interview

"Quand je suis arrivé en politique à Bruxelles il y a 15 ans, on m'a dit: 'Retourne en Flandre avec ton vélo!'" (Pascal Smet)

©Dieter Telemans

Loué par les uns - surtout ceux qui se déplacent à deux-roues -, conspué par les autres, il est clairement le plus remuant et clivant des ministres de l’équipe Vervoort. Vous l’avez reconnu, c’est Pascal Smet (sp.a), le patron bruxellois de la Mobilité et des Travaux publics. Et il tient la forme.

L’illusion est totale. L’été a pris ses aises ce jeudi matin sur la place Fernand Cocq. On y passerait bien la journée, malgré le ballet incessant des engins de chantier. Lunettes de soleil, petite veste avec le pin’s "one.brussels" et Edgar au bout de sa laisse, Pascal Smet arrive d’un pas tranquille. Sourire aux lèvres, il pointe les ouvriers qui s’activent. "Ça va changer complètement, ici. Les terrasses vont devenir hype, populaires – c’est même plus intime que Flagey." Le ministre bruxellois de la Mobilité et des Travaux publics, toujours un brin jouette, ne s’en cache pas: il attend avec impatience la fête qui se tiendra ici dans deux semaines pour l’inauguration.

Dans l’administration bruxelloise, les managers, qui y sont bien payés, devraient pouvoir être tenus responsables et être évalués en fonction d’objectifs. Et si ceux-ci ne sont pas tenus, bye-bye.

Allez savoir. Est-ce pour contraster avec cette atmosphère guillerette que l’on ouvre avec la rubrique "regrets"? Par exemple, assume-t-il le bilan de son gouvernement en termes de gouvernance, l’équipe Vervoort ayant multiplié la création d’OIP – organismes d’intérêt public, ou "bidules", diront les mauvaises langues –, à la tête desquels il a bien fallu (re) caser des membres de cabinet? "Quand tu es ministre, par principe, tu assumes et défends les décisions de ton gouvernement. Même si tu as pu émettre des réserves. Pour moi, la problématique se situe ailleurs, dans le fonctionnement de l’administration bruxelloise. Tout est trop lent et la culture de la tolérance y règne. Les managers, qui y sont bien payés, devraient pouvoir être tenus responsables et être évalués en fonction d’objectifs. Et si ceux-ci ne sont pas tenus, bye-bye. Je regrette de n’avoir pu revoir cela."

Pour autant, ce n’est guère ce renoncement qui turlupine le plus le trublion du sp.a. Sans hésitation aucune, ce serait plutôt le plan taxi. "Il s’agissait pourtant d’un cadre équilibré et qui profitait à tous. Le conflit avec les taxis classiques est né d’une erreur d’évaluation de leur part. Un acteur comme Uber, tu ne peux pas l’arrêter, surtout que les Bruxellois sont demandeurs ils ont plus de 100.000 clients uniques, c’est énorme. Cette modernité, il ne fallait pas s’y opposer, mais l’encadrer, dans l’intérêt de tous. Mais voilà, politiquement, je me suis heurté à un parti, le PS, qui a changé de bord et a choisi l’opposition. Telle est pour moi la différence entre la vieille gauche et la nouvelle: la première bloque, la seconde évolue et établit des règles."

©Dieter Telemans

On tente: le PS, c’est la vieille gauche? Il esquive. "Je parle plutôt d’une philosophie qui va au-delà des partis politiques." Raté. "Prenez le Portugal, le gouvernement le plus à gauche de l’Europe. Eh bien, il a élaboré un cadre juridique intégrant Uber. J’espère que le futur gouvernement bruxellois y parviendra. Il suffit d’oser." L’occasion est trop belle; Pascal Smet entame l’un de ses refrains favoris. "De manière générale, Bruxelles n’ose pas assez. Il faut être fier de cette ville et la faire rêver."

Le passé étant soldé, on se tourne à présent vers la campagne en cours, et le flot de promesses qu’elle charrie. Que ferait-il, lui, Pascal Smet, si on lui confiait, pour cinq ans de plus, les clefs – ou, du moins, certaines – de Bruxelles? La réponse fuse. "Je continuerais radicalement!" Attention, la machine Smet est lancée. Châtelain, Sablon – "la situation actuelle est incompréhensible" –, Schuman "évidemment", Luxembourg, Van Meenen, Vander Elst, et bien d’autres encore. "Tous les squares de Bruxelles devraient être libérés de la voiture!" Ajoutez-y le boulevard de Waterloo, pour lequel il mitonne "un projet magnifique".

Par écrit, pour que personne ne change d’avis

"Voter one.brussels constitue un acte patriotique bruxellois."

Et puis, il faut bien les relier, ces places. "Avec des corridors de promenade." L’inspiration est italienne. "Regarde ces villes, ces berceaux de l’Histoire, que sont Venise ou Sienne. Les places y sont reliées; tu te promènes et tu es en permanence surpris. Lever les yeux est un plaisir." Foi de "Good move", le tout frais plan de mobilité qu’il a cornaqué, Bruxelles devrait à terme être découpé en une cinquantaine de quartiers mis en zone 30, seuls les axes structurants pouvant être empruntés à plus vive allure. "Dans ces zones 30, pas besoin de pistes cyclables séparées partout. Par contre, il en faut impérativement le long de toutes ces artères principales." Et pour cela, pas le choix: il faudra sacrifier ou une bande de circulation, ou du stationnement. "La liste sera d’ailleurs dressée dans l’accord de gouvernement. L’écrit aide: cela empêche certains de faire demi-tour." Ah oui: pistes cyclables le long des voies ferrées itou, et ce n’est pas ce qui manque, à Bruxelles.

À cheval entre gadget et vraie question de société, le remuant Pascal Smet suggère d’installer, partout dans la ville, des appareils mesurant et indiquant la qualité de l’air. "Qui pourrait aussi être consultée en direct via une application."

On glisse: et Herrmann-Debroux? À terre, le viaduc! Les trottinettes électriques? Bruxelles mitonne un arrêté définissant certaines règles communes, au rayon "stationnement" notamment. Histoire d’éviter d’avoir autant de normes que de communes – une spécialité toute bruxelloise.

©Dieter Telemans

Vous trouvez qu’il secoue la mobilité? Attendez de voir le chapitre institutionnel. Si son mouvement se nomme "one.brussels", ce n’est pas pour rien. Le credo? Une commune, un CPAS, une zone de police. Point barre. Pourquoi? "Mais c’est une question d’efficacité managériale!", s’écrie celui qui aime à rappeler qu’il a eu à gérer la crise migratoire du début de ce siècle, sous Verhofstadt. Quel est le rapport? "J’ai beaucoup appris sur la façon de gérer les choses. Pour ça, il faut poser le bon diagnostic."

Le docteur Smet l’assure. Il n’est point, ici, question d’idéologie, ni même de communautaire. Juste d’efficacité. "Prenez le budget consolidé de la Région et des communes. 9,5 milliards d’euros. Et imaginez: avec 10% de synergies dans le privé, on compte plutôt 20%, hein , il est possible de dégager 950 millions. Et quand bien même le gain d’efficacité ne serait que de 5%, cela fait près d’un demi-milliard que l’on pourrait consacrer au transport en commun, au logement ou à la construction de crèches. L’inefficacité coûte des millions et la solution se nomme ‘cost-cutting’." C’est, aussi, poursuit le ministre, une question de solidarité. "Pourquoi un pauvre de Molenbeek doit-il payer plus de taxes qu’un pauvre à Uccle?"

"Pourquoi le problème de la prostitution près de la gare n’est-il pas résolu? Parce que les trois communes ne sont pas d’accord. Pratique: cela permet de rejeter la responsabilité sur l’autre."

Au bac, les communes? Pas tout à fait. "Pour moi, les gens sont surtout attachés à leur quartier, et pas forcément à leur commune. Un exemple: mon bureau, près de la gare du Nord. Quand je regarde les alentours, il s’agit d’un seul et même quartier, mais réparti sur trois communes." Et ça ne fonctionne guère. "Pourquoi le problème de la prostitution près de la gare n’est-il pas résolu? Parce que les trois communes ne sont pas d’accord. Pratique: cela permet de rejeter la responsabilité sur l’autre. Tout le monde est compétent; personne n’est responsable. Et cela débouche sur un déficit démocratique, puisque le citoyen est bien incapable de dire qui fait quoi."

Petit intermède. Edgar a sans doute mangé du sable, il lui faut une gamelle d’eau. Un passant interpelle le ministre: les travaux sur la place sont bientôt finis? "Deux semaines! Et on va fêter ça!"

