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reportage

L'espoir des anti-Erdogan de Bruxelles

©Kristof Vadino

Ce dimanche, le projet présidentiel de Recep Tayyip Erdogan mène les Turcs aux urnes. Le conservateur jouit d’une belle popularité dans la communauté turque de Belgique. Mais défendre d’autres convictions politiques n’est pas toujours évident.

"Mon problème pour le moment, c’est ça! Et ce n’est pas Erdogan qui va le régler…" Akin (prénom d’emprunt) vient de sortir du café où il a ses habitudes, dans la rue Josaphat à Schaerbeek. Sa colère, vite rejointe par celle d’autres personnalités du quartier, est dirigée contre le nouvel aménagement de la rue. "Il n’y a plus une seule place de parking, les commerces ferment les uns après les autres." Akin a visiblement voté pour Recep Tayyip Erdogan. Cinq jours durant, des bureaux de vote ont attendu au Heysel les électeurs turcs de Bruxelles et de Wallonie souhaitant participer aux scrutins présidentiel et législatif de dimanche. "Oui on va renforcer le pouvoir du Président, et alors?, dit Akin sans douter de la victoire du leader en place depuis 16 ans. C’est déjà le cas en France et en Allemagne, où est le problème? En Turquie, on peut boire de l’alcool en public pendant le ramadan sans que cela pose problème, allez faire ça au Maroc ou en Tunisie! Les gens font leurs business là-bas, sans être assommés par les impôts comme ici. Le pays va mieux depuis qu’Erdogan est là, ça se voit. Mais nous, nous vivons en Belgique alors vous savez, ce qui nous intéresse surtout c’est ce qui se passe ici."

©Kristof Vadino

Il n’empêche que l’importante population turque de Belgique et ses 70.000 électeurs potentiels – seule la moitié se déplacerait pour voter – est loin d’être oubliée pour cette campagne électorale. Chaque Turc de Belgique à reçu un courrier personnel l’invitant à participer au scrutin, ainsi que des documents de propagande, principalement envoyés par l’AKP, le parti du président Erdogan. Dans le quartier schaerbeekois de la chaussée de Haecht et de l’avenue Rogier, parfois appelé "Petite Anatolie", la distribution de tracts turcophones s’est déroulée sans trop de heurts. Cette campagne fut moins visible que la dernière fois où l’affichage pro-Erdogan avait, entre autres tensions, suscité l’indignation de certains habitants.

Pour le coup, la campagne 2018 a été plus courte et plus calme, ce qui n’a pas empêché une vaste opération d’affichage et de placardage d’autocollants à peu près partout, y compris sur le mobilier urbain et les panneaux de signalisation. "ça a duré plusieurs nuits, confirme, excédé, le cabinet du bourgmestre de Schaerbeek, Bernard Clerfayt (DéFI). Nos services ont dû intervenir pour nettoyer tout cela mais sans prendre qui que ce soit en flagrant délit. Ces affiches ne mentionnaient en outre aucun éditeur responsable, ce qui rend les poursuites compliquées." Cette propagande sauvage – certains autocollants sont encore visibles – invite surtout à voter Erdogan mais L’Echo s’est d’abord rendu dans le quartier pour trouver des anti-Erdogan et connaître leur vécu de ce tournant annoncé de la politique turque.

Mal vus

Les anti-Erdogan? "Ils sont mal vus, ici 90% des gens sont pour Erdogan", nous lâche d’emblée un ancien du quartier attablé dans un établissement de la chaussée de Haecht. Il est arrivé de Turquie au début des années 1960, à l’âge de deux ans. Il assure qu’il s’en fiche de tout cela mais lance tout de même le moulin à parole: "Je vais vous dire, tout cela c’est des couillonnades. Les jeunes ici votent Erdogan, ils ne savent même pas pourquoi. Et il y a énormément de gens qui ne votent pas. Pour moi, on ne devrait pas permettre ces campagnes électorales en Belgique ou ailleurs en Europe, c’est n’importe quoi. Moi j’habite en Belgique, ce qui m’intéresse surtout c’est la politique belge. Tout cela c’est la faute de l’Europe qui n’a pas été juste avec la Turquie (l’homme fait référence au processus d’adhésion de son pays d’origine à l’Union européenne, NDLR), il ne faut pas s’étonner de la tournure que prend le pays. Atatürk nous avait laissé deux piliers: l’armée d’un côté et la religion de l’autre qui ne devait pas se mêler de politique. Tout cela, c’est fini… Et où en est-on? Les gens passent leur temps à discuter et à se disputer."

