Duvel Moortgat n'a pas encore englouti le "paquebot"

©Photo News

Michel Moortgat et Hubert Bonnet ont réuni 68% des parts de la Maison de la Radio Flagey auprès des autres actionnaires privés. Mais les actionnaires publics, la SFPI, la SRIB et la PMV, ont lancé une contre-offre surprise...

L'émotion était vive place Flagey quand il est apparu que "le paquebot", ce bâtiment emblématique de Bruxelles, était sur le point d'être vendu.

Au terme d'une offre auprès des autres actionnaires de la société qui possède les murs et les infrastructures du bâtiment, Michel Moortgat (au nom du groupe Duvel Moortgat) se présente comme le nouveau propriétaire des lieux en duo avec la famille de l'homme d'affaires Hubert Bonnet. Ils se disent tous deux mécènes et vouloir soutenir la culture et le rayonnement de l'ancien bâtiment de la radio.

→ Duvel Moortgat qui possède le Café Belga et le restaurant Le Variétés au rez du bâtiment, a en effet récolté avec Hubert Bonnet 68% des parts de la Maison de la Radio Flagey auprès des autres actionnaires privés. Mais les actionnaires publics, c'est-à-dire la SFPI, la SRIB et la PMV, qui possèdent ensemble 17% des parts, ont lancé une contre-offre surprise à 5 jours de l'échéance de la première offre, à un prix supérieur donc, jusqu'au 14 avril, et sur 100% des parts également.   

L'affaire ne serait donc pas tout à fait pliée pour le brasseur et son allié. D'une part pour des raisons juridiques (l'offre de Moortgat courrait jusqu'au 31 mars et était soumise à la condition d'obtenir 75% des parts, ce qui n'a pas été le cas). Et d'autre part parce que les vendeurs n'étaient pas au courant de l'existence d'une offre alternative...

Pérenniser les activités de l'asbl

Mais en lançant cette contre-offre, les pouvoirs publics veulent-ils vraiment jouer les chevaliers blancs face à un affreux raid sans foi ni loi?

"On verra combien de parts on obtient mais l'idée ici, ce n'est pas du tout de nous lancer dans un bras de fer agressif", tempère l'ancien ministre Open vld Jean-Luc Vanraes, vice président de la SRIB (Société régionale d'investissement bruxelloise). "Je ne prête d'ailleurs aucune mauvaise intention aux offrants. Le but de cette contre-offre dont la SFPI a pris le lead, c'est que les activités de l'asbl Flagey soient pérennisées et que tout puisse continuer à fonctionner en bonne entente".

En clair, il faudrait rassurer l'asbl qui produit l'offre culturelle dans le bâtiment. Elle craint qu'à l'échéance de la convention qui lui permet d'occuper les lieux jusqu'en 2024, les nouveaux propriétaires ne soient tentés d'augmenter le loyer. D'autant que la situation financière de l'asbl, sous la présidence de l'ancien président de l'Institut des Réviseurs d'Entreprises Jean-François Cats, s'est totalement assainie.

Ce dernier a contacté Michel Moortgat à ce sujet. Le patron de Duvel Moortgat s'est voulu rassurant mais a répondu que les délais étaient trop courts pour signer une nouvelle convention plus précise avant la fin de l'offre. Il a promis des discussions "après Pâques" mais l'asbl, elle, n'est pas du tout rassurée.

"Une dizaine de lignes suffiraient pourtant à rassurer tout le monde, avance Jean-Luc Vanraes, qui évoque les montants payés au propriétaire pour mettre les infrastructures à disposition, ou encore les règles d'amortissement du matériel prêté, qui ont forcément une influence directe sur les comptes de l'asbl.

Qui est derrière le "paquebot"?

 

La Maison de la Radio Flagey, une société anonyme, est propriétaire des murs et des infrastructures.

Jusqu'il y a peu, elle était détenue à 83% par une myriade d'actionnaires privés (ils sont une trentaine) et, pour 17%, par les bras d'investissement des pouvoirs publics, à savoir la SFPI, la SRIB et la PMV.

Elle loue ses salles, studios, espaces et bureaux à l'asbl Flagey, qui gère l'offre culturelle en tant que "maison culturelle bruxelloise vouée à la musique et à limage".

On retrouve aussi dans le bâtiment les vitrines de la culture flamande à Bruxelles, Bruzz (anciennement TV brussel, Brussel deze week, FM Brussel) et, au rez-de-chaussée, l'emblématique café Belga et le restaurant Variétés, tous deux propriétés de Duvel Moortgat.

