interview

Charles Picqué: "Pour Reynders, Bruxelles est un second choix"

©Saskia Vanderstichele

Charles Picqué propose un deal: on réduit le nombre de députés bruxellois mais on donne jusque 2024 aux Flamands sur le décumul. Le président du Parlement bruxellois dit également vouloir se battre contre les isolationnistes pour que Bruxelles conserve un lien fort avec la Wallonie.

Le communicant a dit: "On va faire cette interview au café La Mort subite, Charles aime bien venir y manger une petite tartine et puis vous pourrez faire un jeu de mots avec le nom en écrivant l’article." On a cherché. Mais on n’a pas trouvé de jeu de mots en rapport avec la Fête de l’Iris, raison de cette interview. Cela posé, n’hésitez pas, amis lecteurs, s’il vous vient une lumineuse idée: écrivez à la rédaction, qui transmettra.

Il est assis, ce mercredi après-midi, devant une Leffe blonde. Et il dit: "Vous êtes certain que vous ne voulez vraiment rien boire?"

Une interview avec Charles Picqué s’apparente à un exercice de funambule tant il entrecoupe ses propos de "Dis, ça ne met quand même pas dans ton article, sinon je suis mort." On s’emmêle les pinceaux. Il est comme ça, le président du Parlement bruxellois/bourgmestre de Saint-Gilles.

Boîte de Pandore

"Pour le moment, j’entends toute une série de propositions pour remettre en question les institutions bruxelloises, son statut, le mode de gestion de Bruxelles. Je suis un vieil artisan de la Région bruxelloise et je rappelle ceci: on est le fruit d’un équilibre institutionnel difficile. Si on commence à toucher à un élément, on va ouvrir une boîte de Pandore. La bicommunautarisation de Bruxelles, la fusion totale des communes, la fin de la Fédération Wallonie-Bruxelles, voilà une série de pistes qui, soi-disant, amélioreraient les choses. Ça, c’est l’aventure, pas les réformes. Si on part à l’aventure, on va se déchirer dans tous les sens. On en a déjà des signes avant-coureurs puisqu’une majorité alternative s’est constituée côté flamand afin de s’opposer à la tirette pour les élections régionales. Ce n’est pourtant pas une réforme cosmique. Et on va avoir un problème avec le décumul car il n’y a pas de majorité côté flamand. Il y a beaucoup d’énervement pour le moment à Bruxelles."

©Saskia Vanderstichele

Voilà le constat posé. Et alors qu’il fera ce samedi un discours pour la Fête bruxelloise, comme un joueur de poker, il sort quelques cartes de sa manche. "J’ai quelques propositions. On ne doit pas mettre fin à la Fédération Wallonie-Bruxelles qui tisse un lien entre Bruxellois et Wallons. Il s’agit d’un équilibre par rapport au lien structurel entre Flamands de Bruxelles et Flamands de Flandre. Je ne veux pas couper les ponts avec la Wallonie, mais j’entends des Bruxellois et des Flamands dire le contraire. Quand Zakia Kattabi dit qu’elle se sent plus proche d’un Flamand de Bruxelles que d’un Wallon, alors qu’elle ne sait pas commander une pintje en flamand dans un café, je trouve ça très délicat. Je veux bien, mais pour les Flamands le lien est clair et nous on va jouer a quoi? À la petite île francophone bruxelloise coupée de tout? Cela ne rime à rien devant la stratégie unie des Flamands. Il n’y a pas une spécificité bruxelloise, il y a une spécificité urbaine. Liège, Charleroi, Bruxelles, c’est la même chose. Maintenant, si vous prenez Bastogne, c’est un autre monde."

On lui fait remarquer que dans sa formation politique, le PS, les régionalistes prennent du poids. Il admet. "C’est clair et ça augmente encore avec les isolationnistes bruxellois qui crient plus fort. Mais je me battrai contre ça, je ferai tout pour qu’il reste un lien entre Wallons et Bruxellois. On peut par exemple avoir un volet distinct sur Bruxelles dans la déclaration de politique générale de la Fédération Wallonie-Bruxelles."

Faire 3 km en voiture

Et la mobilité bruxelloise, docteur Picqué, qu’en pensez-vous? Il soupire. "Je pense d’abord qu’on doit acter l’échec de la Communauté métropolitaine, les Flamands n’en veulent pas. II faut donc créer une commission de concertation permanente entre les Parlements flamand et bruxellois, on doit y parler de mobilité, de tarifs des transports en commun, etc. Quand je suis parti en 2013, j’ai dit qu’un des chantiers qui n’était pas accompli, c’était la mobilité, aujourd’hui, ça reste le cas. On a dû désendetter les communes durant des années, ça a été fait, mais le problème de la mobilité reste entier, on a eu un refinancement de Bruxelles, mais il reste une déficience du fédéral pour le RER."

"Le type de Wavre, lui, il pourrait prendre sa voiture et pas le Bruxellois?"
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Il marque une pause. Puis se lance: "Le problème de la mobilité, c’est l’engorgement de Bruxelles par qui? Par les navetteurs wallons et flamands, faut pas m’emmerder avec ça!! Les Bruxellois, ils ont aussi le droit de prendre leur voiture pour faire trois kilomètres. On doit les encourager à ne pas le faire, mais ils ont le droit de rouler en voiture. Comment se fait-il qu’un type de Wavre aurait le droit d’utiliser sa voiture et pas un Bruxellois? C’est insensé! Après, il y a le sous-financement de la SNCB. La mobilité ne pourra jamais s’imaginer non plus sans une concertation autour du grand Bruxelles".

