D’un piétonnier polémique à l’espoir d’un centre-ville ambitieux

Cinq ans après l'interdiction du trafic automobile et trois ans et demi après les premiers travaux, la mutation des boulevards du centre est sur le point de s'achever. ©Kristof Vadino

De nombreux projets commerciaux ont fleuri sur le piétonnier bruxellois, accusé de tuer les commerces lors de son lancement par Yvan Mayeur il y a cinq ans.

La succession de bandes de pierre bleue et de béton blanc forme une grande étendue minérale que les piétons s'empressent encore pour l'heure de traverser, faute d'animation et d'ombre lorsqu'il fait chaud. La demande citoyenne de verdurisation a été entendue par Beliris, qui a annoncé récemment la plantation d'une vingtaine d'arbres supplémentaires sur la place De Brouckère. Cinq ans après la fermeture au trafic automobile, la mue des grands boulevards du centre est sur le point de s'achever. Des fontaines doivent être placées dans la rue Auguste Orts, en face de la Bourse dont la zone située au pied des escaliers doit encore être aménagée.

21,8
Millions d'euros
Le montant investi dans le piétonnier par Beliris, auquel s'ajoutent les six millions alloués par la Ville de Bruxelles.

Pour mémoire, les travaux n'avaient pas pu démarrer avant janvier 2017 en raison notamment d'un conflit stérile entre la Ville de Bruxelles et Beliris. Durant cette période de flottement, les recours se sont multipliés contre le piétonnier qui semblait cristalliser à lui seul tous les maux de la ville. C'est la finition de la première zone, en avril 2018, qui a marqué un tournant en termes d'adhésion. "On a observé une différence notable dans les réactions des visiteurs qui ont enfin pu se projeter, comme lorsqu'on visite un appartement-témoin. Après cela, on n'a plus eu autant besoin de défendre le projet sur les réseaux sociaux car les citoyens s'en chargeaient eux-mêmes", se souvient Marianne Hiernaux, porte-parole de Beliris qui a investi 21,8 millions dans le projet.

"On découvrait à l'époque les réactions épidermiques sur les réseaux sociaux et on n'avait pas encore appris à relativiser", juge avec le recul l'initiateur du projet, Yvan Mayeur. Se disant très satisfait du résultat global aujourd'hui, l'ancien bourgmestre socialiste de la Ville n'émet qu'un regret: "Le collège n'a pas poursuivi les négociations entamées avec Anish Kapoor pour l'installation d'une œuvre magistrale à De Brouckère." Pour le reste, il juge le projet fidèle à ce qui avait été projeté par ses équipes dans l'objectif de réanimer le cœur de ville. "Des investissements sans pareil ont suivi exactement comme je l'avais promis. Je n'étais pas devin, mais on savait par exemple que la décision stratégique de déménager le centre administratif sur le Parking 58 allait libérer de l'espace sur le boulevard Anspach."

"Des investissements sans pareil ont suivi exactement comme je l'avais promis. Je n'étais pas devin, mais on savait par exemple que la décision stratégique de déménager le centre administratif sur le Parking 58 allait libérer de l'espace sur le boulevard Anspach."
Yvan Mayeur
Ancien bourgmestre de la Ville de Bruxelles

Même au plus fort de la polémique, Serge Fautré assure n'avoir jamais douté des bienfaits de la piétonnisation, qui s'inscrit dans une tendance de fond à l'échelle européenne. "J'ai par contre toujours regretté le manque de dialogue. L'opinion publique a condamné la méthode, pas l'idée", analyse le CEO d'AG Real Estate qui évalue à près d'un milliard d'euros les investissements dans la zone. Déjà propriétaire de City 2, son groupe, actuellement à la manœuvre pour Brucity, le nouveau centre administratif, est aussi à l'origine de la redynamisation de la Galerie Anspach et de la transformation complète du lugubre Centre Monnaie avec The Mint.

Eataly, le coup de maître

Au rayons des gros investissements, citons les travaux en cours dans l'ex-Tour Philips rebaptisée Multi Tower par Whitewood-Immobel qui est aussi en charge de Citizen, projet de complexe mixte abritant des logements, des bureaux et un hôtel aux étages de The Mint. Le projet commercial Crystal City a également démontré l'attractivité du piétonnier en attirant des nouveautés. "Wagamama et Burger King, ce sont deux premières bruxelloises", fait valoir l'échevin du Commerce Fabian Maingain (DéFI) qui rappelle que la Ville a encore une belle carte à jouer avec le Continental. Surmonté de l'enseigne Coca-Cola, l'ancien hôtel sera prochainement déserté par la Régie foncière, laissant jusqu'à 8.000 m² de possibilités résidentielles et commerciales avec une vue plongeante sur toute l'artère.

