Le grand nettoyage de la rue des Bouchers

La Petite Maison, enseigne de la rue des Bouchers qui a fermé récemment. ©Milan Berckmans

Après plusieurs décennies de pratiques douteuses et de corruption présumée dans le quartier de l’" îlot sacré ", les pouvoirs publics ont décidé d’agir au cœur de la ville de Bruxelles pour redonner vie à ce patrimoine. Une partie des commerçants observe, désabusé, cette lente mue.

En ce mois d’août, quelques garçons de salle battent le pavé timidement sous la pluie. "Moi j’appelle pas ça du racolage. Je dirai plutôt qu’on accueille les gens. Il faut bien qu’ils comprennent ce qui est écrit sur le menu ! " explique le serveur posté devant le restaurant "Le Marin". Hésitant, il prend son temps pour rassembler ses idées et dresser un constat amer : "Il n’y a plus personne. En deux ans, la fréquentation a complètement chuté. Avec les attentats, le piétonnier et puis l’interdiction des terrasses, c’est toute la ville de Bruxelles qui a mauvaise réputation ". L’arrêté pris par Yvan Mayeur en 2016 pour interdire les terrasses faisait suite à l’avis rendu par les pompiers au lendemain de l’incendie dans l’îlot sacré. Et il divise. 

La rue des Bouchers. ©Milan Berckmans

Un manque à gagner relatif pour les uns

"Ca fait vingt ans qu’on le demande!" raconte Rudy Vanlancker, patron du restaurant "Chez Léon". "C’est une zone de non-droit ici. Vous avez trois quarts des restaurants qui sont honnêtes, et puis vous avez ceux qui ne jouent pas le jeu, qui ne déclarent pas un seul de leurs employés et qui ne respectent pas les normes d’hygiènes. Et comme ils sont à des endroits stratégiques de la rue, ça nous touche aussi. 

Pour montrer l’impact de l’interdiction, Rudy Vanlancker donne quelques chiffres rapidement: " Les terrasses, ça représentait 50% du chiffre d’affaire, maintenant on est à 18% seulement. C’est un manque à gagner de 5000 euros par jour". Malgré tout, cette enseigne de 125 ans est encore loin de la faillite : avec une centaine d'employé, une fréquentation touristique très importante liée aux contrats avec les tour opérateurs et près de 2000 couverts les jours d'affluence, le restaurateur peut garder le sourire et l'air décontracté qu'il affiche malgré la morosité ambiante. 

"Pour nous, ce n'est pas significatif. On utilisait à peine les terrasses. Mais c'est le charme de la rue qui est touché : C'est devenu une rue triste, sinistrée"
Monsieur L.
Gérant d'un restaurant rue des bouchers

Un peu plus loin, le gérant d'un autre enseigne importante nuance : "Pour nous, ce n'est pas significatif. On utilisait à peine les terrasses. Mais c'est le charme de la rue qui est touché: c'est devenu une rue triste, sinistrée" regrette-t-il. "Le laisser-aller a été toléré jusqu'ici. Maintenant, un changement radical n'a pas beaucoup de sens. Cela donne une image qui nuit à Bruxelles. Ne pas avoir une vision à court terme pourrait faire du tort à tout les commerçants, et pas seulement à une partie."

 "En six mois de temps, j'ai vu disparaître une dizaine de restaurants dans le coin. Et ce sont des directives qui sont appliquées sans aucune concertation. On les a appliquées, on a suivi les directives à la lettre, mais il n'y a aucun résultat."

Des pertes considérables pour les autres

Dans les enseignes moins importantes, l'ambiance est plus pesante et le malaise bien réel. Entre les contrôles de l'AFSCA, de l'ONSS ou de l'Office des étrangers, les loyers demandés par les propriétaires des lieux, une concurrence particulièrement agressive et une autorité communale intransigeante, les patrons des petits commerces sont acculés de toutes parts. "Ce que la Ville veut, c'est détruire les mauvais élèves." lance T., patron de trois restaurants de l'îlot sacré - dont deux dans la rue des Bouchers. Nerveusement, il revient sur l'interdiction des terrasses : "En tant qu'ancien policier, moi je pense qu'avec ou sans les bâches, les terrasses et les chauffages, c'est impossible de manoeuvrer ici. C'est juste une excuse qu'ils utilisent pour tuer les petits commerces. On a demandé pour faire un test avec le camion pompier, mais le bourgmestre ne voulait pas".

