interview

"Bruxelles est la seule ville internationale de Belgique"

©Stefaan Temmerman

Yvan Mayeur, bourgmestre de Bruxelles, voit la visite de Donald Trump en Belgique comme "une bonne occasion de lui montrer que Bruxelles n’est pas un trou à rats".

Yvan le terrible. On en salivait depuis trois jours, ce genre de jeu de mots dont un journaliste raffole – jouer avec le caractère et le patronyme de son interlocuteur, c’est si bon, vous savez. Alors coller une analogie entre Ivan Vassilievitch, premier tsar de toutes les Russies, dit "le Terrible", et le bourgmestre de Bruxelles, on aimait bien l’idée.

Et puis voilà que, ce vendredi, fin de matinée, alors qu’il s’assied devant la lourde table de l’hôtel de ville de Bruxelles, Yvan Mayeur joue à l’homme raisonnable.

On sent qu’on perd notre jeu de mots.

"La visite de Donald Trump à Bruxelles est l’occasion de lui montrer qu’il s’est trompé à notre sujet."

Mayeur sort d’une réunion avec le ministre de l’Intérieur Jan Jambon et les chefs des différents services de sécurité. C’est que, branle-bas de combat, la semaine prochaine, Bruxelles accueille 29 chefs d’Etat et de gouvernement pour le sommet de l’Otan. Il y aura là Donald Trump, Emmanuel Macron ou encore Recep Erdogan, excusez du peu. "Je ne suis pas inquiet, dit Mayeur. Nous sommes responsables, nous savons mettre nos divergences politiques de côté quand il y va de la sécurité de tout le monde." Et il ajoute: "La collaboration avec le Fédéral se passe plutôt bien." Quelque 4.000 policiers seront mobilisés pour la circonstance. Bruxelles est, à nouveau, le centre du monde.

"Ce sommet, c’est une bonne occasion de montrer à Donald Trump qu’il s’est trompé en se moquant de nous." Le "Bruxelles trou à rats" balancé par Trump dans la foulée des attentats siffle encore aux oreilles du bourgmestre. "Mais ce n’est pas parce que je suis en désaccord total avec ce qu’il est et les idées qu’il représente qu’on doit mal l’accueillir, on fait notre job, nous sommes Bruxelles, une ville monde, on a le siège des institutions internationales, notre job c’est de faire en sorte que toute se passe le mieux possible." Deux manifestations anti-Trump sont prévues mercredi et jeudi à Bruxelles, Mayeur ne les a pas interdites, considérant que la liberté d’expression prime sur tout le reste. "On ne doit pas me demander de choisir entre la sécurité et la liberté d’expression, je pense qu’on peut assurer les deux en même temps, il n’y a pas à me demander de poser un choix." Ceux qui veulent battre le pavé bruxellois pour crier leur désaccord avec la politique du Président américain auront donc tout le loisir de le faire. Sortez les calicots et les gueulophones.

Le caillou Erdogan

"Je demande à Erdogan de ne pas exporter les problèmes turcs à Bruxelles."

Pourtant, il y a bien un caillou, ces jours-ci, dans la chaussure du maïeur (attention, jeu de mots). Et il s’appelle Erdogan. Pas question, en effet, de laisser le Président turc organiser, comme il en a l’intention, un ralliement de soutien devant son hôtel, une mobilisation dans la perspective du référendum en vue de rétablir la peine de mort en Turquie. "C’est non, dit-il simplement. C’est à chaque fois la même chose avec eux, il y a des dérives, des bagarres, c’est très violent, ça ne se passe jamais bien. Nous demandons instamment à Erdogan de ne pas exporter ses problèmes intérieurs turcs vers Bruxelles, c’est une question de respect." Mayeur marche sur des œufs: la communauté belgo-turque, largement acquise à Erdogan, est également largement acquise au Parti socialiste à Bruxelles, dans la foulée d’un Emir Kir, par exemple. "Je ne mêle pas de ça, ce n’est pas à moi à dire à untel ou à untel de s’exprimer."

C’est délicat – n’est-il pas? – d’accueillir régulièrement le monde entier à Bruxelles sans se mêler des affaires du monde. Un exercice d’équilibriste, ça, attention de ne pas chuter.

Car Bruxelles joue en Champion’s League grâce à ce défilé incessant de hauts responsables étrangers. "Il faut dire ce qui est: on joue dans une division qui ne serait pas la nôtre si on n’avait pas le siège de ces institutions, on joue avec les Washington, Londres, Paris ou New-York, c’est clair". Mais – holà! – il se ressaisit. "Ce peloton des villes mondes, on y est aussi parce qu’on a le vivre ensemble, parce qu’on a tout notre réaménagement urbain, parce qu’on a tous nos grands projets: un piétonnier ambitieux, un grand stade, un musée, etc.! C’est tout cela qui fait en sorte qu’on est autre chose qu’une ville administrative." Notez: le piétonnier, le stade, enzovoort, il y est venu tout seul – on ne l’a même pas poussé, c’est cadeau. Mais puisqu’il en parle, allons-y.

"La N-VA veut acheter les gens mais les Bruxellois ne sont pas à vendre."

La mobilité, par exemple. La mobilité intra-bruxelloise est apocalyptique et les accès à Bruxelles sont paralysés, que faire, Mister Mayeur? "Tant qu’on n’aura pas décidé de réduire drastiquement le nombre de voitures qui rentrent dans Bruxelles, la mobilité va rester un point noir."

