interview

"Le tribunal a mis fin à l'escroquerie des Beyaz" (Alain Berlinblau)

©Tim Dirven

Tout juste renouvelé à la tête des juges consulaires du tribunal de commerce, Alain Berlinblau se remémore pour l'Echo les dossiers qu'il a vu passer sur son bureau. De l'affaire Fortis à la faillite des Beyaz, en passant par celle de la Sabena, force est de constater qu'on ne chôme pas au tribunal de commerce.

Les habitués du tribunal de commerce de Bruxelles voient sa silhouette élancée déambuler dans les couloirs depuis des années. Et pour cause. Alors qu’il vient d’être réélu pour un mandat de trois ans comme président des juges consulaires du tribunal de commerce, Alain Berlinblau a accepté d’ouvrir un peu la malle aux souvenirs. Commerçant à City 2, il est entré en fonction comme juge consulaire en 1987, de quoi voir passer sur son bureau des dossiers comme la Générale de Belgique, la faillite de la Sabena, l’affaire Fortis ou, plus récemment, la faillite des 12 restaurants des frères Beyaz ou le combat judiciaire mené par les sociétés belges de Bernard Tapie.

Du travail, le tribunal de commerce n’en a jamais vraiment manqué. Mais, avec la réforme du régime d’insolvabilité des entreprises, les choses ne vont pas s’arranger. "Nous allons avoir beaucoup plus de travail à partir du moment où les professions libérales sont concernées par la possibilité de demander une réorganisation judiciaire ou d’être citées en faillite par un créancier ou par le parquet. D’autant plus que nous pouvons également citer en dissolution les sociétés qui n’auraient pas déposé leurs comptes depuis plus d’un an", nous a expliqué Alain Berlinblau.

J’ai été fort investi dans ce tribunal. Je n’acceptais pas l’idée qu’on allait tout réduire à néant.

Le danger, dans ce cas-là, est de s’assurer que les actifs seront bel et bien revendus dans le meilleur intérêt des créanciers et cela, en l’absence d’un mandataire de justice. Pour absorber cette nouvelle masse de travail, il faudra créer de nouvelles chambres, comme cela a déjà été fait avec la chambre des dissolutions qui entrera en fonction à la rentrée.

Les dés pipés de Fortis

On l’a dit, en trente ans, Alain Berlinblau a eu l’occasion de voir passer quelques beaux dossiers. Comme l’affaire Fortis, notamment. On se souviendra que dans la foulée de l’annonce du démantèlement du bancassureur en octobre 2008, l’avocat des petits actionnaires, Mischaël Modrikamen, avait introduit un recours en référé devant le tribunal de commerce afin de geler le démantèlement en cours. La présidente du tribunal de l’époque, Francine De Tandt, avait donné tort aux petits actionnaires de Fortis.

Alain Berlinblau se souvient très bien de ce dossier. Et, pour la première fois, accepte de s’ouvrir un peu. "Dès que la requête de Mischaël Modrikamen a été introduite, et quelques semaines avant les plaidoiries, Francine De Tandt m’a dit, en présence de la vice-présidente de l’époque, que sa décision était prise et qu’elle comptait débouter Mischaël Modrikamen", nous assène-t-il, tranquillement installé sur une terrasse du centre-ville, entre l’entrée et le plat. Pour qui a suivi le dossier Fortis de près (ce qui est notre cas), cette information est une bombe. Mais qui ne fera rien exploser d’autre que les archives poussiéreuses de l’histoire d’un crash bancaire monumental.

Il n’empêche, il y avait là de quoi introduire une requête en récusation. Mais Alain Berlinblau n’a rien dit. "Je me rappelle avoir croisé Modrikamen à l’époque, je rêvais de lui dire, mais les conditions de l’époque ne me le permettaient pas. Je le lui ai raconté des années plus tard." Reste à savoir pourquoi Francine De Tandt aurait agi de la sorte. D’un coup, le président des 107 juges consulaires du tribunal de commerce francophone de Bruxelles se souvient de son devoir de réserve et veut, à tout prix, éviter la diffamation. "Je pense qu’elle avait de la sympathie pour les avocats de la partie adverse." Nous n’en saurons pas plus.

