reportage

"Il aura fallu six mois rien que pour nettoyer toute la saleté accumulée à l'Hôtel Frison"

La propriétaire, Nupur Tron, admire le jardin d’hiver, où elle voit des "trishula" se répéter aux murs, symbole du lien existant entre la Belgique et l’Inde, qu’elle veut rapprocher. ©Saskia Vanderstichele

Pendant une semaine, L’Echo vous ouvre les portes de perles architecturales à Bruxelles. Dernier arrêt à l’Hôtel Frison, chef-d’œuvre de l’architecte Victor Horta, et le seul situé en centre-ville. Sous la houlette de sa propriétaire, l’Indienne Nupur Tron, il renaît peu à peu (4/4).

C’est le projet d’une vie", dit celle qui n’avait jamais entendu parler d’Horta avant d’arriver en Belgique, il y a de cela quelques années. Pourtant, aujourd’hui, elle entend consacrer un livre, à paraître en octobre, à ce lieu si emblématique qu’est l’Hôtel Frison, imaginé par le célèbre architecte bruxellois pour le compte de son ami avocat, qui l’avait défendu dans un procès ayant fait date.

Un comble? "Même si les vacances, c’est fini pour moi et que je devrai désormais me limiter toute ma vie à manger des spaghettis ou du riz, ce n’est pas grave", sourit la maîtresse de maison Nupur Tron, qui nous accueille tout sourire. Et pour cause, cette globe-trotteuse indienne est tombée profondément amoureuse de l’importante demeure, sise Rue Lebeau, au Sablon, alors qu’elle cherchait à se reloger après avoir vécu dans un appartement plus modeste à quelques pas de là. "Ça a été le coup de foudre." Elle décide alors de vendre sa maison parisienne pour s’attaquer à une mission de taille: redonner son lustre d’antan à la prestigieuse demeure, deuxième chef-d’œuvre d’Horta et le seul présent en centre-ville, après avoir été conseillée par l’architecte bruxellois Francis Metzger. L’acquisition est réalisée en juillet 2017, pour une somme "significative" – le montant exact est flou.

"Même si les vacances, c’est fini pour moi et que je devrai me limiter à manger des spaghettis ou du riz, ce n’est pas grave."
Nupur Tron
Propriétaire de l’hôtel Frison

Mais, même s’"il faut dix bras pour s’occuper de cette maison", la créatrice de bijoux, ayant vécu aux Etats-Unis puis à Paris, ne recule pas devant le défi. "En Inde, on est habitué à des maisons de ce genre de volume. Ça ne nous semble pas étranger. Pour nous, une maison est quelque chose de vivant, tel un enfant dont on doit s’occuper.

Et c’est tant mieux car "au total, il aura fallu six mois rien que pour tout nettoyer de la saleté qui s’était accumulée à travers les années", confie-t-elle. Mais là, "c’est déjà le jour et la nuit par rapport à avant". Tout comme pour l’emblématique jardin d’hiver, restauré après trois mois d’efforts pour récupérer ses motifs si caractéristiques, ressemblant à un "trishula" (trident attribut de Shiva), effacés par une importante couche de peinture blanche apposée par la Gestapo lors de la Seconde Guerre mondiale – "ce qui fut dommageable, mais aussi salvateur, préservant certains motifs", explique notre guide.

©Saskia Vanderstichele

"Nationalisme subtil"

Ce qui lui fait dire qu’"en fait, la restauration, ça va vite quand on s’y met et qu’on a la bonne équipe". Le problème est plus psychologique. Et sociétal. "Vous avez une telle richesse en Belgique! Je pense que vous auriez besoin d’une sorte de nationalisme subtil. Plutôt que de parler de Wallonie, de Bruxelles et de Flandre, pourquoi ne pas parler d’Art nouveau ou de gastronomie? Il faudrait d’ailleurs faire de l’art nouveau un héritage national de Belgique."

Un effort qui devrait s’accompagner d’un coup de pouce des pouvoirs publics. "Alors, oui, vous pouvez aujourd’hui obtenir des subsides de la part des monuments et sites, mais cela ne peut se faire que si vous préfinancez les travaux. Il manque de réels incitants pour faire avancer les choses." La preuve, "cette maison était à vendre depuis des années, mais personne ne l’aurait achetée sans un peu de folie. Sauvegarder le patrimoine reste quelque chose de complexe en Belgique." Et d’exemplifier, en regardant par la fenêtre: "En face se trouvait précédemment la pharmacie de Paul Hankar, démolie pour y construire un important édifice (occupé 124 ans par Proximus, NDLR), désormais détenu par Immobel. Aujourd’hui, ils veulent l’abattre (l’îlot avant, en tout cas, surplombant la libraire Taschen, NDLR) pour construire des logements. They have to stop really. Car ne pas savoir d’où l’on vient, c’est ne pas savoir où l’on va."

Façade balafrée

©Saskia Vanderstichele

En ce sens, elle entend lancer une campagne de crowdfunding afin de refaire la façade à l’identique. Par respect pour le lieu. Cette dernière avait en effet été balafrée dans les années 50 par une vitrine commerciale plus en lien avec les activités du propriétaire d’alors. "Il faut retrouver l’intégrité d’origine."

Le projet dans son ensemble est titanesque. Car après cette réfection viendront bien d’autres combats – le mobilier (éclectique, avec des signatures d’Horta ou de Serrurier-Bovy, Van de Velde, Thonet,…) a déjà été restauré. C’est pourquoi Nupur Tron entend recourir à des mécènes, qui pourront utiliser les lieux pour des réceptions ou des concerts. Un compte a été ouvert en ce sens à la Fondation Roi Baudouin.

Parmi ses autres projets, la propriétaire aimerait dédier une exposition permanente, au rez-de-chaussée, au commanditaire de l’hôtel: l’avocat Maurice Frison. Personnage méconnu, "il est un ami de longue date de Victor Horta, qu’il fera entrer dans la franc-maçonnerie. C’est comme ça qu’il rencontre et travaillera pour Tassel, Hallet, Autrique, Solvay, etc." À noter que Frison a fait partie de la cour de Léopold II, indique la maîtresse des lieux, "ce qui fait qu’il n’y a dû avoir aucune limite de budget au moment de la construction. Seuls les meilleurs matériaux ont été employés."

Enfin, avec sa fondation Frison-Horta, elle souhaiterait "créer un pont culturel et artistique entre la Belgique – et, a fortiori, l’Europe et l’Inde".


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