- Vous répétez la même chose à chaque interview…

- "Non, je suis celui qui a décidé qu’on ne sacrifierait plus Bruxelles parce que certains veulent seulement y passer avec leur voiture pour aller plus vite. ça, c’est terminé. Et je demande qu’on se mette ensemble autour d’une table parce que Bruxelles étouffe et on ne va plus tenir longtemps. On est la ville la plus embouteillée d’Europe, il faut que ça cesse et ce n’est pas en pénalisant le Bruxellois qu’on va résoudre cela. C’est à ceux qui viennent chaque jour à Bruxelles profiter de sa richesse à ne plus venir en voiture. Il faut arrêter d’encombrer cette ville."

(Il a dit tout cela d’une traite, il reprend)

©Stefaan Temmerman

"J’ai cru, un temps, que rester 2 heures dans leur voiture allait les dégoûter mais, maintenant, ils travaillent durant ces deux heures avec leur téléphone portable. Les types ne perdent même plus leur temps dans les embouteillages..."

- Donc, on est dans une impasse…

- "Il y a des solutions: on restreint l’accès à Bruxelles aux voitures et on encourage les transports collectifs. On abolit le privilège de venir seul en voiture à Bruxelles. c’est fini ce privilège qui a des conséquences néfastes sur l’environnement, la santé publique et la mobilité."

- Vous prêchez dans le désert…

- "Je n’ai pas la capacité comme bourgmestre de Bruxelles de fermer les autoroutes! Réduisons le nombre de voitures qui rentrent dans Bruxelles."

À ce stade, Yvan Mayeur est bien chaud. On se dit qu’il est temps de revenir avec lui sur l’interview de son collègue bourgmestre anversois Bart De Wever qui, samedi dernier dans nos colonnes, comparait Elio Di Rupo à "un mort-vivant politique".

"Je ne commente pas", dit Mayeur.

Alors, ça va comment au Parti socialiste?

"Ben, ça va bien… Le PS a un trésor exceptionnel, ce sont tous ses militants. Je l’ai encore dit jeudi à Laurette. Il faut renforcer l’intérieur du parti, les militants, les élus qui se battent. Faire en sorte que tout le monde soit heureux dans ses combats. Il faut que les socialistes soient heureux."

La prescription du docteur

Mais c’est de la psychanalyse, ça, Sigmund Mayeur. "Il faut aller vers cet engouement militant. Je suis heureux quand je travaille à la ville et les gens le voient. On porte des projets et on est content, on répond aux besoins des gens. On fait avancer la société. C’est cela être militant socialiste et il faut retrouver cette joie à tous les échelons et partout. C’est la priorité." Voilà la prescription du docteur.

Quand même, lui oppose-t-on, le Parti socialiste, à l’image de son frère d’armes français, est lui aussi placé devant un choix. Faut-il suivre la voie ultra du camarade Jean-Luc Mélenchon ou le centrisme d’un Emmanuel Macron? Les socialistes francophones vont-ils faire l’économie de ce débat?

"L’objectif du PTB, c’est d’affaiblir le Parti socialiste et de renforcer la droite."

Il répond: "L’objectif du PTB, c’est d’affaibir le PS et donc de renforcer la droite. C’est une stratégie délibérée. Renforcer la droite pour avoir un bloc de droite et un bloc d’extrême gauche en vue de faire une sorte de révolution. Le PTB ne s’intéresse pas au système. Alors, en face, le PS doit réaffirmer son profil socialiste, comme le font Hidalgo, Taubira et Aubry, ça, c’est inspirant pour nous. Qu’on redonne de l’engouement à la militance. Et on doit dénoncer la manœuvre du PTB qui veut renforcer la droite. Ils vont sacrifier une génération ou deux. Je ne suis pas pour cela."

On ne va pas se quitter comme cela. Sans lui glisser un mot du projet confédéral de la N-VA pour Bruxelles, projet qui revient comme quatre chevaux (flamands) lancés au galop. Choisir un camp, choisir d’être francophone ou d’être Flamand à Bruxelles, c’est cette voie que les nationalistes flamands veulent emprunter. "Je ne suis pas dans un camp, je suis dans une ville aux identités multiples."

"Bruxelles est à la pointe"

Il marque un court temps d’arrêt. "De toute façon, si les Flamands et la N-VA rejettent Bruxelles, c’est la Flandre qui en pâtira, parce que Bruxelles est la seule ville internationale de Belgique. Nous sommes sur la carte du monde et on va y être de plus en plus. On est à la pointe en termes de villes nouvelles et c’est la clé à l’international. Il n’y a pas d’équivalent en Belgique."

"Sans vouloir dénigrer, Anvers se développe mais ce n’est pas comparable à Bruxelles."

Mais Anvers a un grand port international, tout de même, lui rappelle-t-on. "C’est très bien et je souhaite qu’Anvers se développe, mais ce n’est pas comparable. Absolument rien de comparable avec Bruxelles! Moi, je n’ai aucun problème à soutenir Anvers à l’étranger, comme je soutiens Liège et Charleroi. Je ne dénigre pas les autres quand je suis à l’étranger. Les Flamands de la N-VA ont tort de s’en prendre à Bruxelles car Bruxelles est nécessaire à la Flandre". à la N-VA, "ils tentent d’acheter les gens, mais les Bruxellois ne se laisseront pas acheter! Sauf si on nous met à genoux, si on nous coupe les moyens de fonctionner, si on fait en sorte que les Bruxellois ne puissent plus vivre décemment, alors ils devront choisir, mais c’est parce qu’on agresse Bruxelles et les Bruxellois."

Au XVIe siècle, le tsar Ivan n’a jamais cessé de lutter pour repousser les Tatars qui menaçaient l’unité de la Russie.

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