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Bruxelles renoue avec sa rivière

Une fois remise à ciel ouvert, la Senne offre à la faune aquatique et terrestre un corridor pour entrer dans la ville, permettant le développement de la biodiversité. ©Tim Dirven

À Bruxelles, plusieurs projets doivent permettre à la rivière de retrouver la lumière. Progressivement, la Senne délaisse son étiquette d'égout à ciel ouvert pour assurer des missions de biodiversité et de qualité de vie en ville.

Au nord de Bruxelles, la Senne a récemment été remise à ciel ouvert sur une longueur d'environ 200 mètres. À hauteur de la station d'épuration d'Aquiris, le cours d'eau a retrouvé la lumière et des berges naturelles. Un chantier titanesque qui a nécessité la démolition de 1.966 tonnes de béton dont la moitié a pu être réutilisée pour aménager les alentours.

"Il reste quelques plantations et travaux à finaliser. Ce sera inauguré vers la fin du mois de septembre ou début octobre", indique Benjamin Thiébaux, gestionnaire de projet chez Bruxelles Environnement, qui ajoute que cette partie de la Senne avait été couverte sur le tard, en 1996. "Pour des raisons environnementales, paradoxalement. À l'époque, il y avait autour de ce tronçon du stockage de produits pétroliers. Pour protéger la Senne, il avait été décidé de l'enfermer dans une boîte. Ces industries sont finalement parties dans le courant des années 2000."

Dans l'ombre du canal

L'histoire du voûtement de la Senne trouve ses origines au XVIe siècle, lorsque Charles Quint accepta de construire le très demandé canal de Willebroek. Cette voie d'eau toute droite, sans méandres, permettait à ses utilisateurs de se rendre plus vite à Anvers, et de ne plus devoir s'acquitter des taxes malinoises.

"L'épidémie de choléra a éclaté après la décision finale de vouter la Senne si l'on en croit les débats en conseil communal. Mais cela a été un argument supplémentaire."
Roel Jacobs
Historien

Le canal et la Senne ont coexisté jusqu'au XVIIIe siècle. Abandonnée comme moyen de communication, la sinueuse rivière continuait, en effet, d'alimenter les moulins à eau, au nombre de 14 rien que dans le Pentagone, selon l'historien Roel Jacobs.

C'est le courant hygiéniste qui enterra la Senne, véritable égout à ciel ouvert tenu responsable de nombreux maux. Léopold II posa la première pierre du voûtement sur le tronçon Lemmonier - Anspach le 6 mai 1867, tandis que les boulevards du centre furent inaugurés le 30 novembre 1871.

Le "triomphe de la bourgeoisie"

Si l'épidémie de choléra de 1866 a marqué les esprits au point d'être intimement liée à cet événement, elle n'est pourtant par la cause première du voûtement, selon Roel Jacobs.

"Alors qu'on regarde parfois de haut la gestion de l'eau sur d'autres continents, il faut quand même rappeler que Bruxelles n'épurait pas ses eaux usées jusqu'en 2000."
Damien De Keyser
Directeur général de la SBGE

"C'est avant tout le triomphe de la bourgeoisie du XIXe siècle. La volonté était de raser les vieux quartiers populaires pour créer un nouvel environnement pour les élites urbaines. L'épidémie de choléra a éclaté après la décision finale de vouter la Senne si l'on en croit les débats en conseil communal. Mais cela a été un argument supplémentaire", résume l'historien.

Des eaux enfin épurées

Et si l'on se permet aujourd'hui se remettre la Senne à ciel ouvert, c'est grâce à l'amélioration de la qualité de l'eau. "Alors qu'on regarde parfois de haut la gestion de l'eau sur d'autres continents, il faut quand même rappeler que Bruxelles n'épurait pas ses eaux usées jusqu'en 2000. La Senne était un égout", pose Damien De Keyser, directeur général de la société bruxelloise de gestion de l'eau (SBGE). La première station, Bruxelles-Sud, fut construite cette année-là à Forest, suivie en 2007 par l'exploitation de la station Bruxelles-Nord, ce qui a permis de couvrir l'ensemble du territoire bruxellois.

"Nous avons récemment remis à niveau la station Sud en ajoutant un système de filtration membranaire. L'eau passe dans des petits filaments qui retiennent les bactéries et les microplastiques. La qualité de l'eau à la sortie de la station est exceptionnelle, on pourrait s'y baigner. On va plus loin que ce que l'Europe nous impose", s'enthousiasme Damien De Keyser avant de tempérer: "Le problème de base de Bruxelles, c'est qu'elle dispose d'un réseau unitaire qui recueille dans les mêmes tuyaux eaux de pluie et eaux usées. Une gestion plus naturelle de l'eau – pour que celle-ci s'infiltre dans la parcelle où elle tombe – est donc souhaitable pour éviter la saturation des égouts et les déversements d'eau polluée dans la Senne."

Un corridor biologique

Pour coller aux impositions européennes et encore améliorer la qualité de son eau, la Senne devra aussi désormais compter sur elle-même et sa propre capacité de filtration. "Ce qui passe par un travail de renaturation et de recolonisation de la nature. Notre travail à Bruxelles Environnement, c'est de fournir les meilleures conditions pour que la nature reprenne possession de la Senne", affirme Benjamin Thiébaux qui songe notamment aux plantations, la qualité des berges ainsi qu'aux grandes campagnes de curage menées entre 2013 et 2017 pour retirer des sédiments fortement pollués.

"Avec le changement climatique, il y a des inondations, mais aussi des canicules. La présence d'eau peut jouer un rôle de climatiseur en milieu urbain."
Alain Maron
Ministre bruxellois de l'Environnement

Une fois remise à ciel ouvert, la Senne offre à la faune aquatique et terrestre un corridor pour entrer dans la ville, impactant favorablement le développement de la biodiversité. Les Bruxellois auront l'occasion de profiter de leur cours d'eau, comme c'est d'ores et déjà le cas dans le sud de la Région, à proximité du boulevard Paepsem où il est possible de se promener le long de la Senne à la suite d'une renaturation des berges opérée en 2019. "Cela permet aussi de lutter contre le phénomène des îlots de chaleur. Avec le changement climatique, il y a des inondations, mais aussi des canicules. La présence d'eau peut jouer un rôle de climatiseur en milieu urbain", souligne-t-on du cabinet d'Alain Maron, ministre bruxellois de l'Environnement.

Dans le parc Maximilien

L'écologiste dispose de plusieurs projets dans ses cartons, dont la remise à ciel ouvert de la Senne sur plus de 600 mètres au milieu de l'actuel parc Maximilien qui représente une opportunité importante puisqu'il s'agit du seul espace vert situé au-dessus du pertuis.

"Notre meilleure arme pour désamorcer les craintes, ce sont les travaux déjà réalisés le long du boulevard Paepsem qui prouvent que la Senne a bien évolué."
Benjamin Thiébaux
Chef de projet à Bruxelles Environnement

L'objectif est de commencer les travaux courant 2023, pour les boucler en 2025. Unique projet de ce type dans l'hypercentre, Max-sur-Senne aura des fonctions récréatives et paysagères d'autant plus importantes.

Pour autant, le projet ne fait pas encore l'unanimité auprès des riverains, certains ayant connu la Senne dans un triste état avant la deuxième phase du voûtement, hors Pentagone, survenu dans les années 50. "Notre meilleure arme pour désamorcer les craintes, ce sont les travaux déjà réalisés le long du boulevard Paepsem qui prouvent que la Senne a bien évolué", assure Benjamin Thiébaux.

À l'étude...

Une étude en collaboration avec le Port de Bruxelles pour le dévoilement de la Senne sur le site de Schaerbeek-Formation est également en cours, bien que l'exécutif bruxellois tarde à finaliser les négociations avec le Fonds de l'infrastructure ferroviaire (FIF) pour acquérir ce terrain de 40 hectares le long du canal. "Mais il y a déjà un consensus au sein du gouvernement pour qu'en plus du développement de ce foncier à des fins économiques et logistiques avec une articulation rail, voie d'eau et route, il y ait un volet environnemental comprenant la mise à ciel ouvert de la Senne et un maillage vert et bleu pour structurer le site autour de ce bras de Senne", assure le cabinet Maron.

Plus anecdotique, la Senne pourrait réapparaître sur le boulevard Poincaré. Aujourd'hui fermé, le restaurant La Grande Écluse, sis au numéro 77 de ce grand axe, a longtemps témoigné de la présence de la Senne qui entrait sous terre à cet endroit-là après le premier voûtement de 1871. "On ne parle pas d'une véritable mise à ciel ouvert avec des berges d'une certaine largeur, mais plutôt d'une mise en perspective, dans l'optique d'améliorer la qualité de l'eau grâce à l'apport de lumière naturelle. L'objectif est aussi de montrer que la Senne est là, qu'il y a un autre cours d'eau que le canal. Mais on est encore en discussion avec Bruxelles Mobilité, compétente pour le réaménagement du boulevard", précise Benjamin Thiébaux.

Avant de conclure qu'il ne sera évidemment pas possible de dévoiler la Senne partout. "Par exemple, elle passe sous la gare du Midi et la Petite ceinture. C'est pour cela qu'on a commencé au nord avec une partie plus facile sur laquelle aucune infrastructure n'avait été créée. Mais partout où c'est possible, on se positionnera pour attirer l'attention sur la Senne qui passe en dessous de nos pieds."

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