"Ils savent exactement qui nous sommes."


"La télévision nationale turque est devenue un organe de propagande du pouvoir en place", ajoute Mushin Poyraz, informaticien bruxellois, joint par téléphone. Il est républicain kémaliste mais pas militant actif. "Les pro-Erdogan nous connaissent en tant que famille, nous sommes là depuis longtemps et ils savent exactement qui nous sommes. Ils savent donc qu’ils ne nous convaincront pas. L’enjeu pour eux, ce sont les indécis qui sont très peu informés et à qui on ne cesse de présenter des bilans positifs de la politique menée par Erdogan", poursuit-il. L’influence du Président et de l’AKP ne se limite pas aux médias diffusés dans les foyers belges, selon lui. "La mobilisation de l’électorat belge a toujours existé. Edorgan est arrivé au pouvoir en jouant sur la fibre nationaliste et islamiste, mais également en récoltant des fonds chez les commerçants à qui il a promis des facilités au niveau administratif et douanier. En Belgique, certains se sont enrichis grâce à cela. À l’inverse, dès qu’on sait que vous n’êtes pas pro-AKP, on vous bloque. Cela devient grave, ce n’est pas très sain. Et on commence à faire pareil. Moi par exemple je n’ai pas envie de dépenser mon argent chez un commerçant qui finance un parti que je ne soutiens pas. Les gens commencent à ne plus vouloir aller chez tel ou tel épicier. Au niveau des petits commerces, un clivage est apparu, et aujourd’hui ceux qui sont pour Erdogan commencent à se diviser. Ce phénomène a commencé en Turquie." Les militants AKP parfois agressifs

Propagande, intérêts particuliers et matraquage médiatique participent parfois au climat tendu qui anime le quartier. "L’AKP peut se montrer très agressif lors des distributions de tracts, poursuit Muhsin Poyraz. Ma nièce par exemple, a un jour refusé un tract, elle s’est fait traiter de güleniste et de terroriste. Ce sont des choses qu’on constatait déjà en Turquie où les journalistes qui y vont un peu trop fort avec le pouvoir sont arrêtés et traités de terroristes. Ils restent en prison parfois longtemps sans procès."

Et le Bruxellois de manifester son espoir. "Ce sont les premières élections où Erdogan a peur. Il y a des sondages sur le niveau des intentions de vote qui ne sont pas publiés, des bureaux d’enquêtes sont fermés. C’est assez bizarre comme situation, les enquêtes faites par l’opposition disent qu’Erdogan ne sera plus président. En Turquie, les gens qui ont participé à l’ascension de l’AKP se sont enrichis en raflant les marchés publics mais maintenant ils ont peur de devenir pauvres du jour au lendemain. Une partie de la population a peur de ne plus avoir une justice équitable. Ils voient des gens qu’ils connaissent, qui vivent comme eux, se faire arrêter sans savoir pourquoi. Ils commencent à se dire que cela peut leur arriver aussi." Naturellement les affres du régime turc se ressentent moins en Belgique. "Les gens ont la double nationalité, les arrêter ferait au régime une très mauvaise publicité", affirme-t-il. Reste que l’affichage pro-Erdogan semble moins présent en cette fin de campagne que pour les scrutins précédents, notamment sur les vitrines des commerçants. Pour Mushin Poyraz, il semble que les doutes qui traversent la société turque percolent en Belgique et ailleurs en Europe.