Il ajoute encore ceci sur ce chapitre: "On doit aussi revoir les paquets de compétence bruxellois. Comment imaginer qu’on va pouvoir régler les problèmes de mobilité bruxellois quand la mobilité est dissociée de l’aménagement du territoire. C’est ridicule. Qu’on donne l’autonomie de la répartition des compétences à la Région bruxelloise. Ce serait beaucoup plus cohérent pour les ministres."

Six territoires

©Saskia Vanderstichele

Et nous voilà embarqués dans l’institutionnel, un des dadas de l’ex-ministre-président. On est à tu et à toi. "Tu dois avoir aussi une réflexion sur Bruxelles. Il est important de mettre fin à cette discussion communes/pas communes, région/pas région, etc. Il faut aligner les législatures communales et régionales. Point. Qu’on en finisse avec ces controverses: le maintien des communes est un élément de l’équilibre né de la création de la Région. Quand on donne la parité aux Néerlandophones dans le gouvernement bruxellois, on a aussi le souci de maintenir les communes. Je le dis: 19 communes, c’est beaucoup. Même si c’est important pour la politique de proximité. Je demande qu’on réfléchisse à six zones supracommunales qui regroupent des communes qui ont des affinités. Six zones d’action pour six territoires régionaux, le résidentiel de l’ouest etc. Et ça ferait l’objet d’une contractualisation avec la Région."

On lui dit: mais c’est un "bazar" bruxellois supplémentaire, une couche de plus à la lasagne, ça complexifie davantage le paysage plutôt que de le simplifier. "Ecoutez, la Région doit être souveraine mais on doit développer une vision non en 19 parties mais en 6 territoires."

Sur la Grand-Place

Et le mammouth de la Ville de Bruxelles va-t-il se fondre dans le moule? La concurrence Ville de Bruxelles/Région bruxelloise, c’est tout le temps et tous les jours. Picqué acquiesce: "Avec, la Ville de Bruxelles on a un problème symbolique: qui est le leader de l’image de Bruxelles, le bourgmestre ou le ministre-président? Ok, mais quelle est la solution? Pour moi, le quartier de la Grand-Place doit accueillir des activités protocolaires de la Ville et de la Région. Que la Région puisse recevoir des hôtes de marque à l’hôtel de ville de Bruxelles, en présence du bourgmestre. Que le gouvernement ait un local de réception à la Maison du Roi à la maison patricienne ou y tienne ses réunions. Cela me paraît nécessaire. Il faut sortir de ce flou artistique. Il faut un usage protocolaire commun et un siège unique d’image. Que la Ville et la Région se confondent dans une image commune. La symbolique, ça compte beaucoup."

Le décumul

Et puis, sur le feu bruxellois, également, le débat autour du décumul. "Le décumul, les Flamands n’en veulent pas. Le 17, j’aurai l’avis du Conseil d’Etat et l’aventure va continuer…" C’est un clash communautaire qui se profile. "Et c’est atrocement mauvais pour l’image de la Région. J’ai donc une proposition."

"On laisse du temps aux Flamands pour le décumul mais en échange, on avance sur la diminution des parlementaires."
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Une gorgée de Leffe blonde. Et il dit: "Les Flamands ont un problème: leur classe politique est plus réduite. Faisons un deal! Les Néerlandophones pourront postposer le décumul jusqu’aux élections de 2024, le temps qu’ils s’organisent pour la relève de leur personnel politique. On est d’accord que les Flamands aient le temps de s’adapter. En revanche, il y a une demande de diminuer le nombre de parlementaires et ça, on doit y arriver. Donc, on leur laisse du temps pour le décumul mais en échange, on avance sur la diminution des parlementaires. C’est cela le deal. On doit revenir à 75 parlementaires, au prorata actuel des francophones et des Flamands, je ne demande pas de passer à 25 députés. Et puis, on doit aussi travailler sur les rémunérations. Un bourgmestre d’une commune de 50.000 habitants se retrouve parfois avec 3.200 euros/mois tandis qu’un député peut toucher 6.000 euros, et dans les députés, il y en a qui ne foutent rien, tandis qu’un bourgmestre qui ne fout rien, ça n’existe pas. Donc, ça ne va pas. Il faut payer les gens en fonction de leur responsabilité mais c’est un autre débat. Commençons par diminuer le nombre de députés bruxellois."

Didier Reynders

Allez, un dernier coup pour la route. On lui demande ce qu’il pense de la candidature de Didier Reynders comme possible futur ministre-président bruxellois. Ça vous botte? "C’est une question d’envie, Reynders pose des conditions, moi j’y ai été. La vocation de Reynders pour Bruxelles est un peu tardive mais je ne sais pas dire s’il a sincèrement envie de Bruxelles ou pas. Mais si c’est le cas, et s’il veut le prouver, qu’il se présente aux élections régionales, c’est cela la réponse. C’est cela le signal. Le problème du MR depuis la création de la Région, c’est cela: Armand De Decker et Jacques Simonet ont toujours tergiversé et considéré Bruxelles comme un second choix. Tandis que moi j’y ai été. J’aurais pu être vice-Premier ministre au Fédéral en 89 mais j’ai choisi Bruxelles. Reynders fait une erreur en disant qu’il va se présenter aux législatives, il donne l’impression que Bruxelles est son second choix." Quant à Rudi Vervoort, "il a l’avantage de bien connaître les problématiques bruxelloises".

Il souffle. Il dit: "Je trouve qu’il se libère pour le moment, il s’exprime plus, il a démontré que son intérêt prioritaire était Bruxelles."

Allez, santé!

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