analyse

Bruxelles a-t-elle laissé l'épidémie de Covid-19 déraper?

La Région a tranché rapidement, après les annonces fédérales. Ce jeudi, tous les cafés bruxellois ont dû fermer leurs portes, pour un mois. ©saskia vanderstichele

C'est à Bruxelles que le coronavirus sévit le plus. Pourquoi et comment l'épidémie y a-t-elle repris ses aises? Les autorités auraient-elles tardé à réagir? Faisons le point.

Chacun son tour, serait-on tenté d'écrire. Fin juillet, c'est en direction de la cité portuaire et de son célèbre bourgmestre que tous les regards se sont tournés, alors que la province anversoise fournissait, à elle seule, près de la moitié des nouveaux cas d'infection en Belgique.

À présent, alors que ce démarrage de l'année scolaire redonne de la vigueur à l'épidémie, c'est au tour de Bruxelles de se retrouver sous le feu (accusateur) des projecteurs. Et pour cause. Les données fournies par Sciensano sont cruelles. La livraison de ce vendredi confirme que c'est dans la capitale que l'incidence du Covid-19, soit le nombre de cas enregistrés les 14 derniers jours exprimé par bataillon de 100.000 personnes, est la plus élevée. Plus du double de la moyenne nationale, devant Liège et le Brabant wallon, qui complètent ce morne podium.

Comment l'expliquer, et quels enseignements en tirer?

La situation bruxelloise est-elle si préoccupante?

Quand même, oui. Les courbes sont éloquentes, et ce n'est pas nouveau. "La situation se dégrade depuis quelques semaines", note le microbiologiste Emmanuel André, responsable du laboratoire de référence sur les coronavirus.

"La situation se dégrade depuis quelques semaines."
Emmanuel André
Médecin microbiologiste

Depuis début septembre, le nombre d'admissions journalières à l'hôpital ainsi que la proportion de tests positifs augmentent franchement. Quant au compteur de nouveaux cas, il n'a jamais cessé de grimper depuis la fin juillet.

Ce qui se ressent dans les hôpitaux bruxellois. Le ratio de 15% de lits en soins intensifs dédiés au Covid y est dépassé partout. Dans certains établissements, on excède même les 25%. L'enjeu est de taille, puisqu'il s'agit d'éviter de "fermer" les hôpitaux, comme au printemps dernier, où seul le coronavirus vous en ouvrait les portes, à l'exception des urgences vraiment urgentes. Avec des conséquences sanitaires parfois dramatiques.

Pourquoi Bruxelles?

"En juillet, c'est à Anvers que les choses avaient repris; maintenant c'est à Bruxelles", note Marius Gilbert, à la tête du laboratoire d’épidémiologie spatiale (ULB). Tel est le lot des agglomérations urbaines. "Densité de population, densité de contacts, nombreuses activités: les villes sont des zones beaucoup plus propices à la transmission du virus que les régions rurales. Ce n'est pas un hasard si l'on parle de Paris, de Madrid ou de Bruxelles."

"Les villes sont des zones beaucoup plus propices à la transmission du virus que les régions rurales."
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d’épidémiologie spatiale (ULB)

Une ville, ce n'est pas monolithique. La preuve en est avec Bruxelles, où le taux d'incidence peut, d'Auderghem à Molenbeek, être multiplié par trois. Un coup d'œil aux données suffit à l'établir: les communes parées d'une plus faible densité et d'un indice socio-économique plus flatteur s'en sortent mieux.

945
Incidence à Molenbeek
En 14 jours, 926 cas ont été recensés à Molenbeek, ce qui représente une incidence de 945 par tranche de 100.000 habitants. Et tel est, pour l'heure, le record de Belgique. Si l'on se penche sur les provinces, c'est Bruxelles qui mène la danse, avec un taux de 568, contre une moyenne belge de 281. Brabant wallon (415) et Liège (407) suivent, pas si éloignés que cela.

"La pauvreté joue un rôle, souligne Emmanuel André. Prenez Paris, où le virus frappe une personne sur deux en situation de grande précarité."

De même que la densité. Surtout si celle-ci mêle les générations. Un constat auquel est arrivé Laurent Hublet, directeur du campus digital BeCentral, lorsqu'il était plongé, durant le printemps, dans les données télécom. "Les ménages multigénérationnels présentent plus de risques, parce que les petits-enfants peuvent contaminer leurs grands-parents."

L'horeca bruxellois est remis sous cloche. ©saskia vanderstichele

Alors que le taux d'habitations abritant tant des moins de 24 ans que des plus de 65 ans est de 3,7% en Belgique, celui-ci grimpe à 7% à Bruxelles. Quitte à tutoyer, voire dépasser, les 10% à Saint-Josse, Molenbeek, Schaerbeek et Koekelberg. À l'exception de Schaerbeek, voici le trio de tête des communes bruxelloises les plus touchées par l'épidémie.

"Les ménages multigénérationnels présentent plus de risques, parce que les petits-enfants peuvent contaminer leurs grands-parents."
Laurent Hublet
Directeur de BeCentral

Après, aucun paramètre ne réussit à lui seul à expliquer les tours et détours empruntés par le Covid. Certaines communes ont un taux d'incidence qui défrise? "Cela ne devrait pas occulter le fait que très peu de communes bruxelloises s'inscrivent dans une tendance positive, souligne Emmanuel André. Le phénomène est global."

À vrai dire, cette recrudescence dépasse largement Bruxelles, dont le taux de reproduction vient d'être doublé par celui de toutes les provinces, à l'exception... d'Anvers. En tête, le Brabant wallon, où Lasne, par exemple, présente une incidence supérieure à celle de Schaerbeek - difficile de mettre cela sur le dos de la densité ou de la précarité.