"C'était une question de vision et d'intuition d'y investir mais tout le monde n'a pas l'occasion de voir ce qui se passe à l'étranger."
Johan Vandendriessche
PDG de VDD Project Development

Même ses concurrents saluent le flair du patron de VDD Project Development qui a conclu un accord exclusif pour la Belgique et le Luxembourg avec Eataly. Présent depuis peu dans le Marais à Paris, le temple de la gastronomie italienne prendra ses quartiers à l'angle de la place de la Bourse, d'ici 2023. "Le piétonnier est un grand succès même si au début les gens étaient mécontents parce que l'on bouscule leurs habitudes. C'était une question de vision et d'intuition d'y investir mais tout le monde n'a pas l'occasion de voir ce qui se passe à l'étranger", reconnaît Johan Vandendriessche qui espère obtenir les permis en 2020. Rebaptisé The Dome, l'ancien siège d'Actiris accueillera aussi des appartements et des espaces de coworking. À terme, son rooftop doté de potagers fera face à celui de la Bourse, futur pôle d'attraction avec la création du Belgium Beer World, un espace de 13.000 m² consacré à la culture brassicole belge.

La zone piétonne n'est pas convoitée uniquement par les gros investisseurs. L'agence bruxelloise pour l'accompagnement de l'entreprise (hub.brussels) relève notamment l'arrivée sur le boulevard du jeune vélociste Velofixer tandis que de nouvelles enseignes horeca font régulièrement leur apparition dans le quartier. Après Balls&Glory, Manhattn's Burger et Bobbi Bao, c'est la friterie artisanale saint-gilloise Patatak qui s'installera bientôt sur les pourtours de la Bourse.

Le modèle de la la passeggiata

Attablé à un café de la Bourse, Philippe Van Parijs ne fait pas mystère de la joie éprouvée de voir cet espace définitivement libéré des voitures, huit ans après sa carte blanche "Picnic the Streets" dans Le Soir appelant à la désobéissance civile en s'installant chaque dimanche midi sur le boulevard pour un pique-nique géant. "Initialement, Freddy Thielemans nous avait dit que ce n'était pas autorisé et qu'il enverrait la police. Mais il y a eu des milliers de participants et la piétonnisation est devenue l'un des enjeux des élections communales", raconte le philosophe qui se remémore sa rencontre avec Yvan Mayeur durant l'été 2012. "À l'époque, son idée était de faire de la place De Brouckère un Times Square bruxellois. Mon modèle c'était plutôt la passeggiata italienne où l'on met ses beaux vêtements pour aller flâner. Ça avait l'air de faire beaucoup plus tilt chez lui que chez Thielemans!"

"Initialement, Freddy Thielemans nous avait dit que ce n'était pas autorisé et qu'il enverrait la police. Mais il y a eu des milliers de participants et la piétonnisation est devenue l'un des enjeux des élections communales."
Philippe Van Parijs
Philosophe

La crise sanitaire n'a pas modifié ses convictions de l'époque: l'avenir de la planète passera par les centres-villes avec des espaces privés toujours plus chers et plus restreints. "Cela rend d'autant plus important d'avoir un espace public de qualité conçu principalement comme un lieu de mobilité soutenable et un lieu d'immobilité agréable où l'on peut se rencontrer, laisser gambader ses enfants", expose Philippe Van Parijs.

Hasard ou pas, on note un regain de 7% en cinq ans des habitants dans l'hypercentre selon les chiffres fournis par le cabinet du bourgmestre Philippe Close (PS). "Après avoir chuté, les additionnels à l'impôt des personnes physiques sont stables, démontrant la capacité d'attirer à nouveau des Bruxellois de la classe moyenne", souligne le conseiller communal David Weytsman (MR). Après avoir initié le projet aux côtés des socialistes, les libéraux maintiennent depuis les bancs de l'opposition que le changement est positif même s'il y a eu des erreurs. Avec quelques réserves sur la gestion de cet espace public. "Il y a encore des problèmes de sécurité à certaines heures et des hauts et des bas au niveau propreté. Et il est vraiment dommage de ne pas utiliser la régie foncière pour avoir une stratégie de planification commerciale."

"Il y a encore des problèmes de sécurité à certaines heures et des hauts et des bas au niveau propreté. Et il est vraiment dommage de ne pas utiliser la régie foncière pour avoir une stratégie de planification commerciale."
David Weytsman (MR)
Conseiller communal à la Ville de Bruxelles

Parmi les futurs enjeux, les libéraux évoquent la nécessité d'avoir un plan d'investissement pour le dernier tronçon Fontainas-Midi. Pour Serge Fautré, il faut surtout remédier à la rupture entre le haut et le bas de ville en assurant une connexion transversale jusqu'au Sablon dont le centre devrait être libéré des voitures. Le CEO d'AG Real Estate constate que les acteurs politiques ont encore du mal à redonner ses lettres de noblesse au piétonnier, sorte d'enfant mal-né dans la polémique. De quoi rappeler la comparaison faite avec un "bébé moche" par Ans Persoons (s.pa) en 2016. Désormais adolescent, le piétonnier bruxellois mériterait pourtant qu'on y jette un regard vierge de tout préjugé. L'échevin Fabian Maingain promet une communication positive à l'issue des derniers travaux, afin de casser les dernières barrières psychologiques et inciter les Belges à venir redécouvrir un espace entièrement rénové.

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