interview

Marc Uyttendaele, avocat au barreau de Bruxelles: "La liberté d'expression est en train de se tuer elle-même"

L'avocat Marc Uyttendaele, chez lui à Lasne, avec ses livres et sa pipe. ©Kristof Vadino

Grand amateur de littérature, passionné de politique, Marc Uyttendaele se méfie des dangers de la morale bien-pensante. Et se désespère de voir disparaître les intellectuels, garants de la vigueur des débats.

"Je vais vous décevoir, je ne bois presque pas. Triste sire, hein!" lâche-t-il, grand sourire, avant de s’en aller exhumer une Maes de la cave. Un ascétisme qui n’a "rien d’idéologique", simplement une envie qui s’est envolée après une pause justifiée jadis par un accroc de santé. Il nous reçoit chez lui à Lasne, côté campagne, dans un salon plus France Inter que Desperate Housewives.

Livres d’expos sur la table basse, des œuvres d’art contemporaines posées face à des rayonnages estampillés NRF ou La Pléiade. "L’art c’est ma femme, le classement de la littérature c’est moi, par genre, collection, auteur ou thématique, ça dépend" ajoute-t-il alors en s’installant dans un grand canapé dont la couleur rouge et le design cognent avec le piano noir et le feu ouvert, style pierre de France.

Du salon, on ressent l’agitation qui règne en cuisine, les portes du frigo qui claquent, des robinets qui s’ouvrent et se ferment, non loin d’une hotte qui ronronne. Marc Uyttendaele, lui, s’est débarrassé de son verre en l’abandonnant à ses pieds, pour l’heure il s’est enroulé sur lui-même dans son divan, jambes croisées il tire sur sa pipe en se demandant bien par quoi nous allons "attaquer".

"Pour avoir la stature d'un homme dEtat, il faut être passé par la case cimetière. Regardez Dehaene, on le traitait de ‘plombier’ de son vivant, alors qu’aujourd’hui tout le monde s’accorde pour vanter ses trajectoires idéologiques."

La politique, un don de soi

"À qui payerait-il un verre?" Si la question que nous posons toutes les semaines le désarçonne, sa réponse ne se fait pas pour autant attendre. À Pierre Mendès France: "L’incarnation du don de soi à la politique dans ce qu’il a de plus beau." Un intellectuel aussi, de ceux qui n’existent plus en politique aujourd’hui, le genre "Hervé Hasquin" que l’on ne trouve plus que chez Paul Magnette. Quant à la stature d’homme d’Etat – la question le fait carrément rire: "Pour l’être, il faut être passé par la case cimetière. Regardez Dehaene, on le traitait de ‘plombier’ de son vivant, alors qu’aujourd’hui tout le monde s’accorde pour reconnaître ses qualités de stratège du compromis, ou vanter ses trajectoires idéologiques." Certes.

Néanmoins – alors que la Belgique s’apprête à se lancer dans sa 7e réforme de l’État – peut-on parler d’une réelle réussite? Le prof de droit constitutionnel bondit, la régionalisation n’a "que du bon" même si, selon lui aussi, on est encore loin du compte. "Quand j’entends les discours unitaristes aujourd’hui, je me dis que c’est soit de la stupidité soit de la démagogie! La Belgique reste un mariage forcé par nature, et comme dans n’importe quel mariage, à partir du moment où l’un des deux veut vous quitter, le couple est terminé. Les francophones sont dans le rôle de l’amoureux transi rejeté, et comme tout le monde le sait, l’amoureux transi n’est pas destiné à un destin joyeux. La seule solution, c’est d’anticiper la séparation, mais comme toujours, on sera encore une guerre trop tard et on risque de tout perdre. C’est l’histoire de la Belgique, ça!"

"La Belgique reste un mariage forcé par nature, et comme dans n’importe quel mariage, à partir du moment où l’un des deux veut vous quitter, le couple est terminé."

L’homme s’anime. Sous sa plaidoirie pour un fédéralisme "plus radical" et non un État confédéral – «une niaiserie» –, percole ses premières amours, la politique à laquelle il se frottait jeune auprès de Roger Lallemand avant de claquer la porte et de s’en aller prêter serment au barreau de Bruxelles. "D’abord parce que si on n’est pas au top de l’affiche, la politique n’est pas intéressante, ensuite parce qu’il faut le sens ‘du contact sans hâte’, d’aimer collectivement les gens et enfin, il faut être capable de s’ennuyer pendant des heures dans des réunions totalement inintéressantes. Et moi, je n’ai qu’une vie et je préfère la consacrer à mes clients." Ses clients? À peu près tout le monde, dont Delphine, la fille du Roi. Cette victoire, sincèrement au départ, il n’y attendait pas: "Je l’espérais et puis, petit à petit, je me suis mis à y croire vraiment et de plus en plus fort." 

Tandis que l’on coupe des légumes à la cuisine, le photographe nous interrompt pour que l’avocat prenne la pose. "Avec ma pipe! Parc"e que rien ne me gonfle plus que le politiquement correct, j’estime que chacun doit pouvoir vivre librement sans se soumettre à la morale ambiante. Pour tout vous dire, quand ma mère était enceinte, elle buvait son whisky et elle fumait tous les jours, il faut croire que cela m’a rendu plus robuste!" lâche-t-il, toujours fier de sa maman.

"Rien ne me gonfle plus que le politiquement correct, j’estime que chacun doit pouvoir vivre librement sans se soumettre à la morale ambiante."

La morale a ses réseaux que la raison ignore

La morale ambiante aujourd’hui, à l’heure du climat et des mouvements de libération de la parole comme Metoo? "Absolument nécessaire", même si l’avocat s’interroge tout de même sur le retour du balancier qui consiste à lyncher les voix dissonantes. "L’enjeu du politiquement correct, c’est de ne pas attaquer le noyau dur des libertés, et si l’usage de certaines libertés contrevient à l’intérêt général, je peux tout à fait l’entendre, ce que je constate simplement c’est qu’aujourd’hui, on est ‘au-delà’ et que la liberté d’expression est en train de se tuer elle-même. D’autant plus que l’information transversale n’existe plus, que le journalisme de qualité se meurt, tout ce qu’on a gagné finalement c’est une multiplication des canaux d’informations qui, eux, ne connaissent plus aucun contre-pouvoir" explique-t-il alors, en bourrant sa pipe pour la seconde fois.

"Condamner l’élitisme, c’est condamner le progrès, c’est aussi simple que ça. Et j’aimerais rappeler que si nous avons un vaccin aujourd’hui, c’est parce qu’on a eu un certain sens de l’élitisme dans les universités et les laboratoires."

Plus fondamentalement, ce qui l’angoisse franchement, c’est la disparition de l’intellectuel de l’espace public: "L’intellectuel n’a pas forcément raison, mais il était là pour faire vivre les controverses, alimenter la réflexion et assurer une certaine tenue et un certain niveau au débat. Aujourd’hui on se retrouve avec une sorte de ‘magma de merde’, où n’importe qui peut dire n’importe quoi, tout en trouvant toujours n’importe qui pour confirmer que son ‘n’importe quoi’ est une idée de génie." Si son propos est désespérant, l’homme – à présent déplié sur son canapé – ne se départit pas de son large sourire, auquel il accroche sa pipe.

"L’intellectuel n’a pas forcément raison, mais il était là pour faire vivre les controverses, alimenter la réflexion et assurer une certaine tenue et un certain niveau au débat."

Le choix de l'élitisme

Le monde d’après Covid? Il ne saurait le prédire, pour lui nous sommes dans l’incertitude maximale, une période où le peuple "tire" sur tous ses guides, qu’il s’agisse des politiques ou des intellectuels, garants historiques du progrès. "Condamner l’élitisme, c’est condamner le progrès, c’est aussi simple que ça. Et j’aimerais rappeler que si nous avons un vaccin aujourd’hui, c’est parce qu’on a eu un certain sens de l’élitisme dans les universités et les laboratoires."

L’Apéro touche à sa fin, de loin le signal en est donné par les bruits d’un lave-vaisselle qui se vide et le cliquetis des verres sur une table que l’on dresse. Sa fille – dont on devine la présence en haut de l’escalier – semble impatiente de descendre tandis que son épouse, cantonnée dans la cuisine, d’en sortir et de crier enfin: "Á table!"

Les 5 dates clés de Maître Uyttendaele

1988: je quitte la sphère politique pour le droit, sans regret car j’aurais toujours été "la greffe" que le corps rejette.

1991: la naissance de mon fils Julien; s’il n’était pas mon fils, il serait mon meilleur ami.

1995: avec Dominique Gérard, on lance notre association d’avocats. En 30 ans, nous n’avons jamais connu une seule tension.

1999: ma rencontre avec Laurette, je lui parle de tout sauf du budget de la Communauté française, le dossier pour lequel elle me consultait.

2003: l’arrivée de notre fille Noa, on voulait un enfant à deux, viscéralement je serai toujours un père avant tout.

Que buvez-vous?

-Apéro préféré: une bière blonde

-Dernière cuite: j’étais ivre mort après avoir réussi mon examen de droit constitutionnel, c’est Michel Claise qui m’a "géré", je le vois encore devant moi le matin dans la brume.

-Á table: de l’eau pétillante glacée.

-Á qui payer un verre: à Pierre Mendès France, étudiant je lui avais écrit mais il est mort juste avant de nous rencontrer. Sinon à Jean Daniel, le fondateur du Nouvel Observateur.

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