715
Incidence à Lasne
L'incidence (soit le nombre de cas en 14 jours, rapporté par tranche de 100.000 habitants) est de 715 à Lasne, contre 593 à Schaerbeek ou 687 à Saint-Josse.

"Bruxelles est l'Anvers d'hier. Et demain, ce sera Liège."
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d’épidémiologie spatiale (ULB)

"C'est dans les grandes villes que cela démarre plus vite, ramasse Emmanuel André. Mais une fois que le virus circule, il circule partout." Marius Gilbert ne dit pas autre chose. Bruxelles est l'Anvers d'hier. "Et demain, ce sera Liège." Puis Charleroi et Namur, rajoute Emmanuel André.

Quels sont les principaux vecteurs de contamination?

"Le virus n'a pas changé: plus on est rapprochés, moins on est protégés, plus il se transmet", résume Emmanuel André. Qui avertit: se focaliser sur les grands attroupements ne suffit pas. "Il ne faut pas négliger l'effet multiplicateur des petits rassemblements. Qui concernent moins de monde, mais sont nettement plus nombreux."

À ce petit jeu, familles (élargies) et amis remportent la palme. À Bruxelles, les "clusters" familiaux pèsent 40% des cas positifs. "Le lieu de travail constitue aussi un vecteur de transmission important", ajoute Marius Gilbert. Sans oublier le milieu scolaire, de la maternelle à l'université.

Viennent ensuite les loisirs et activités culturelles, fréquemment cités par les personnes infectées - ce qui est autrement plus complexe à détecter et quantifier.

Comment expliquer alors que l'on ferme les bars, et pas les écoles? "Il s'agit d'une décision politique. Écoles, entreprises, transports en commun, on toucherait là aux fonctions essentielles dans une ville."

"Écoles, entreprises, transports en commun, on toucherait là aux fonctions essentielles dans une ville."
Marius Gilbert
Directeur du laboratoire d’épidémiologie spatiale (ULB)

À propos des transports en commun, la promiscuité qu'ils peuvent engendrer n'est-elle pas problématique? "Il n'est pas impossible qu'il y ait des transmissions, mais leur remise en service n'a pas coïncidé avec une reprise de l'épidémie", constate Marius Gilbert.

Les statistiques disponibles tendraient à conforter le discours rassurant tenu par l'Organisation internationale du transport public. Désinfection renforcée, usagers masqués, ventilation, durée limitée, peu d'activité physique ou de discussions, autant de raisons de ne pas s'en faire, liste Mohamed Mezghani, secrétaire général de l'UITP. "En France, la Santé publique a établi que les transports ne pesaient que 1,2% des foyers épidémiques."

La stratégie de test et de suivi de contacts est-elle à la traîne?

Files interminables pour se faire tester, délais parfois stupéfiants avant de recevoir le résultat. Les témoignages interpellants ne manquent pas. De là à forger un véritable constat? Et une faille dans la lutte contre le virus?

Oui, des centres de test au suivi de contacts, il y a des embouteillages sur toute la ligne. "Bruxelles a amélioré la vitesse et le volume, mais cette progression a rapidement été sapée par la hausse de la demande", pose Emmanuel André. D'où l'importance de reprendre le dessus sur l'épidémie, via d'autres voies, complète Marius Gilbert.

En attendant, Bruxelles met les bouchées doubles. Encore à 2.000 en août, la capacité de tests quotidiens est de 4.500. "Nous allons passer à 5.000 dans les prochains jours, pour atteindre 7.000 en novembre et 9.000 en décembre, détaille-t-on au cabinet d'Alain Maron (Ecolo), ministre bruxellois en charge de la Santé. Depuis octobre, Bruxelles est la 'province' où l'on teste le plus."

Coup de rein semblable au call center chargé du suivi des contacts, qui, du 7 septembre au 7 octobre, a vu valser ses appels quotidiens de 643 à 3.067. C'est pourquoi l'équipe passera de 75 personnes à 168, dès la semaine qui vient.

Les autorités bruxelloises ont-elles tardé à réagir?

Sans doute un peu, oui, d'autant que la sirène retentissait depuis quelques semaines. Cela étant, le gouvernement Vervoort dispose de solides circonstances atténuantes. Se concerter avec les différents niveaux de pouvoir prend du temps. Au final, Bruxelles a dégainé dans la foulée du Fédéral, sans traîner. Et la fermeture des bars n'est que la suite d'une histoire entamée fin septembre, quand l'extinction des feux a été ramenée à 23 heures. "De toute façon, quoi que l'on fasse, c'est toujours trop, ou pas assez", ironise cette source gouvernementale. Il ne faudrait pas non plus minimiser le travail de terrain mené par les bourgmestres.

"De toute façon, quoi que l'on fasse, c'est toujours trop, ou pas assez."
Une source gouvernementale bruxelloise

C'est que l'on hésite, aussi, à mettre sous cloche une ville-symbole, capitale et poumon économique. Surtout quand du message adressé par d'autres niveaux de pouvoir semble poindre un relâchement. Car c'est ainsi qu'a été interprété le dernier conseil de sécurité présidé par Sophie Wilmès, fin septembre, actant l'éclatement de la bulle de cinq et l'assouplissement des règles du port du masque à l'extérieur. Ce dont Bruxelles n'était guère demandeuse.

On terminera sur l'impact que peuvent avoir certaines interventions. "On paie un peu le prix d'un discours banalisant, déplore Marius Gilbert. 'On en fait trop'; 'l'épidémie a disparu'; 'c'est une épidémie de tests, pas de cas'. Cela a retardé la prise de mesures. Et quand elle entend cela, l'opinion publique se dit que tout cela ne sert à rien, ce qui mène à un relâchement de la vigilance. C'est clair."

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