©Kristof Vadino

Recep Tayyip Erdogan a annoncé cette semaine qu’il ouvrait la porte à une coalition si cela s’avérait nécessaire, ce qui alimente les conversations passionnées des cafés de la chaussée de Haecht sur les ambitions de l’opposant le plus sérieux du Président turc: le CHP emmené par le candidat Muharrem Ince. Le parti socio-démocrate, comme d’autres formations politiques turques, dispose d’un local dans le quartier, sur l’avenue Rogier précisément. Dans l’entrée donnant sur une petite cuisine, d’énormes portraits de Mustafa Kemal Atatürk accueillent les visiteurs à qui la porte est toujours ouverte. Tracts et folders jonchent un petit présentoir désordonné. Et à l’arrière du rez-de-chaussée, une vaste salle meublée d’une dizaine de tables rondes et de chaises s’étalant devant une petite estrade. Le rouge, le bleu et le blanc dominent. Le temps semble s’y être arrêté depuis un ultime débat politique.

Á l’entrée, nous trouvons Ismet Yilmaz, cofondateur de la branche belge du parti de gauche fondé en 2013 et qui revendique un millier de membres. Il n’y a que lui dans le local. Il est assis à une table, pendu à son GSM. Sa conversation terminée, il nous reçoit avec chaleur. Lui aussi a fait campagne et assure avoir reçu bon accueil. "En dehors de petits incidents assez normaux finalement, la campagne s’est bien passée", dit-il acceptant sans difficulté l’interview. "On va gagner, c’est certain", poursuit-il dans un néerlandais mélangeant accents turc et limbourgeois. "Fascism moet weg", lâchera plusieurs fois Ismet Yilmaz, persuadé qu’une coalition anti-Erdogan peut surgir des urnes dimanche. Comme pour d’autres opposants, les divisions intervenues parmi les soutiens passés du Président sortant sont de bon augure. "L’enjeu de cette élection, c’est la nature même du régime, analyse-t-il. La question c’est dictature ou pas. Si nous perdons, la Turquie deviendra comme l’Allemagne nazie." Le militant, qui assure avoir été "révolutionnaire", estime qu’une des priorités future sera de "reconstruire un système séculier en Turquie". "Avant, il y avait une séparation claire de la religion et de l’État, ce n’était pas toujours bien, mais c’était bien mieux qu’aujourd’hui."

"L’enjeu de cette élection, c’est la nature du régime, dictature ou pas dictature."


Les leaders turcs du CHP n’ont pas fait le déplacement en Belgique pour cet épisode électoral, admet Ismet Yilmaz qui ne s’attend pas à un résultat extraordinaire à Bruxelles, compte tenu du large soutien dont bénéfice le président Erdogan et son conservatisme religieux dans le quartier. Cette situation s’explique notamment par l’origine "campagnarde" de l’immigration turque de Belgique, ajoute-t-il. "Ici les populations se sont un peu ghettoïsées. En Allemagne, par exemple, la situation est différente. L’origine des populations est plus variée. Il y a plus de gens qui viennent des villes et dont l’esprit est plus ouvert."

Le dialogue persiste

"L’éducation joue beaucoup, on ne peut pas trop en vouloir aux gens, parfois je me demande pourquoi Erdogan ne fait pas 99% des voix, témoigne un kémaliste au sujet de ses relations avec les électeurs d’Erdogan. Dans le quartier, il y a les cafés, c’est un peu comme dans les Marolles. On ne fréquente pas tellement ces cafés, on passe devant, des gens dehors qui nous connaissent nous disent bonjour, on accepte un thé. On les retrouve dans des réunions familiales et on peut donc avoir des contacts…"

"On est kémalistes car c’est ce qui, au départ, a sauvé la Turquie du K.O. et apporté une justice et plus d’équité, précise Mushin Poyraz. Mais le dialogue ne se perd pas car nous ne sommes jamais injurieux, les familles savent qui on est. Cela vient de nos parents, ils ont toujours tenu à ce qu’on respecte les autres. Nous avons des rapports cordiaux, on constate que les enfants d’ouvriers posent des questions, demandent à voir autre chose…"

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