Ce n’est pas le seul dysfonctionnement d’un membre du tribunal acté par Alain Berlinblau. Ce dernier faisait partie de la chambre qui a acté la faillite de la Sabena en novembre 2001. "Le tribunal avait nommé un commissaire au sursis. lors d’un conseil d’administration de la Sabena, organisé quelques jours avant la faillite, il avait appris que British Airways était disposée à mettre 3 milliards de francs belges sur la table pour acheter les slots londoniens de la Sabena", explique Alain Berlinblau. Cette information n’est pas remontée jusqu’au tribunal de commerce qui a acté l’aveu de faillite de la compagnie aérienne. "Si nous avions su qu’un actif de trois milliards de francs belges allait remonter, nous n’aurions pas prononcé la faillite", précise encore Alain Berlinblau. Qui tient à rassurer face à notre effarement.

Tombeurs des Beyaz

Le tribunal de commerce fonctionne plutôt bien, comme le prouve notamment la gestion de la faillite des restaurants exploités par les frères Beyaz. Au bout du jour, ces restaurants se sont retrouvés avec une ardoise de 3,5 millions vis-à-vis de l’ONSS. N’aurait-il pas fallu tirer la sonnette d’alarme plus tôt? "En audience publique, un fournisseur des restaurants est venu expliquer qu’il allait tomber en faillite à cause d’une série de créances impayées. Un juge consulaire s’en est ému et a averti le service des enquêtes commerciales du problème. Les enquêtes commerciales ont découvert le pot aux roses et ont averti le procureur du roi qui a cité les restaurants en faillite", raconte le président des juges consulaires. Pour lui, les choses sont claires: sans l’action du tribunal de commerce, les frères Beyaz seraient toujours actifs. "C’est grâce au tribunal de commerce que l’on a mis fin à cette escroquerie."

CV

• Juin 1970: ouverture de son 1er magasin.

• Janvier 1978: élu président des commerçants de City 2.

• Juin 1987: devient juge consulaire.

• Mai 1997: élu président des juges consulaires.

• Mai 2018: Réélu président des juges consulaires du tribunal de commerce francophone de Bruxelles.

Toujours attablé à cette terrasse, à l’heure du café, Alain Berlinblau continue à égrener ses souvenirs. Et d’évoquer ses relations harmonieuses avec Anne Spiritus-Dassesse ou avec Patrick Dewolf, une ancienne et l’actuel président du tribunal de commerce de Bruxelles, on lui signale qu’il a oublié de mentionner Francine De Tandt. À dessein. Les relations avec cette dernière ont toujours été compliquées et, explique-t-il, le conflit quasi permanent. À cette époque, il a même failli jeter la toge aux orties. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? "J’ai été fort investi dans ce tribunal, je n’acceptais pas l’idée qu’on allait tout réduire à néant. J’avais l’impression que si je partais, elle aurait eu un chemin plus facile pour retourner à des méthodes illicites." Mais aujourd’hui, cette page est bien tournée.

En fin d’entretien, nous basculons vers l’autre vie d’Alain Berlinblau qui exploite un magasin de chaussures à City 2 depuis l’inauguration du centre commercial en 1978. La boutique a dû fermer ses portes à cause de la rénovation en cours du centre commercial, mais Alain Berlinblau pourrait être présent à la réouverture. Celui qui est également président des commerçants du centre de Bruxelles (depuis 1985) se tâte encore, mais l’envie, clairement, le titille. Malgré la concurrence de la vente en ligne, malgré l’accès de plus en plus compliqué à la ville.

Et parce que cette vie-là, aussi, est parsemée de souvenirs. Comme ce concours organisé pour les dix ans de City 2, en 1988. "À l’époque, c’était la fin de la production des deux chevaux (2CV) de Citroën. Nous en avions acheté dix pour les faire gagner à l’issue d’un concours. Pour l’emporter, il fallait répondre à quelques questions et dire combien de badges se trouvaient dans une urne. Le jour de la remise des prix, je vois tous les membres de l’équipe d’entretien en costume cravate, ce qui n’était pas courant. Après coup, il s’est avéré que toutes les voitures ont été gagnées par des proches de ces membres de l’équipe d’entretien qui ont fini par avouer qu’ils étaient venus de nuit démonter l’urne afin de compter les badges", s’amuse-t-il aujourd’hui avant de lâcher d’autres anecdotes. Ce sera pour une autre fois.

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