Le gérant dénonce aussi l'inaction de la police, qui n'intervient que rarement dans le quartier. Pour ce restaurateur, c'est l'échevine Marion Lemesre qui pose problème : "Elle passe dans le quartier mais elle ne vous dit pas bonjour. Ce qu'elle veut, c'est favoriser les projets de la Ville comme à la Rue Neuve où ils chassent les commerçants vers des projets soutenus par la Ville de Bruxelles comme les DOCKX (ndlr : un projet de centre commercial qui a vu le jour en octobre 2016 au nord de la ville)".

-70%
du chiffre d'affaire

Restaurant fermé et vandalisé dans la Petite rue des Bouchers. ©Milan Berckmans

"A une réunion, elle nous a dit texto : "On va toucher à votre portefeuille !"" fulmine le patron d'un autre établissement, au fond de la petite rue des Bouchers. Dans son restaurant, cet après-midi, il n'y a presque personne. Un touriste est assis seul à une grande table. "Je suis en justice avec mon propriétaire parce que je n'arrive plus à payer ce que je lui dois. Le loyer ici c'est 7000 euros nets, 8470 euros brut. Depuis l'interdiction, on a perdu 70% de couverts. C'est impossible de tenir dans ces conditions." Et pour lui, pas de doute : il s'agit d'un coup de la concurrence. Certaines enseignes - les "bons élèves" - ont réussi à conserver une partie de leur terrasses malgré les interdictions.

 

Une zone de non-droit, des infractions urbanistiques à n'en plus finir

Citation"En 1950, 1960, tout allait bien, il n'y avait que des restaurants de qualité. C'est à partir de 1980 que les horeca ont envahi le secteur et que c'est devenu n'importe quoi !" raconte Geoffrey Coomans de Brachène, avant de se remémorer ses débuts en tant qu'échevin de l'urbanisme et du patrimoine à la Ville de Bruxelles. "Quand j'ai commencé en 2012, c'était une zone où le nombre d'infractions urbanistiques était de très loin le plus élevé de la Ville de Bruxelles. Où le racolage était monnaie-courante. Où toutes les pratiques commerciales et les rapports au niveau sécurité/hygiène étaient terriblement mauvais."

L'échevin de la Ville de Bruxelles assume son action dans le quartier de l'îlot sacré : "Il y avait une zone de non-droit, où on faisait tout, et surtout n'importe quoi. On savait qu'en agissant de la sorte et en nettoyant le quartier on allait toucher là où ça fait mal.. On en était conscient et j'ai pris le parti d'assumer cela, clairement. Peut-être que je perdrai des voix là-dessus, mais je trouve que l'image de la Capitale mérite de faire cet effort qualitatif (...)". 

A Visit Brussels, le CEO Patrick Bontinck explique qu'«aucune plainte formelle n'a été enregistré cet été» et confirme que l'endroit est devenu un simple lieu de passage pour les touristes, et non plus un point important de la visite du centre. «Les grandes enseignes qualitative gardent leur clientèle via les accords passé avec les tour opérateurs, mais c'est un quartier en pleine mutation. Il faut attendre la fin des travaux de rénovation de la chaussée et des façades pour faire un bilan du travail de la Ville.»

Du côté de l'ARAU (atelier de recherche et d'actions urbaines), la directrice Isabelle Pauthier regrette que la Ville de Bruxelles ne s'investisse pas encore plus en renforçant la cellule de contrôle des infractions urbanistiques ou en utilisant les fermetures administratives pour mieux dissuader les commerçants et les propriétaires des bâtiments. Pour la cheffe du bureau d'action, des moyens existes : "Ces problèmes sont identifiés depuis longtemps. La ville a la capacité d'expropriation, la possibilité d'actions en référé ou le périmètre de préemption(droit pour la ville de Bruxelles d'acquérir un bien en priorité lors de la revente de celui-ci).

Face à ces critiques, le responsable de la cellule de contrôle des infractions urbanistiques à la Ville de BruxellesMichel Kutendakana, explique que ces processus sont souvent accompagnés d'une certaine lourdeur administrative, et que les propriétaires des immeubles concernés sont souvent armés d'avocats compétents. "Depuis 2014, un changement du CoBat (Code Bruxellois d'Aménagement du Territoire) nous permet d'aller plus loin, quand le parquet bruxellois ne se saisi pas d'un dossier, en poussant la Région à sanctionner." De manière générale, pour cet élu PS, la direction prise par la ville dans ce dossier est bonne : "Pour la première fois, il y a une véritable unité dans ce projet. On sent que toute l'administration va dans le même sens".

Un projet qui ne fait pas consensus

En 2015, deux projets immobiliers voyaient le jour dans l'îlot sacré et permettaient la réhabilitation de logements en plein milieu du quartier. Ces appartements de type futuriste sont destinés à la vente à des investisseurs, à des particuliers, à la location de logements et de rez-de-chaussée commerciaux. Selon la Ville, une grande partie de ces logements ont déjà été achetés. Mais quel public débarquera dans l'îlot sacré une fois les travaux terminés ? "Nous devons faire venir un public capable de payer. De faire vivre les commerces aux alentours" répond l'échevin à l'urbanisme et au patrimoine.

Projet "Square Sacré" ©A2RC
Projet "Square Sacré" ©A2RC
Projet "Square Sacré" ©A2RC
Projet "Square Sacré" ©A2RC
Projet "Square Sacré" ©A2RC
Projet "Square Sacré" ©A2RC
Projet "îlot sacré" ©Galika Human Estate
Projet "îlot sacré" ©Galika Human Estate
Projet "îlot sacré" ©Galika Human Estate
Projet "îlot Sacré" ©Galika Human Estate
Projet "Square Sacré" ©A2RC
Projet "îlot Sacré" ©Galika Human Estate
Projet "Square Sacré" ©A2RC
Projet "Square Sacré" ©A2RC
Projet "Square Sacré" ©A2RC
Projet "îlot Sacré" ©Galika Human Estate

 "C'est de la foutaise de vouloir faire vivre les gens ici ! Tout ce qui fonctionne dans ce quartier, c'est l'horeca !" lance l'un des restaurateurs interrogés. La plupart d'entre eux ne croit pas au projet de la Ville qu'ils trouvent irréalisable en raison du manque de sécurité dans l’îlot sacré et du rythme de vie des gens qui y travaillent. Du côté de l'échevin, on tempère : "Ca ne peut pas se faire en un jour ! Si vous vous construisez une maison, je ne vais pas venir en plein milieu des travaux et dire : c'est moche ! 

Travaux rue des Dominicains. ©Milan Berckmans

En parallèle de ces projets de logements et commerces, la Ville a lancé des travaux pour embellir l'îlot sacré : les pavés rouges des rues seront remplacés par un revêtement en grès de Meuse ou de porphyres pour mieux correspondre au style architectural du quartier et des éclairages seront posés sur les façades, après quelques rénovations. Le 20 mars dernier, les travaux sur les canalisations, conduites et câbles enterrés ont commencé sous la houlette de Sibelga, Proximus, Vivaqua Distribution et Vivaqua Assainissement. Ces premiers travaux permettront de rénover un réseau vétuste et de régler les problèmes liés aux égouts, par exemple, qui débordent et poussent les rats en surface. 

S'il est pour l'instant difficile de juger de l'efficacité du projet de la Ville, l'on peut facilement faire le constat d'un quartier meurtri par les faillites successives de restaurants incapables de se plier aux réglementations en matière d’urbanisme, de sécurité, d’emploi et d’hygiène sans que cela n’influe sur leur chiffre d’affaire. Mais faut-il pour autant plaindre ces commerçants ? Si certains commerces ne respectent rien et participent au déclin du quartier et de la rue des Bouchers, d'autres tentent simplement de survivre dans un environnement hostile, de conserver leur gagne-pain et de ne pas perdre la face. Le problème pour ces restaurateurs, c’est que la Ville de Bruxelles - ses échevins et l’ensemble de son administration – semble déterminée à revitaliser ce quartier et à changer son image durablement, quitte à l’éteindre temporairement.




Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect