interview

"J'aurais dû quitter le Samusocial quand je suis devenu bourgmestre"

©Saskia Vanderstichele

Yvan Mayeur parle. L'ex-bourgmestre de Bruxelles sort de son silence à l'occasion de la sortie de son livre "Yvan Mayeur, Citoyen de Bruxelles".

On aurait pu écrire "pour solde de tout compte", mais – en vérité – les comptes ne sont pas soldés. Loin de là. On aurait pu écrire qu’il revenait apaisé, rasséréné, mais – en vérité – sous le couvercle, l’eau est en ébullition. Ces jours-ci, Yvan Mayeur, l’ex-bourgmestre de Bruxelles, sort un livre ("Yvan Mayeur, Citoyen de Bruxelles") et on l’a rencontré ce mardi matin. Et il dit ceci en guise de préambule: "Je ne me pose pas en victime, je ne me plains pas. Je veux me défendre. Défendre mon honneur."

Ce qui vous a tué, c’est cette rhétorique: "Mayeur a piqué l’argent des pauvres". Vous avez tapé dans la caisse des pauvres?
Mais ça c’est l’hypocrisie coupable de ceux qui estiment que la misère, ça ne va pas, que la pauvreté, ça ne va pas, que ce sont des nuisances, que ça ne devrait pas exister dans notre société qui est riche, et que ceux qui s’en occupent devraient le faire bénévolement et par pure générosité. Allez, il faut arrêter avec cette attitude-là. Ma morale à moi, c’est la morale de l’engagement professionnel par rapport à une matière humaine terrible. Des milliers de gens qui essayent de survivre en rue. J’estime que ça mérite mieux que de la culpabilité, ça mérite mieux qu’un engagement bénévole.

Mais les gens estiment que vous auriez dû aider les gens bénévolement étant donné que vous aviez déjà d’autres mandats…
Je ne suis pas d’accord avec ça. Apporter une réponse structurée à l’extrême-pauvreté, encadrer des sans-abris, c’est un choix professionnel que nous avons fait parce que nous sommes des professionnels de l’action sociale. Ce qui me sidère, c’est que si j’avais été gérant d’un fonds de pension, dans le domaine économique, personne n’aurait rien eu à redire. Faire du social de manière professionnelle, cela a un coût. C’est pour cela qu’à un moment donné, la question d’une rémunération s’est posée. 

Mais vous avez touché combien pour ce travail au Samusocial?
Quand le travail est devenu plus important, on s’est dit que ça n’allait plus. Et j’ai refusé d’être salarié du Samusocial. Parce qu’objectivement j’exerçais ailleurs, alors il a été convenu d’une forme d’indemnisation.

"Rudi Vervoort m’a tué politiquement. On a vraiment voulu descendre un homme."
Yvan Mayeur
Ex-bourgmestre de Bruxelles

Combien avez-vous touché du Samusocial?
Sur toute la durée du mon travail au Samusocial, j’ai touché 100.000 euros brut. Sur 20 ans, 100.000 euros. Ça fait 5.000 euros par an. Brut. De quoi parle-t-on? Et ce n’est ni de l’argent public ni des dons, j’ai été très clair. C’est le budget propre du Samusocial. L’argent des dons va aux sans-abris. Le slogan de dire: "Mayeur a pris l’argent des pauvres", c’est du populisme. Mais quand on veut des professionnels à la tête d’une structure, on les paie: que ce soit aux mutuelles ou aux syndicats ou dans un théâtre ou un journal, on est payé.

Mais vous étiez déjà bourgmestre ou président du Samusocial et vous étiez déjà payé pour ce job… Fallait-il aller chercher davantage d’argent au samusocial?
Cette question-là pour moi est légitime. Mais elle se pose alors pour l’ensemble de la classe politique. Comment peut-on admettre que quelqu’un soit à la fois député, bourgmestre et avocat?

