ailleurs. Seule une infime partie des granulats recyclés revient dans la capitale. Bonjour Kafka…

La quantité de déchets de construction et de démolition produits en Belgique - que nous sommes désormais sommés de recycler - est gigantesque: au bas mot 25 millions de tonnes par an, soit plus de deux tonnes par habitant. Réutiliser au maximum ces matériaux - si possible en circuit court pour limiter les nuisances et les coûts - tombe sous le sens à plus d’un titre. Ce réemploi limiterait notamment la multiplication et la surexploitation des carrières et des sablières pour les produits à peu de valeur ajoutée. 

25
millions de tonnes
C'est le lourd tribut annuellement issu des déchets de construction et de démolition dans notre pays. Les filières de recyclage mises en place dans la capitale et en Wallonie n'exploitent pas à leur juste mesure les produits qui peuvent être tirés de ce filon environnementalement correct.

Outre l’empreinte environnementale croissante, surtout en milieu urbain, l’argument financier pèse de plus en plus lourd. Il est même devenu positif: la production de granulats recyclés est déjà moins onéreuse que les matières premières "nouvellement" extraites. Ces granulats sont généralement utilisés comme matériau de base et l’économie peut atteindre 10 euros la tonne. "En théorie, on peut par exemple en toute sécurité utiliser 20 à 30% d'agrégats recyclés pour fabriquer du béton", précise Willy Goossens, expert et porte-parole de la Fédération des producteurs de granulés de recyclage (FPRG). 

Un marché européen émergent

Sur ce marché émergent promis à croissance rapide, la Flandre est, avec les Pays-Bas et l'Autriche, parmi les premiers de classe actuels en matière de recyclage dans le secteur de la construction. 1 à 2% seulement du total des déchets de démolition échapperaient encore de manière peu orthodoxe à la filière de recyclage. 

La démolition du Parking 58 au coeur de Bruxelles. Les déchets ont été traités et recyclés en Flandre. ©BELGA

En 2019, les 344 concasseurs flamands déjà certifiés ont ainsi produit environ 16,5 millions de tonnes de granulats recyclés (98%). Ces produits recyclés trouvent ensuite facilement une clientèle. En Flandre… mais pas à Bruxelles ni en Wallonie pour l’instant. 

Par la force des choses, c’est donc vers le nord du pays que sont acheminés 75% des déchets annuels de construction et de démolition – soit environ 2 millions de tonnes - générés dans la capitale. Quatre acteurs majeurs se sont d’ailleurs installés en périphérie bruxelloise à cet effet: Amacro (Sint Pieters-Leeuw), BRC (Diegem), ABR et Desmedt (Grimbergen). Mais, même en circuit relativement court, le transport de ces énormes quantités de gravats engendre des nuisances. 

250.000
tonnes
C'est la la quantité de produits tirés du circuit de la démolition actuellement recyclés et réexploités par les entreprises Wanty en Wallonie et VBA à Bruxelles. Une offre largement inférieure aux réserves disponibles et à la demande.

En Région bruxelloise, seule l’entreprise VBA (Haren) vaut la peine d’être citée, avec une production d’environ 250.000 tonnes par an. C’est grosso modo ce que produit pour l’instant l’entreprise Wanty, leader de ce secteur de niche en Wallonie (lire encadré).

Combler le retard wallon: une évidence

Au nord du pays, la quasi-totalité des produits de construction recyclés - exceptés 2 à 3% de substances non réutilisables telles qu'amiante, goudrons et substances dangereuses - est actuellement exploitée. Certifiés par COPRO/Certipro, ces granulats et autres dérivés ne sont plus considérés comme déchets et ne relèvent donc plus de la réglementation les ciblant. Ils peuvent donc être réutilisés sans souci majeur dans la construction.

Au sud du pays, les choses se mettent en place. Mais trop lentement, comme souvent. Un acteur leader du secteur comme l’est le pôle ‘Démolition/déconstruction’ du groupe Wanty traite et valorise déjà plus de 250.000 tonnes de matériaux recyclés à l’année. Et selon Benoît Soenen, l’administrateur délégué du groupe, la demande excède déjà largement l’offre actuelle pour des recyclés de qualité tels que les bétons. "Le ministre Willy Borsus (MR) a compris l’enjeu économique de cette filière et l’urgence à la structurer au niveau wallon. Mais les réglementations doivent être adaptées, notamment pour tous les produits dérivés à valeur ajoutée pour lesquels nous investissons énormément dans notre département R&D. Nous devons à la fois travailler sur le tri, le traitement et la qualité des produits", explique-t-il.

