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Ixelles met l'écologie urbaine à l'épreuve

La mise à sens unique du pont Fraiteur met tout un quartier en ébullition. ©saskia vanderstichele

Voilà trois ans que Christos Doulkeridis s'est emparé du mayorat d'Ixelles, commune aussi passionnante que complexe. Après l'épreuve covid, Ecolo est sur le gril local.

Au début de ce siècle, le mouvement libéral qui avait conduit la destinée de la commune d'Ixelles depuis la naissance de la Belgique a perdu son leadership local. Ce fut une petite révolution qui, à l'époque, avait fait rentrer Ecolo dans la majorité.

Les lames de fond démographiques et sociologiques d'une population en perpétuel mouvement ont fini par installer l'écologie politique dans cette partie du sud de la capitale. Et fin 2018, à la faveur de ce que d'aucuns ont appelé une vague verte, à une majorité PS/MR, succédait une nouvelle alliance avec les socialistes, mais dominée cette fois par Ecolo/Groen.

Après son collègue de Watermael-Boitsfort Olivier Deleuze, l'ex-ministre régional Christos Doulkeridis devenait bourgmestre. Mais contrairement à sa voisine plus résidentielle et champêtre, Ixelles concentre nombre de problématiques urbaines qui ne se règlent pas à coup de potagers collectifs.

Un test grandeur nature

Cette législature communale est donc un test grandeur nature pour la branche bruxelloise d'Ecolo. Après trois ans au pouvoir, sa gouvernance est à l'épreuve de réalités de terrain souvent complexes. On ne s'attardera pas ici sur la gestion de la crise covid qui a mobilisé les énergies ces derniers mois, pour aborder quelques thèmes chers aux écologistes: la mobilité, la gestion de l'espace public au sens large et la participation citoyenne.

"Il faut maintenant faire des tours supplémentaires pour aller d’un point A à un point B, une aberration."
Alain Gagnaire
Association des commerçants du Haut de la ville

Commençons dans le haut de la Ville, le long de l'avenue de la Toison d'or, entre la Porte de Namur et la place Louise. Derrière cette frontière avec l'hypercentre de la capitale, s'étale un quartier aux rues étroites dont la circulation automobile a été profondément chamboulée.

"Il faut maintenant faire des tours supplémentaires pour aller d’un point A à un point B, une aberration", fustige Alain Gagnaire, porte-parole d'une association de commerçants. "La commune se targue d'avoir diminué le trafic automobile de 30%, mais je ne suis pas sûr qu'il en soit de même avec l'empreinte carbone." Et c'est la connectivité de ce quartier dense avec ses voisins etterbeekois et saint-gillois qui en est affectée.

Remontant de la petite ceinture en direction de la maison communale, la chaussée d'Ixelles fait l'objet d'une innovation régionale: une sorte de piétonnier partiel n'autorisant que mobilité douce et transport en commun la journée pour s'ouvrir à la voiture en soirée.

Un sentiment de radicalisme anti-voiture

Ecolo avait promis en son temps d'en faire un piétonnier, mais ce projet semble mis au frigo. Ce qui ne gêne en rien l'opposition qui globalement, constate que le modèle actuel fonctionne plutôt bien. "Je plaide pour le statu quo", dit d'ailleurs Gautier Calomne, pour le MR/Open Vld. Quant au système de caméras qui permet à la commune de verbaliser un automobiliste souvent piégé par un dédale de sens uniques, il rapporte des millions à la commune, mais donne le sentiment d'un radicalisme anti-voiture vexatoire.

Ce sentiment est renforcé par les mesures prises dans un autre quartier, celui du cimetière d'Ixelles et de l'ULB. Le pont Fraiteur a été mis en sens unique par la Région bruxelloise empêchant l'entrée des voitures venant de Delta et de la E411. La commune soutient cette politique pendant que nombre de places de parking sont supprimées dans le quartier où la place laissée à la voiture se réduit.

"Je suis zen, je peux changer d’avis si on me présente des arguments convaincants."
Christos Doulkeridis
Bourgmestre d'Ixelles

L'objectif communal est de faciliter le passage des transports publics, mais la colère monte chez les commerçants et les habitants. Une pétition est lancée, "elle est signée par des sympathisants de la majorité", pointe Gautier Calomne. Geoffroy Kensier, pour l’opposition Objectif XL/cdH, ajoute que "le pont a été élargi permettant dorénavant à deux bus de se croiser, deux passerelles ont été ajoutées pour permettre aux usagers faibles d’être protégés de la circulation et de plus, il existe des bandes réservées au bus en amont et en aval du pont". D'autres options semblent donc avoir été ignorées, estime-t-il alors que l'accès des habitants à leur propre quartier est réduit, encombrant d'autres communes, Boitsfort et Auderghem en l'occurrence.

Une concertation libérée ou muselée?