On est en train de réglementer cela…
Non, pas cela. Mais on a des échevins qui sont payés pour participer à d’autres structures, on a des gens à la tête de CPAS qui sont aussi à la tête d’institutions financières – ce qui est illégal. On a des présidents de société de logements sociaux qui pourraient faire une chose et les gens du Samusocial pas? Je vois des règles régionales de 2012, je vois des gens qui les contournent et je voudrais bien que chacun se responsabilise par rapport à ce qui m’est reproché et qui est non fondé. 

Reconnaissez-vous quand même avoir concentré trop de pouvoir entre vos mains entre le maïorat, la présidence de Vivaqua et le Samusocial?
Oui. C’était une erreur: j’aurais dû quitter le Samusocial quand je suis devenu bourgmestre. J’ai annoncé que je voulais quitter, mais personne n’a voulu prendre ma place à la tête du Samusocial. Tout le monde m’a dit: c’est beaucoup trop de travail. Ils ont mis un an et demi à convaincre le docteur Michel Degueldre de prendre la présidence. Mais c’est difficile de trouver des gens qui veulent s’engager dans cette voie.

Est-ce que protéger Pascale Peraïta n’a pas été votre tort?
Je pense que j’ai été naïf par rapport à mes adversaires. J’ai pensé qu’en donnant des gages clairs sur ma volonté de rester à la Ville de Bruxelles et de ne prétendre à aucune autre fonction, cela suffirait. Je n’ai pas noté que l’ambition de pouvoir de certains était aussi importante et que dans ce paysage-là, je gênais.

Vous dites: "naïf", mais beaucoup ont vu "arrogant"…
Arrogant? Mais c’est tout ce nouveau langage qui consiste à disqualifier et à rabaisser les autres. Arrogant, c’est cela. Arrogant, c’est être méprisant or je n’ai jamais méprisé personne de toute ma vie. Ce n’est pas ma personnalité. Après, j’ai toujours défendu mes convictions avec énergie…

Mais vous pouvez quand même être cassant.
Allez, je serais le seul politicien à être cassant? C’est une blague? Quand on se bat pour ses convictions et quand on connaît ses dossiers, on est cassant? J’admets que quand quelqu’un dit une connerie, je ne laisse pas passer et je tacle. C’est ma personnalité. Mais il y a quantité de gens comme cela. Ce n’est pas ça la question.

C’est un peu la question quand même dans la mesure où quand vous avez été attaqué, vous vous êtes retrouvé seul sans personne pour vous défendre…
Faux: j’ai reçu énormément de messages de soutien…

Peut-être, mais vis-à-vis de l’opinion publique, ça ne pèse rien.
Dans le contexte d’un lynchage, personne ne pouvait intervenir pour me soutenir… 

Vous dites qu’il y a eu une déferlante lyncheuse politico-médiatique contre vous.
Oui, c’est une roue, une lessiveuse. On ne sait pas en sortir, c’est impossible. Avec les médias audiovisuels et digitaux, pour un homme seul, c’est impossible de s’en sortir. C’est impossible de se défendre. Tous les jours, il y a des infos fausses, des inventions dans la presse. C’est impossible d’y répondre.

Mais si, on peut y répondre!
C’est tous les jours. Si je fais cela, je deviens fou. Littéralement. Parce qu’il reste dans cette nasse, on est pris dans une nasse. Si on veut survivre, il faut faire autrement. J’ai donc fait autrement.

Vous êtes parti?
Le lendemain de la ma démission, je suis parti en montagne quelques jours, coupé de tout. C’est la seule option pour survivre. Mais bon, on a écrit que j’étais dans mon chalet à la montagne. Or je n’ai pas de chalet à Chamonix, je n’ai pas les moyens de m’offrir cela. C’est incroyable et c’était en "Une" d’un soi-disant journal. Tout ceci est faux! C’est du matraquage. C’est la volonté délibérée de tuer un homme. On a voulu descendre un homme. Soit je joue à cela en répondant et je meurs. Soit je fais autre chose et c’est ce que j’ai choisi.

