reportage

Bruxelles brûle-t-elle?

©Kristof Vadino

Samedi dernier, un match de qualification pour la Coupe du monde de football a mis le feu à une partie de Bruxelles. Retour sur ces événements qui auraient pu être évités.

Samedi soir à Bruxelles. Les rues sont calmes. Cela ne va pas durer. C’est d’abord sur la pelouse que cela se passe, à Abidjan, au stade Félix Houphouët Boigny. Le Maroc affronte la Côte d’Ivoire en vue d’une qualification pour la coupe du Monde 2018. A Bruxelles, les cafés sont bondés, la communauté marocaine retient son souffle, vingt ans que le Maroc ne s’est plus qualifié pour la coupe du monde. En cas de victoire, la fête sera totale. Au Maroc, mais à Bruxelles, également.

Sous-effectif

Et ça n’a pas fait pas un pli. En trente minutes de jeu, le Maroc a mis deux buts. Le score ne changera plus.

Le cadran du Mc Donald de la Bourse affiche 19h30 lorsque des premiers incidents éclatent dans le quartier de Stalingrad, vers la gare du Midi. À cet instant, 60 à 70 policiers de la police locale sont présents sur les lieux. Des patrouilles les ont avertis que des groupes de supporters remontent de la gare du Midi vers la Bourse pour fêter la victoire. Vers 20h00, l’ordre est donné aux policiers de "s’équiper correctement" et un appel aux renforts est lancé vers la police fédérale. Premier couac. Au niveau des autorités ou de la police, personne n’a réellement vu ce match arriver. Pourtant, dans les quartiers de Bruxelles, l’événement sportif était au cœur de toutes les discussions depuis deux semaines. "Lemonnier, c’est un quartier de foot. Si la police avait des structures dans les quartiers, s’il y avait des agents de quartier, ils auraient vu le match arriver. Mais ils n’ont aucune connaissance de Bruxelles, ils ne connaissaient pas les codes, ils ne savaient pas à qui ils avaient à faire", nous ont expliqué Ahmed et son cousin Jalil, tous les deux présents à la Bourse samedi soir.

©Kristof Vadino

Vers 19h45, le chef de corps de la zone de police Bruxelles-Ixelles, Michel Govaerts, appelle le bourgmestre de Bruxelles, Philippe Close. Ce dernier est à Paris, au stade de France, où il assiste en famille à la rencontre de la France contre les All Blacks. Un must pour ce grand amateur de rugby. Les Blacks n’ont pas fini leur haka d’avant match que le bourgmestre a compris que les choses dégénèrent. C’est lui également qui, en marge des cérémonies du 11 novembre plus tôt dans la journée, avait prévenu le chef de sa police qu’un match de football du Maroc allait avoir lieu le soir-même. "Les gars vont sortir faire la fête, ça va faire un peu de bruit", avait-il dit. Aucun radar fédéral ou local n’avait placé cette rencontre sur une liste à risques. "Avec le recul, quelque chose a foiré de ce côté-là", dit un expert.

En moins de temps qu’il ne faut à l’arbitre pour siffler la fin du match, les marches et le parvis devant la Bourse sont noirs de monde. L’ambiance est alors familiale et bon enfant. "Quand on est arrivés à la Bourse, il y avait plein de monde, mais déjà un cordon policier qui barrait l’accès vers De Brouckère. Derrière eux, il y avait l’autopompe avec les lumières allumées. Ce n’était pas très accueillant. La présence policière était gênante, oppressante", expliquent les deux cousins. Qui n’ont pas vu la charge arriver. Et pas compris non plus. "En cinq minutes, l’assaut a été lancé. à ce moment, ils ont repoussé tout le monde vers Lemonnier", précisent-ils.

Les gars vont sortir faire la fête, ça va faire un peu de bruit.

Ahmed est éducateur, son cousin est permanent syndical. S’ils sont conscients de ne pas avoir eu une vision globale des événements, ils assurent que cette charge policière — effectuée alors qu’il y avait encore beaucoup de familles en train de fêter la victoire — a brisé le contrôle social qu’il pouvait y avoir dans la foule. Lisez que les parents et les grands frères sont rentrés chez eux. "Nous sommes tous les deux des adultes, nous travaillons. Le sentiment qui prédomine aujourd’hui, c’est la frustration, l’injustice. On venait faire la fête, la police a déconné, ce qu’il s’est passé est intolérable". Sans doute. Mais ne perdons pas de vue que tout le monde n’était pas là pour faire la fête. Des "gamins" venus d’autres quartiers étaient descendus sur la ville pour lui faire sa fête. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Pendant ce temps-là, le bourgmestre de Bruxelles appelle les responsables en charge de la prévention dans le quartier. Ils lui répondent que la plupart des casseurs ne viennent pas d’Anneessens. "On ne les connaît pas, mais on va faire rentrer les petits", lui assure-t-on.

Côté policier aussi, on s’active. On cherche partout l’OPA, l’officier de police administrative chargé de coordonner les arrestations. Il est introuvable. Plusieurs sources confirment qu’il est resté injoignable pendant plus de 45 minutes. Deuxième couac.

Quelques renforts de la police fédérale sont arrivés de la caserne d’Etterbeek.

Sur le terrain, la situation est tendue. Geoffrey Roucourt (Ecolo), conseiller communal à Ixelles, voulait se rendre en ville pour profiter de l’ambiance. Sur place, percevant la tension, il quitte la Bourse avant que l’assaut ne soit donné. Lorsqu’il tente de revenir, un cordon de policiers anti-émeute l’en empêche. Des jeunes arrivent alors, demandant à la police ce qu’il se passe, si la fête est finie. "Dégagez!", répond un policier devant Geoffrey Roucourt. Pas refroidi, le jeune demande au policier ce qu’il se passe. "Je n’en ai rien à foutre. Dégagez!", répond le gardien de la paix. Le conseiller communal, qui est aussi conseiller de police dans sa commune, assiste à la scène, perplexe. "J’ai vite compris qu’il ne fallait pas embêter les policiers, ils avaient envie de se battre. À ce moment, je suis parti, je n’avais pas envie de me prendre un coup de matraque ou de me faire arrêter. Il y a eu un manque de dialogue. Samedi, j’ai eu peur de la police et cela, je ne l’accepte pas. Ils sont là pour nous protéger", assure Geoffrey Roucourt.

"Samedi, j’ai eu peur de la police et cela, je ne l’accepte pas. Ils sont là pour nous protéger."

En attendant, de l’autre côté du cordon de sécurité, la tension monte de quelques crans. Vers 21h25, l’autopompe entre en action. Mais la centaine de policiers présents sur place sait qu’elle est en infériorité numérique. Troisième couac. Qui découle directement du premier. Si les autorités avaient vu le match arriver, les renforts auraient été prévus à l’avance.

En attendant, la police sécurise ce qu’elle appelle la "zone Unesco", le quartier Dansaert, le quartier Anspach et, surtout, la Grand-Place de Bruxelles. "Il y avait un couloir libre vers Lemonnier et Anneessens, les commerces par là n’ont pas été protégés. Samedi soir, ce n’était pas le comité d’accueil comme quand la Belgique gagne. Dès que nous sommes arrivés, nous nous sommes sentis comme du bétail. La police n’a pas fait la distinction entre les fêtards et les casseurs. Ils ont mis tout le monde dans le même sac", regrette Youssef, un sociologue également présent sur place samedi soir.

Avant de déclencher l’autopompe, les policiers préviennent la foule, c’est l’usage. Il y a toujours plusieurs sommations. Il y a quelques années, ceux qui n’avaient rien à faire là partaient. Et seuls ceux décidés à en découdre tenaient tête aux policiers. Aujourd’hui, les choses ont changé. Les gens restent sur place, ils filment tout avec leurs téléphones portables.

©Photo News

Sur place, les policiers avancent dans la ville. Ils ont reçu un ordre. Ils doivent "tenir la ligne". En clair, pas question d’aller au-delà de la rue de Tournai, celle qui, du boulevard Lemonnier débouche sur la place Rouppe. S’ils vont plus loin, les policiers risquent de se faire prendre à revers par les casseurs. Le manque d’effectifs se fait sentir: aucune arrestation n’est possible et les policiers ne peuvent pas utiliser la tactique du confinement qu’ils emploient habituellement dans ce genre de situation et leur permettant d’isoler et d’encercler certains groupes de vandales. Alors la police fait ce qu’on lui dit de faire: elle tient la ligne. Et les casseurs font ce pour quoi ils sont venus, ils cassent. Des commerces sont pillés sous les yeux impuissants des policiers.

Aline Wavreille, une journaliste de la RTBF radio, est également présente sur place. De garde ce weekend-là, elle a été rappelée par sa hiérarchie pour couvrir les événements. Lorsqu’elle voit les policiers reculer, elle les interpelle afin de comprendre ce qu’ils font. "Aujourd’hui, repli stratégique, on ne peut rien faire. Il y a quelques années, on les aurait tous plaqués au sol", lui répond un policier. "Nous étions plus loin qu’Anneessens, vers la gare du Midi. Ca sentait le brûlé", explique la journaliste, qui constate que le cordon retourne à Anneessens. Tenir la ligne.

"Aujourd’hui, repli stratégique. Il y a quelques années, on les aurait tous plaqués au sol."

Au-delà, ça barde. Il est à peu près 23 heures. Les gamins venus en découdre s’en donnent à cœur joie. Des poubelles prennent feu, le mobilier urbain est dégradé, des voitures sont vandalisées, une camionnette brûle. Un peu partout, les vitrines des magasins volent en éclat.

À 22h23, Frida, la propriétaire des galeries du meuble reçoit un sms de l’une de ses locataires qui loge au-dessus du magasin pris pour cible par les casseurs. "There’s a violent riot right in front of our building". La scène du pillage du magasin de Frida a été filmée par un jeune présent sur place. Les images sont impressionnantes. Un des casseurs tente même de bouter le feu à un matelas dans le magasin, avant d’être arrêté par un autre lui criant que des gens vivent au-dessus du magasin. "Les policiers n’ont pas dépassé la place Fontainas. Des locataires ont téléphoné à la police pour appeler au secours. Un couple avec un bébé a appelé plusieurs fois, on leur a répondu de se barricader. Ce qu’il s’est passé est grave, mais je suis contente qu’il n’y a pas eu de morts ou de blessés", explique Frida. Des policiers ont dit à Frida que les casseurs venaient d’Anderlecht et de Molenbeek. D’autres commerces ont été pris pour cible. Une banque marocaine, située à côté du magasin de meubles, a été attaquée. Des night-shops ou un magasin d’informatique ont également été dévastés. Les casseurs n’ont pas ciblé l’un ou l’autre en fonction de leurs origines, ils ont cassé tout ce qu’ils pouvaient pendant qu’au loin, les policiers regardaient.

Émeutes à Bruxelles après Maroc - Côte d'Ivoire

Pour Frida, les choses se sont vraiment calmées vers trois heures du matin. "Il y avait encore un matelas qui brûlait au milieu du boulevard. J’ai demandé aux policiers qu’ils restent. Ils m’ont répondu que chacun devait sécuriser son magasin. Alors Frida et son compagnon ont attendu que vienne l’aube, réfugiés dans leur magasin dévasté.

De l’autre côté de la rue, les témoignages des autres commerçants — qui préfèrent rester anonymes — disent la même chose. Et c’est un sentiment d’abandon qui prédomine. Tous ont appelé la police. En vain.

Abdelatif, un travailleur du Samusocial, travaillait cette nuit-là. En quête d’un repas, il est passé dans le quartier dévasté après le passage des casseurs. Ses questions sont celle du bon sens. "Comment se fait-il qu’il n’y ait pas eu d’arrestations? Pourquoi on a laissé faire ces gamins? Ce qui est arrivé est révélateur d’un malaise", exprime-t-il. Quelques jours plus tard, il y en a un qui ne baisse pas les bras. Noureddine Layachi, le président de l’association des commerçants de Lemonnier, Anneessens, Stalingrad et Rouppe, connaît le quartier comme sa poche. Et il fait tout ce qu’il peut pour créer du lien, brasser les habitants, les inviter à la rencontre, à se découvrir. "Quand j’ai commencé dans le quartier, il y avait une frontière. Elle se trouvait à la place Rouppe. Aujourd’hui, elle s’est déplacée", nous explique-t-il. On voudrait le croire. Mais pour quitter la place Rouppe vers le boulevard Lemonnier, il faut prendre la rue de Tournai. Vous vous souvenez? C’est la ligne que les policiers devaient tenir. Une ligne comme une frontière.

Pourtant, Noureddine Layachi n’est pas découragé par les événements de samedi. "C’est comme la fièvre, elle vous prend, mais si un bon docteur vous soigne, elle retombe. Ce qu’il s’est passé est un signal d’alarme, il est peut-être temps d’aller voir le médecin." Le président de l’association des commerçants voudrait que le bourgmestre détache une partie de son administration dans le quartier, pour qu’ils sentent le terrain. "Dans le quartier, il y a des teneurs de murs, ils guettent le "gibier" pour le détrousser. On est dans un quartier difficile. La police a des horaires qui ne sont pas ceux des délinquants. Tant que l’on n’a pas compris cela, ça n’ira pas", prévient-il.

"La police a des horaires qui ne sont pas ceux des délinquants."

Le ministre en charge de l’Aide à la jeunesse à la Fédération Wallonie-Bruxelles, Rachid Madrane (PS), qui en connaît un rayon sur la communauté marocaine de Bruxelles, ne cache pas sa déception. "Lundi, mon père m’a appelé, il était en colère, il avait honte. Et c’est ce sentiment-là qui parcourt la communauté marocaine aujourd’hui. Nous sommes en état de choc, nous sommes fâchés sur ces voyous", explique-t-il, avant d’asséner: "Ce qui m’agace, c’est la manière dont certains, surtout en Flandre, essaient de récupérer les choses pour taper sur Bruxelles".

Philippe Close, le bourgmestre de Bruxelles, a débarqué dans le quartier dimanche matin, pour évaluer les dégâts. Il était accompagné de deux policiers. Certains lui ont dit qu’il avait peur de venir tout seul. "Ces policiers étaient là pour dresser des PV. Je n’ai peur de rien. On a besoin de davantage d’effectifs, c’est cela la clé de tout ceci."

©Kristof Vadino

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