Même son de cloche amplifié du côté de l’ASBL CTP (Centre Terre et Pierre), au sein de laquelle Stéphane Neirynck tente de fédérer les acteurs de cette nouvelle filière qui se met en place. Parmi les entreprises wallonnes - trop peu nombreuses - en pointe en la matière, on citera notamment Eloy (Sprimont), Nonet (Floreffe) ou Dufour (Tournai). "Lors de la précédente législature, le Plan wallon des déchets-ressources (pp.304-316) a chiffré à 10 millions de tonnes par an la manne des résidus industriels exploitables. Et dans cette manne, les déchets de construction représentent à eux seuls pas moins de 60%. C’est donc un réel filon à tout niveau - économique, environnemental et local - si on veut valoriser l’économie circulaire au-delà des slogans."

Selon Stéphane Neirynck, la ministre de l’Environnement, Céline Tellier (Ecolo), est consciente de l’urgence à rattraper le retard wallon en la matière. Un nouveau cadre réglementaire (Code) devrait d’ailleurs voir le jour avant l’été pour rebaptiser ce qu’on appelle toujours ‘déchet’ en produit de construction comme les autres dans la nomenclature actuelle des cahiers des charges qui ouvrent la porte à la commercialisation de ces produits recyclés. "Moyennant bien sûr certification de la production et traçabilité des utilisations", précise le directeur général de CTP.

Ce dernier milite pour que, à l’instar d’autres gouvernements en pointe sur le sujet, le gouvernement wallon ne se contente pas d’autoriser, mais impose un pourcentage de produits recyclés dans les futurs cahiers des charges, notamment pour les grands travaux de génie civil cadrés par les pouvoirs publics (Qualiroute).

Nombre de concasseurs sont donc très intéressés à s'implanter en Région bruxelloise afin de réduire les coûts de transport et les nuisances. Mais en pratique, il est quasi devenu impossible de trouver un site de 2 à 3 hectares disponible, surtout pour ce genre d’activité industrielle polluante, bruyante et offrant peu de postes de travail. En outre, le retour vers la capitale des granulés d’origine bruxelloise recyclés ailleurs est entravé par l'application de normes environnementales très différentes d’une Région à l’autre pour l’instant

La démolition est un segment de marché qui vaut déjà son pesant d'or au sein du groupe Wanty. Ici, le centre de tri et de recyclage de la firme wallonne, avec deux ateliers de criblage en action. ©Wanty Démolition

Kafka de retour

L'environnement est en effet une compétence régionale. Mais bien davantage encore que pour les normes de bruit pour l’aviation ou de rayonnement pour les tours de téléphonie cellulaire, celles cadrant le réemploi des déchets de construction et de démolition conduisent aujourd’hui à des situations kafkaïennes

"Seuls 17,5% de la quantité totale d'agrégats recyclés produits en Flandre avec des débris bruxellois peuvent être réutilisés sur le territoire d’où ils proviennent !"
Willy Goossens
Fédération des producteurs de granulés de recyclage (FPRG)

Quelle que soit la matière - amiante, métaux lourds, huiles, PCB ou radiations -, les normes environnementales bruxelloises sont aujourd’hui plus strictes que dans les autres Régions. Il en est de même pour le sol. Dans la capitale, on présuppose qu'à l’endroit où des granulats recyclés sont utilisés dans un projet, un potager doit pouvoir être planté ultérieurement sans risque sanitaire. 

"Le résultat? Seuls les granulés de béton - soit un tiers de la production de granulats recyclés - peuvent répondre à ces conditions strictes. Cela signifie que seulement 17,5% de la quantité totale d'agrégats recyclés produits en Flandre avec des débris bruxellois peuvent être réutilisés sur le territoire d’où ils proviennent !", soupire Willy Goossens. 

Surcoûts surréalistes

"Une révision de l’arrêté bruxellois cadrant la production et l’utilisation des granulats et des terres excavées est en préparation."
Alain Maron
Ministre bruxellois de l'Environnement (Ecolo)

À Bruxelles, coûts et retards supplémentaires sont donc la norme. À tel point que le ministre bruxellois de l'Environnement, Alain Maron (Ecolo), estime intenable et contre-productive la situation actuelle et travaille sur un nouveau décret. 

"Une révision de l’arrêté bruxellois (2009) cadrant la production et l’utilisation des granulats et des terres excavées est en préparation. Le secteur, demandeur, est consulté et l’objectif est d’encore aboutir cette année", indique le cabinet du ministre de tutelle. Selon ce dernier, la pierre angulaire à trouver est le bon équilibre entre protection de l’environnement et volonté de développer une économie circulaire performante, notamment via la réutilisation des matériaux en circuit court. 

"Aligner ces normes et uniformiser les systèmes de production et de certification entre Régions tombe sous le sens."
Hugues Meulewater
Confédération Construction Bruxelles

Décosntruction d'immeubles place de la Digue à Charleroi avant la construction du projet urbain Rive Gauche. ©Wanty Démolition

Pour Hugues Meulewater, directeur de la Confédération Construction Bruxelles, il n'est pas illogique que la capitale, très peuplée, ait des normes différentes de celles des autres Régions. "Mais aligner ces normes et uniformiser les systèmes de production et de certification tombe sous le sens", insiste-t-il.

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