Mais ça signifie votre mort politique tout de même…
Non, ma mort politique, c’est le ministre-président qui a décidé que je devais démissionner.

"Apporter une réponse structurée au problème des sans-abris à Bruxelles, ce n’est pas du bénévolat ou de la générosité mais un vrai engagement professionnel."
Yvan Mayeur
Ex-bourgmestre de Bruxelles

Rudi Vervoort, c’est le seul à qui vous en voulez…
C’est lui qui a décidé de me tuer politiquement.

Il y avait une inimitié personnelle ou politique entre vous?
Pas du tout. Au contraire: je me sentais en phase avec lui, j’essayais de le soutenir dans les limites de mes compétences.

A-t-il voulu reprendre la main sur la Ville de Bruxelles?
Le conflit entre la Région et la Ville de Bruxelles est vieux et compliqué. La Région est limitée dans ses moyens, son territoire et ses compétences, et est handicapée par cette parité entre francophones et Flamands. Les communes et la Ville ont toutes les compétences, la Région n’a que des miettes. Dans ce contexte, la relation avec la Ville de Bruxelles qui a des outils énormes en main crée des jalousies. Le pôle d’attractivité international, c’est la Ville, pas la Région. Tout cela est entre les mains du bourgmestre de la Ville de Bruxelles. Il est puissant. Et ces jalousies ont atteint un paroxysme avec Rudi Vervoort. 

Rudi Vervoort s’est affranchi de Laurette Onkelinx et vous étiez son passage…?
La question à poser, c’est: pourquoi les premiers de cordée des partis – de Laurette Onkelinx à Didier Reynders, Joëlle Milquet ou Olivier Maingain ne sont pas engagés à la Région bruxelloise. Pourquoi? Ils sont censés être les numéros 1 des partis… C’est la vraie question.

Et quelle est la réponse?
La Région a un habit difficile à porter et à moins d’avoir une vision comme Charles Picqué a pu en avoir une à un moment, c’est difficile. Si la mobilité est bloquée depuis 20 ans à Bruxelles, il serait peut-être temps de se poser quelques questions. On ne peut pas se moquer de la légitimité démocratique, quelqu’un qui est ministre avec 400 voix de préférence, à qui doit-il rendre des comptes? À tous les Bruxellois? Mais ce sont des prostituées dont il se fout… 

La politique pour vous, c’est fini?
Oui.

Jamais de retour en politique?
(Il réfléchit). Je ne souhaite plus me présenter à des élections. Je rêvais de me présenter en octobre 2018, j’en suis privé. Je suis socialiste, je ne vais pas m’associer à un autre parti. La politique dans ce sens-là, c’est fini. En revanche, je veux continuer à servir en matière sociale les citoyens, en vision de la ville, urbaine. C’est la continuité dans un domaine plus managérial de ce que j’ai fait durant toute ma vie.

Justement, vous faites quoi, aujourd’hui? Vous travaillez?
Comparativement aux 14 heures par jour que je faisais il y a un an, je n’ai pas le sentiment de travailler. Je travaille sur quelques missions, heureusement. Mais ça ne représente pas ce que j’avais avant en termes de charge.

La Ville de Bruxelles sans Yvan Mayeur, elle a quel avenir?
Mon successeur continue dans la même veine et c’est très bien. Je ne me mêle pas de ce qu’il fait, mais on est dans la même ligne. La question qui se pose ensuite, c’est que va-t-on faire dans la relation à la Région? Je plaide pour avoir des communes plus grandes et plus fortes. Il y a aujourd’hui quatre communes qui font plus de 100.000 habitants: Bruxelles, Molenbeek, Schaerbeek et Anderlecht, il faut reconnaître ce poids et les moyens que ça signifie. 

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