Par idéologie pure? Le bourgmestre Christos Doulkeridis plaide la cohérence de la Région qui entend concentrer la navette entrante et sortante sur les grands axes pour soulager les quartiers résidentiels. "Le statu quo est exclu, mais il y aura une évaluation sur base de toutes les remarques. Je suis zen, je peux changer d’avis si on me présente des arguments convaincants", affirme-t-il. "Il faut un peu de patience, après tout changement, un peu de temps est nécessaire pour trouver l'équilibre", ajoute le mayeur.

La contestation grandissante dans le quartier interroge la politique d'association des citoyens à la décision qui est aussi un fer de lance écologiste. Alors que s'amorcent des débats passionnés sur la mobilité autour de la place Flagey et sur la rénovation de la place du Châtelain, nœud festif particulièrement prisé, les autorités communales se targuent d'avoir renversé la table dans ce domaine.

"Sous prétexte de professionnaliser la concertation, ils ont désigné des responsables thématiques qui leur sont proches."
Anne-Rosine Delbart
DéFi

"Avant, il y avait quelques rencontres, le collège était sur une estrade et c'étaient toujours les mêmes qui parlaient", explique le bourgmestre. "Nous sommes passés à une approche thématique par petits groupes où l'on n’entend pas uniquement les plus forts en gueule."

Mais ce dispositif "musèle la parole", déplore Anne Rosine Delbart (DéFi). "Sous prétexte de professionnaliser la concertation, ils ont désigné des responsables thématiques qui leur sont proches. Pour moi, c’est une fausse ouverture au citoyen, car ces personnes orientent les discussions pour éviter les clashes." Doulkeridis, lui, conteste.

La sécurité des femmes

L'opposition libérale constate également le manque de réactivité de la commune en matière de sécurité. À côté des cambriolages, le problème du trafic de drogue, particulièrement sensible dans le quartier de la Porte de Namur, ne semble pas souffrir de la nouvelle majorité. Que du contraire, les dealers de cannabis se cachent à peine et il n'est plus rare, dans certains recoins, de tomber sur des seringues usagées. "Un dealer arrêté est remplacé le lendemain", admet Christos Doulkeridis qui plaide une approche nationale et sans hypocrisie du phénomène.

Alors qu'éclate une grave affaire de viol présumé dans deux bars du Cimetière d'Ixelles, la question de la place des femmes dans l'espace public devrait s'imposer dans l'agenda politique. Ce serait souhaitable au vu des témoignages recueillis par L'Écho, par exemple, dans le quartier Flagey où certaines femmes doivent renoncer au trajet le plus direct pour rentrer chez elles sous peine d'insultes, parfois de crachats et de violence physique.

Christos Doulkeridis annonce vouloir "financer une association chargée de réaliser un diagnostic fait par les femmes sur les difficultés qu’elles rencontrent quand elles sortent, dans l’espace public comme dans les établissements".

Poursuivie, l'une d'elles raconte avoir un jour dû se réfugier dans un commerce pour échapper à un agresseur. Cet enfer quotidien est dans le viseur de la zone de police locale, mais avec des résultats qui laissent songeurs. Des brigades en civil patrouillent pour prendre les auteurs en flagrant délit et, selon les cas, les sensibiliser ou les verbaliser. Depuis mars, trois PV pour ce type de faits ont été dressés dont un seulement est le fruit de l'une de ces patrouilles spécifiques. "On est loin d’une politique répressive qui peut prétendre avoir un effet sur les comportements", concède le porte-parole de la zone, occupée à l'évaluation de ce dispositif.

"Cette politique n'est pas satisfaisante, mais le problème n'est pas simple", commente Christos Doulkeridis dont le parti est en pointe sur la question de l'égalité entre les genres. Outre une prochaine campagne de sensibilisation par affichage, il annonce vouloir "financer une association chargée de réaliser un diagnostic fait par les femmes sur les difficultés qu’elles rencontrent quand elles sortent, dans l’espace public comme dans les établissements". Il entend confronter ce diagnostic au secteur horeca et culturel pour produire des propositions concrètes.

Quelle qualité de vie?

Sentiment d'insécurité accru et malpropreté, l'opposition libérale déplore une baisse de la qualité de vie dans une commune qui demeure une des plus chères de Bruxelles. La hausse de la fiscalité communale sur l'immobilier, la lutte effrénée des autorités contre des nouvelles formes de location, comme le coliving, n'encouragent pas l'installation de jeunes habitants et des classes moyennes.

Par contre, la commune se montre très volontariste pour améliorer la qualité de l'alimentation dans les écoles et prépare un large plan de végétalisation de son territoire. Celui-ci compte peu de parcs et reste marqué, à Flagey surtout, par la politique de rénovation très minérale de la Région. Rendez-vous en 2024.

Série | Villes et communes à mi-mandat

Le 14 octobre 2018 avaient lieu les élections communales. C'est le niveau de pouvoir le plus proche du citoyen, celui qui influence très concrètement la vie quotidienne des Belges.

Trois ans plus tard, alors que la législature est à mi-mandat (le prochain scrutin aura lieu le 13 octobre 2024), L'Echo a décidé de dresser le bilan de l'action politique dans quatre villes ou communes emblématiques:

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