Tirage au sort

Retour aux communes. Au feu, place aux districts. Plus petits, et collant à la réalité urbanistique ou socioéconomique des quartiers. À leur tête, trois ou quatre échevins élus directement. Et flanqués d’un conseil de district composé de citoyens tirés au sort et représentatifs de la sociologie de leur quartier. "Comme le suggère David Van Reybrouck dans son livre ‘Contre les élections’."

©Dieter Telemans

Leurs compétences? Essentiellement la propreté – et qu’on ne parle plus à Pascal Smet de ces infâmes sacs-poubelles, que des conteneurs enfouis sous terre remplaceraient avantageusement. Plus d’autres bricoles, comme l’aménagement des petites voiries ou un rôle de guichet administratif. À côté de cela, ces districts pourraient jouer le rôle de sonnette d’alarme pour la Région, forçant la deuxième lecture au parlement d’un projet causant trop d’émoi à l’échelon local. "Le district peut avoir une influence directe. Nettement plus démocratique que le fonctionnement communal. Regardez Etterbeek, qui est allée trois fois devant la justice contre nous au sujet du tunnel Montgomery. Et qui a perdu, à chaque fois. Avec l’argent du contribuable."

Pour tout ce qui compte, une seule commune est à la barre, fusionnée avec la Région. Qui intègre, dans la foulée, Cocof, Cocom et VGC. Tant qu’à faire, Bruxelles se dote d’un seul réseau public d’enseignement. Trilingue, s’entend bien.

"La pression de plus en plus forte en provenance des Européens qui habitent Bruxelles. Souhaitant une meilleure gestion pour leur ville."

Emballé c’est pesé. C’est très bien, tout cela, souligne-t-on. Mais la seule certitude, c’est que ce n’est pas pour demain. "Bien sûr. Mais c’est un but. Dans la vie, il faut avoir un but. Et toutes les étapes que l’on franchit doivent y mener. Par exemple, la réforme des CPAS qui a été votée. On y trouve une volonté d’harmonisation. En quelque sorte, on a préparé le ‘software’ permettant une fusion. Même chose pour la politique de parking: c’est certes trop lent, mais on y arrive petit à petit. Je sens que Bruxelles commence à être prête pour cela. Dans ma vie, j’ai appris une chose. Tu peux ralentir une bonne idée, mais jamais l’arrêter."

Telle est sa conviction. Les mentalités sont en train de changer. "C’est une question de génération. Et de la pression de plus en plus forte en provenance des Européens qui habitent Bruxelles. Souhaitant une meilleure gestion pour leur ville."

"Retourne en Flandre avec ton vélo!"

"Bruxelles est la seule raison pour laquelle j’ai continué la politique."

Il se souvient de ses débuts à Bruxelles. "On me disait de rentrer en Flandre avec mon vélo, qu’on ne voulait pas de ça à Bruxelles. À présent, les gens réclament des pistes cyclables. Cela a pris quinze ans, à taper sur le même clou. Il faut une vision à Bruxelles, oser et assumer ses choix. Parce que si l’on veut plaire à tout le monde, on ne tranche pas et on se retrouve à faire des trucs moches. À présent, publiquement, plus aucun parti n’ose s’opposer à une piste cyclable. Même au MR, le mouvement en retard, qui s’opposait pourtant à toute piste ou tout piétonnier." On lui parle de la photo de campagne du bourgmestre d’Etterbeek, Vincent De Wolf. Qui pose – il faut oser! – un vélo sur l’épaule. Pascal Smet rit. "C’est un signe, alors qu’il s’oppose à la piste cyclable sur l’avenue de Tervueren. Mais bon, Vincent, un vélo, cela ne se porte pas sur l’épaule. On roule dessus."

©Dieter Telemans

Il le confesse: une fois bouclés, certains dossiers l’ont beaucoup aidé à plaider sa cause, de par le succès qu’ils rencontraient. Comme le tram 9, ou la piste cyclable de l’avenue Franklin Roosevelt. "En attendant, lorsqu’il fallait porter ces projets, on m’a mené la vie dure. Pendant quelques années. Même pour les tunnels, alors que je suis le seul à avoir fait quelque chose, on m’a tout remis sur les épaules. Je dois bien le dire, ça m’a blessé. Vraiment. Ce sont les Bruxellois qui m’ont aidé. En m’arrêtant dans la rue, et me soutenant. ‘C’est bien, continuez comme ça!’. Bruxelles est la seule raison pour laquelle j’ai continué la politique."