 

Que vaut vraiment Flagey?

A 220 euros la part (sur 86.000 parts au total), l'offre de Michel Moortgat et Hubert Bonnet porte sur 12,21 millions d'euros et valorise la société à 18,92 millions d'euros, alors que l'offre des trois actionnaires publics est proposée un peu au-dessus, à 225 euros la part.

Actionnaire de la première heure avec Hubert Bonnet (Forges de Clabecq) et les hommes d'affaires Piet van Waeyenberge, Manfred Lob ou encore Robert Deville notamment, Michel Moortgat disposait jusqu'ici de 2,33% du capital de la société.

2,33%
Duvel Moortgat disposait jusqu'ici de 2,33% du capital de la SA Flagey.


D'un point de vue historique, la valeur d'acquisition de ce patrimoine exceptionnel au moment de la constitution de la SA en 1998 était de 47 millions d'euros. Sans oublier qu'il s'agit d'un bâtiment classé et qu'à ce titre, les rénovations sont en grande partie subsidiées par les pouvoirs publics.

"Dans le fond, ils se présentent comme mécènes mais est-ce que ce n'est pas aussi et surtout une bonne affaires? Les pouvoirs publics ont mis près de 20 millions dans le projet, sans compter les loyers versés. Durant toutes ces années, eux, ils n'ont pas injecté plus de 500.000 euros".

C'est peut-être là que le bât blesse... "Dans le fond, ils se présentent comme mécènes mais est-ce que ce n'est pas aussi et surtout une bonne affaire pour eux?, s'interroge une des nombreuses sources proches du dossier. Si on compte les 9 millions de subsides, les 8 millions de récupération de TVA et les 600.000 euros de remboursement de créances, on peut dire que les pouvoirs publics ont mis près de 20 millions d'euros dans le projet, sans compter les loyers versés. Durant toutes ces années, eux, ils n'ont pas injecté plus de 500.000 euros".

Dans une interview au journal Le Soir, Michel Moortgat se veut rassurant et explique que si certaines surfaces sont inexploitées (de l'ordre de 10%) et qu'elles peuvent valoriser le projet, ce n'est qu'à la marge. Quant aux investissements à faire (estimés à 3 ou 4 millions d'euros), ils dépendront de la convention à signer avec l'asbl, dit-il en substance. Comme une vague impression qu'on tourne en rond et/ou qu'il nous manque une pièce du puzzle...

Le Café Belga, chef-lieu du "Boboland bruxellois" où l'on sert évidemment de la Vedett, est certainement l'une des plus belles (et des plus rentables) vitrines du brasseur belge. Michel Mortgat aurait tout intérêt à la pérenniser aussi.

 

"Mettons-nous autour de la table!"

Hubert Bonnet, "passionné d'art", collectionneur d'art minimal en particulier, et fondateur du centre d'art contemporain CAB établi à 200 mètres de Flagey, avoue ne pas trop comprendre les réticences de l'asbl et surtout la contre-offre, sans crier gare, de la SFPI. "On s'est pris au jeu de cette magnifique aventure et, honnêtement, tout ce qu'on veut, c'est que cette aventure continue encore ces 20 prochaines années au moins!".

Il vole au secours de Michel Moortgat, "en vacances" aujourd'hui mais qui dans cette histoire s'en prend, il faut le reconnaître, un peu plein les dents.

"Elle ne le sait peut-être pas mais j'ai un respect incommensurable pour l'asbl et ce qu'elle fait, et tout ce que nous voulons, c'est qu'elle puisse continuer! Nous avons besoin d'eux et eux ont besoin de nous, alors mettons-nous autour de la table au plus vite et je suis sûr que nous pourrons très rapidement nous mettre d'accord"
Hubert Bonnet

"Elle ne le sait peut-être pas mais j'ai un respect incommensurable pour l'asbl et ce qu'elle fait, et tout ce que nous voulons, c'est qu'elle puisse continuer! Nous avons besoin d'eux et eux ont besoin de nous, alors mettons-nous autour de la table au plus vite et je suis sûr que nous pourrons très rapidement nous mettre d'accord", lance-t-il, ajoutant: "Nous sommes deux familles responsables, alors trouvons un accord avec les actionnaires publics pour gérer la société en bonne intelligence".

Il a du reste "quelques idées" pour exploiter les espaces inoccupés et précise, lui qui investit principalement dans l'immobilier dans le cadre de sa société familiale, que l'immeuble présente un rendement "dans la moyenne du marché".

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés