interview

Elio Di Rupo: "Les francophones doivent analyser le paysage politique flamand"

Elio Di Rupo prévient, la crise est loin d'être terminée. ©Kristof Vadino

Elio Di Rupo a été Premier ministre et président du PS. Il dirige l'exécutif wallon, qui entamera lundi sa deuxième année de vie. Le Montois en appelle à la mobilisation générale pour réduire l'écart de développement entre Flandre et Wallonie. La Région wallonne ne lèvera pas d'impôts nouveaux pour financer la relance post-Covid, assure-t-il.

Mons, ce vendredi matin. Les cloches du beffroi se font entendre. Dans les rues, l’ambiance est plutôt à l’été indien. On oublierait presque la situation sanitaire s’il n’y avait pas ces  visages masqués qui défilent sur les trottoirs.

Elio Di Rupo nous reçoit chez lui. Avec un petit air de musique jazzy en prime. Le temps de préparer un café et de s’installer, le ministre-président de la Région wallonne rejoint la table de sa salle à manger. "J’ai fait le Covid au début de la crise", glisse-t-il. Mais visiblement, rien de trop impactant. Il reste néanmoins sur ses gardes et prévient, en tant que responsable politique, que la crise sanitaire sera longue. "A vrai dire, on ne sait pas quand ce sera la fin de la crise. Ce virus circule intensément et il continue à contaminer. Nous devons apprendre à vivre avec le virus ."

Cette "nouvelle normalité", comme il l’appelle, impose forcément de nouvelles mesures. Elio Di Rupo plaide cependant pour la proportionnalité. "On ne doit pas fatiguer les gens. Le port du masque, je l’imposerais dans tous les endroits où la distanciation sociale ne peut être respectée, dans les endroits où il y a beaucoup de monde. Comme cela va durer longtemps, on doit réexaminer chacune des décisions et les rendre proportionnées et les plus justes possibles pour ne pas fatiguer les citoyens."

Un emploi supplémentaire par PME

Cette sombre perspective n’est évidemment pas là pour aider une Wallonie qui avait déjà du mal à se redresser économiquement face à une Flandre plus prospère. "Il y a un décalage qui s’est maintenu, c’est vrai, mais depuis 2000, il y a eu une amélioration. La redynamisation complète de la Wallonie ne dépend pas uniquement d’un gouvernement. Le gouvernement actuel fait tous les efforts du monde pour y parvenir, mais cela dépend des acteurs de la société. Les entreprises, les fédérations ont leurs responsabilités, comme les syndicats, les associations, les intellectuels, les universitaires... Ce que nous devons faire, c’est convaincre l’ensemble de ces acteurs que l’on doit tous faire un effort pour qu’il y ait une amélioration générale. Si on prend les PME, il faut en démultiplier le nombre et chaque PME doit pouvoir s’accroître d’une unité en termes d’emplois. Ce serait considérable et nous avons ce type d’objectif mais pour cela, il faut une mobilisation plus générale. Je vois des recteurs, des chercheurs pleins d’entrain et de volonté. C’est de cela que nous avons besoin. Il ne faut pas être défaitiste, ce n’est pas parce que c’est difficile que c’est impossible."

Cette prise de conscience, Elio Di Rupo l’adresse aussi au monde des entreprises. "Je sens qu’il y a une prise de conscience et une volonté d’amélioration quand je discute avec l’UWE. Mais il s’agit d’une fédération, ce n’est pas les chefs d’entreprises eux-mêmes. On a vu des pays ou des régions sortir de leurs difficultés, je pense au Pays Basque, à la Slovaquie. 25 ou 30 ans après, il y a un dynamisme puissant grâce à une prise de conscience collective. C’est vers cela que nous devons aller."

Un désir collectif wallon, qui, à ses yeux, n’existe pas suffisamment dans le monde des entreprises. "Pas assez. Mais voilà on fait le lit avec les draps que l’on a. La volonté de mon gouvernement est celle-là. Il faut rester optimiste."

Une vie à crédit

Lucide même si ses mots sont mesurés et ses réponses prudentes comme à chaque fois, Elio Di Rupo ne minimise pas les difficultés qu’il va falloir affronter et l’impact financier que la Région va devoir encaisser. "La crise nous a déjà coûté deux milliards", chiffre-t-il en pointant les aides dégagées pour soutenir les entreprises et les indépendants.

"On espère qu’on pourra bénéficier de moyens financiers de l’Europe mais cela ne suffira pas. On va devoir vivre à crédit comme le feront la France, l’Espagne ou les Italiens."

"Et il y a encore des secteurs qui n’ont rien reçu. Tous ces moyens dégagés occasionnent un déficit abyssal. On a accumulé de la dette. On espère qu’on pourra bénéficier de moyens financiers de l’Europe mais cela ne suffira pas. On va devoir vivre à crédit comme le feront la France, l’Espagne ou les Italiens." Cette autre "normalité" permettra notamment à la Région de financer son plan de relance Get Up Wallonia. "Cela va coûter cher mais je ne sais pas combien. Mais pour un Etat, pour autant que nous ayons des perspectives de récupérer de l’argent, le monde financier nous prêtera cet argent."

Faut-il malgré tout s’attendre à la levée de nouvelles taxes en Région wallonne comme le font déjà certaines communes sur le précompte immobilier ? "Je suis contre. Je n’ai pas l’intention de taxer davantage. Il y a des niches financières qu’on doit pouvoir activer mais on ne doit pas solliciter nos citoyens." Quid alors d’une taxe sur les plus-values négociée dans le cadre d’un projet d’accord au Fédéral ? Quid d’une éventuelle taxe sur les grosses fortunes tant voulue par la gauche ? Il botte en touche. "Il ne m’appartient pas en tant que ministre-président de traiter ce sujet mais je soutiens les projets de la gauche. Vous n’allez quand même pas pleurer si on taxe les grosses fortunes. Il y a des niches financières à d’autres niveaux mais on les laisse au Fédéral."

"Je n’ai pas l’intention de taxer davantage."

Vu le contexte de toute cette crise, c’est évidemment un anniversaire spécial que son gouvernement fêtera ce lundi avec la prestation de serment des ministres il y a juste un an. Critiqué par une opposition politique qui accuse la tripartite wallonne PS-MR-Ecolo d’avoir manqué de rythme et questionné quant à des dissentions entre partenaires libéraux et écologistes au sein de l’exécutif wallon, Elio Di Rupo contre-attaque en énumérant une série de dossiers réalisés comme "la revalorisation du secteur non marchand pour 260 millions par an, la réforme APE et 65.000 personnes stabilisées dans leur emploi, le plan infrastructure qu’on a fait passer de 1,6 à 2 milliards, le plan de rénovation des logements publics financé à hauteur de 1,2 milliard". Autant d’avancées qui lui font dire qu’entre le PS, le MR et Ecolo, et "malgré les divergences",  "il y a une convergence dans le travail qui se réalise".

Il range également dans la colonne des réussites le plan de relance Get Up Wallonia. On ne manque pourtant pas de lui dire qu’il se fait attendre et que le processus, qui passe par le passage d’un consultant international, des réunions avec des experts et l’avis des citoyens, va vraiment ralentir la mise en place de mesures essentielles pour la relance. Il répond du tac-au-tac : "Est-ce long 6 mois face à ces défis ? Il faut faire ce travail collectif."

"Cette notion stratégique existe dans le domaine militaire. Alors pourquoi pas dans le domaine de la santé?"

Parmi  les points d’attention que son gouvernement entend intégrer dans la relance, Elio Di Rupo pointe la relocalisation de l’activité. "Une relocalisation au niveau européen, c’est le minimum. Il nous manque des secteurs stratégiques dans l’alimentation ou la santé. On les trouve en Chine, aux USA. C’est tout à fait normal qu’on ne soit pas dépendant du bon vouloir de l’extérieur. Cette notion stratégique existe dans le domaine militaire. Alors pourquoi pas dans le domaine de la santé?" Il ne faut évidemment pas se leurrer. Produire en Wallonie coûtera plus cher qu’en Chine. "Mais c’est nous citoyens qui faisons la réalité économique", insiste-t-il.

Legoland? Wait and see

Que pense le ministre-président wallon de l'arrivée éventuelle d'un Legoland sur le site de Caterpillar? "Je ne prends pas position car le gouvernement n’a pas été saisi à ce stade. Il faut laisser le temps aux Carolos d’entrevoir comment ils voient l’occupation de cet espace, le gouvernement ira en appui à des initiatives constructives à ce sujet. C’est un espace bien situé et il y a le symbole de Caterpillar qui est très puissant. Cela compte."

"Le symbole Caterpillar est très puissant, cela compte."

Il ne faudra pas compter sur Elio Di Rupo pour s'étendre sur la situation fédérale. Les négociations de la Vivaldi sont en cours. La prudence dans les déclarations s'impose. Le Montois esquive donc pour en venir à l'avenir du pays. "Une fois le gouvernement formé, on devra entre francophones, entre Wallons, réfléchir au paysage politique du pays, au paysage néerlandophone. Il faut une analyse sereine d'un certain nombre de scénarios pour le futur. C’est un travail pour les formations politiques. La responsabilité commande que cette réflexion démarre." On suppose que l'ex-président du PS fait référence à la possible majorité indépendantiste que pourraient former N-VA et Vlaams Belang en Flandre. Mais il n'en dira mot. Il évoque une réflexion "à tous les niveaux" et une initiative revenant aux partis francophones.

Est-ce à dire que la démocratie belge ne fonctionne plus? "Ne dites jamais cela, réagit-il. Vous préféreriez une dictature? Comme dans d'autres pays, il y a un nombre d’acteurs plus important que jadis pour atteindre des majorités. On n'est pas une exception. Alors bien entendu cela prend du temps, mais la Belgique est un pays formidable."

Vous soutenez Paul Magnette - "oui" coupe-t-il avant la fin de la question - dans sa volonté de devenir Premier ministre? Minute papillon, il recadre. "Jadis, on travaillait sur le programme, on allait ensuite en congrès, puis on répartissait les portefeuilles puis on voyait qui serait ministre ou Premier ministre. Ici c’est un nouveau monde, un monde horizontal, interactif, celui de Facebook, Tik Tok, etc. Avant même qu’on ait une coalition on parle déjà de la fonction de Premier ministre. Si on en parle, il n’est pas anormal que la première famille politique dise "écoutez, excusez-moi mais si quelqu’un est légitime pour la fonction c’est nous". M. Magnette n’a rien dit d’autre."

Di Rupo ne répondra pas aux constats de Bart De Wever sur les transferts Nord/Sud ou les faibles rentrées fiscales wallonnes. Ni aux polémiques suscitées par l'attitude du président du MR Georges-Louis Bouchez. Le sphinx montois entend sagement rester en hauteur.

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