Cette politique l’a-t-elle changé? Est-il encore le chien fou qu’il pouvait être à ses débuts, avec parfois ce côté "tête à claques"? "J’ai mûri, c’est normal. Je suis plus patient qu’avant, même si je reste impatient. Je n’aurai jamais la patience du jardinier; ça, c’est bon pour Lasne, pas pour Bruxelles. C’est vrai qu’à l’époque, j’avais ce côté chien fou. Mais tout était bloqué à Bruxelles, il fallait passer en force. Sur la place Flagey, si je n’avais pas forcé la main de la commune, il y aurait encore des voitures! Maintenant les choses se passent plus sereinement, avec davantage d’espace pour la concertation. Mais je reste ambitieux et veux continuer à avancer!"

"J'ai besoin du vote des francophones pour continuer le travail!"

Il insiste, Pascal Smet. Davantage qu’une appellation pour sa liste électorale sp.a, "one.brussels" est un mouvement bruxellois. "Une personne sur deux n’est pas du sp.a."

De toute façon, les "partis classiques", à Bruxelles, le ministre n’y croit plus trop. "Pour moi, il faut abolir cette distinction entre partis francophones et flamands. Et construire des listes multilingues. Mon but, à terme, est de bâtir un mouvement urbain et bruxellois  un peu comme ce qui se fait à Montréal. J’espère que j’y serai d’ici cinq ans. Que la loi électorale aura été changée et que les Européens disposeront du droit de vote." Parce que oui, parole de Pascal Smet, les Européens l’auraient plutôt à la bonne. "Je suis souvent un des seuls ministres bruxellois qu’ils connaissent. En bien."

En attendant, en 2019, le sp.a reste un parti traditionnel. Et aura, face à lui, des partis traditionnels. Alors on l’interroge. Il en pense quoi, de la N-VA à Bruxelles? Sur ce sujet, il ne veut guère s’étendre. Mais dit tout en quelques phrases. "Nos visions sont totalement opposées. Je prône une Bruxelles autonome, qui travaille avec la Flandre et la Wallonie. Tandis que leur rêve, c’est une cogestion de Bruxelles par la Flandre et la Wallonie. Bruxelles n’est tout simplement pas inscrite dans leur ADN. Leur truc, c’est l’identitaire flamand. Alors que l’avenir est aux villes-régions. Pas comme but en soi, mais pour faire mieux. Moi, je suis un fils d’ouvrier et le fruit de l’enseignement catholique. Dont la devise est: ‘plus est en toi’."

"Comparez les bilans!"

De l’autre côté du spectre politique, ne risque-t-il pas d’entrer en concurrence frontale avec Ecolo-Groen? Se disputant le vote des Bruxellois sensibles à la qualité de l’air et à la mobilité douce? Il acquiesce. Avant d’attaquer. "Pour cela, c’est très simple. Je conseille à l’électeur de se tourner vers le passé, et de comparer les bilans. Avec ou sans moi au gouvernement."

Quoi qu’il en soit, pour que gonfle son mouvement, Pascal Smet a besoin du soutien des francophones. Il ne s’en cache pas – ni du fait qu’il pense que le vote des Européens lui serait favorable. Alors il drague. Arguments chiffrés à la clef. À Bruxelles, une voix flamande pèse plus qu’une voix francophone. "50.000 électeurs flamands élisent 17 députés, tandis que quelque 450.000 électeurs francophones envoient au Parlement 72 députés." Un système qui est un non-sens et qu’il abolirait bien, une fois que les partis n’auront plus d’étiquette linguistique.

D’ici là, finaud, il entend bien en faire usage, de ce système. Le message est le suivant: francophone, si tu veux que ta voix pèse davantage et qu’advienne la vision de "one.brussels", vote pour Pascal Smet dans le collège électoral néerlandophone.

La stratégie est totalement assumée. "Je reçois beaucoup de soutien de la part de francophones, mais qui ne votent pas pour moi parce que je suis flamand. C’est à la fois mon handicap, une inconnue et un défi. Parce que oui, j’ai besoin du soutien des francophones pour continuer le travail. La dynamique est certes enclenchée mais pourrait s’arrêter: tel est l’enjeu et le risque. C’est pourquoi je dirais presque que voter ‘one.brussels’ constitue un acte patriotique bruxellois."

Il est gonflé, Pascal Smet. Et le sait très bien.

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