interview

Pour circuler en voiture à Bruxelles, il faudra bientôt payer

©Saskia Vanderstichele

Bruxelles n’attendra pas les deux autres Régions pour instaurer une taxation kilométrique intelligente. Grâce aux caméras de la zone basse émission, les automobilistes seront taxés à l’usage, selon l’heure et le type de véhicule. Les taxes de mise en circulation et de circulation diminueront pour les Bruxellois.

D’ici cinq ans, il y a fort à parier que son nom sera connu de la plupart des Bruxellois. C’est le lot des ministres en charge de la mobilité, matière ô combien délicate dans la capitale. En attendant, Elke Van den Brandt (Groen) n’est pas encore un visage connu du côté francophone, donc on amorce l’entretien avec son parcours professionnel. "Je viens d’une commune plutôt rurale de la province d’Anvers mais je me sens résolument urbaine. Je suis arrivée à Bruxelles à 18 ans pour faire mes études à la VUB et, même si c’est un peu cliché, je suis tombée amoureuse de Bruxelles, ville internationale avec une offre culturelle énorme et des habitants très directs mais chaleureux. Je me suis tout de suite sentie chez moi", confie la Ganshorenoise.

"Pour la taxation kilométrique, Bruxelles n'a pas le luxe d'attendre."
Elke Van den Brandt
Ministre bruxelloise de la Mobilité

Ce qu’elle faisait avant de devenir ministre bruxelloise? "Rien!" lâche-t-elle dans un rire très communicatif avant de livrer son véritable CV. Quand elle a repris la tête de liste Groen à la place de Bruno De Lille, elle avait déjà à son actif un mandat de députée bruxelloise et un second au Parlement flamand. "Pour défendre la voix des Bruxellois, ce qui est nécessaire. C’est un enjeu important que tout le monde comprenne Bruxelles car il faut souvent connaître les choses pour pouvoir les aimer."

Pour entrer dans le vif du sujet, on demande à la nouvelle ministre si elle défend une vision radicale de la mobilité urbaine. "Il y a une urgence. Celle-ci est climatique avec 27% des émissions issues du transport. Économique avec des embouteillages qui coûtent plusieurs millions. Il y a aussi une urgence au niveau de la santé avec la pollution de l’air, surtout pour les enfants. Et enfin, une urgence au niveau de la sécurité car nous avons encore eu récemment des accidents graves. Et l’urgence la plus importante qui est celle de bonheur, car la source numéro 1 de stress pour les Belges est liée à la mobilité."

"Je veux convaincre les gens de se déplacer autrement, pas en leur prenant quelque chose mais en leur proposant des alternatives."

Selon Elke Van den Brandt, il suffit que 20% des automobilistes décident de se déplacer autrement qu’en voiture pour régler le problème des embouteillages. "Mais je n’ai rien contre les navetteurs et je sais qu’il y a des gens qui passent des heures dans leur voiture parce qu’ils n’ont pas d’autres choix et que c’est dur. Je veux convaincre les gens de se déplacer autrement, pas en leur prenant quelque chose mais en leur offrant des alternatives." Déjà portée par Pascal Smet (sp.a), cette volonté de réduire la place de la voiture en ville en agaçait plus d’un, rappelle-t-on. "Je ne vais pas faire le testament de mon prédécesseur. Les Bruxellois ont donné un signal clair, ils veulent aller vers une ville plus durable et conviviale."

Pour convaincre les navetteurs d’abandonner leur voiture, la ministre Groen table sur l’investissement massif dans les transports publics, les parkings de dissuasion et les infrastructures sécurisées pour les cyclistes. Comme il s’agit de priorités figurant déjà dans le plan régional de mobilité Good Move, on cherche dès lors à savoir quelle sera la touche particulière de Groen en la matière. "Quelque chose que l’on veut vraiment faire, c’est avoir recours aux technologies pour intégrer toutes les offres de mobilité. Des trains, trams et bus aux voitures partagées en passant par les trottinettes. Le billet intégré pour les transports publics est en discussion avec les autres niveaux de pouvoir mais on veut aller plus loin et intégrer toute l’offre. Il faut faire de Bruxelles une ville où l’on se déplace à pied, à vélo, en transport public quand on veut et avec la voiture quand on n’a pas le choix et la technologie peut nous y aider."

"L’enjeu est de verduriser la fiscalité automobile qui n’est actuellement ni verte ni intelligente."

Le fameux plan Good Move prévoit aussi la suppression de 65.000 places de stationnement en voirie à l’horizon 2030. Un chiffre plausible? "Ce qui est plausible, c’est de changer le comportement de stationnement pour rendre l’espace public plus agréable, plus vert, et pour donner plus de place aux piétons et cyclistes. Cela veut dire qu’il faut stimuler le stationnement hors voirie. Il y a de nombreux parkings qui sont sous-utilisés."

On cherche à en savoir davantage sur le volet de la fiscalité automobile, abordé brièvement dans l’accord de majorité. "Pour l’instant, on paie une taxe fixe par an, peu importe si on utilise beaucoup ou peu sa voiture. On veut modifier cela pour avoir une taxe liée à l’usage du véhicule. Si vous roulez dans les heures de pointe avec telle ou telle voiture, ce sera telle ou telle taxe au lieu d’une taxe annuelle fixe. Idéalement, ce sera une taxation kilométrique mise en place avec les autres Régions. Mais si cela prend encore dix ans pour qu’elles soient convaincues, nous n’avons pas le luxe d’attendre à Bruxelles. Dans tous les cas, nous allons y aller", affirme Elke Van den Brandt, qui précise que tous les déplacements effectués à Bruxelles seront concernés par ce système de taxation.

En revanche, les diminutions des taxes de mise en circulation et de circulation prévues n’interviendront que pour les Bruxellois. En clair, les navetteurs paieront davantage? "Si la Flandre et la Wallonie ne bougent pas et ne participent pas au système, cela aura cet impact. C’est pour ça qu’on préfère avoir un accord avec elles sur un modèle."

"Je suis tenace, je ne suis pas là pour être sympa mais pour changer la ville."

La ministre Groen explique que le système reposera sur les caméras intelligentes déjà mises en place pour contrôler la zone basse émission (LEZ). Le périmètre concerné par la nouvelle taxation pourrait couvrir l’ensemble du territoire régional ou seulement le Pentagone annexé du quartier européen. Quelle option préconise-t-elle? "Il faut encore voir la meilleure méthodologie pour y aller. Le plus important c’est qu’on le fasse car cela fait des années qu’on parle d’une taxation intelligente et rien ne bouge. J’espère que cela se fera avec les autres Régions, mais qu’on y aille déjà. Le plus important étant de passer d’un tarif fixe à un tarif en fonction de l’utilisation."

À la question de savoir s’il s’agit d’instaurer un rapport de force avec les autres Régions, elle répond: "L’enjeu est de verduriser la fiscalité automobile qui n’est actuellement ni verte ni intelligente. J’espère qu’on trouvera un terrain d’entente avec les autres Régions. On a tous à y gagner. Il faut collaborer même si les coalitions sont différentes. Je suis tenace. Je ne suis pas là pour être sympa mais pour changer la ville."

Aucun tabou sur l’institutionnel

©BART DEWAELE/ID

Les verts voulaient aussi changer la Région au niveau institutionnel mais on souligne que ces ambitions sont peu présentes dans l’accord de majorité. "Ce qui est important, c’est que l’on recherche la meilleure manière de nous organiser, que l’on ne reste pas dans nos tabous. C’est pour cela que je suis contente qu’on s’apprête à lancer des états généraux pour aborder tous ces sujets-là: les communes, les CPAS, les zones de police, la Région… Mais ce qu’il faut, c’est que le moteur de la politique se trouve au niveau régional avec des services de proximité au niveau des communes qui s’inscrivent dans une vision régionale. Il faut se demander si toutes les frontières sont bien et quel est le meilleur niveau de pouvoir pour chaque compétence… Là, il y a à revoir."

Devenu premier parti à Bruxelles côté néerlandophone, Groen sera-t-il toujours hostile à une collaboration avec la N-VA dans la capitale? "Avec les partenaires Open Vld et le s.pa, nous partageons une même vision, un même amour pour la ville. Je pense que la N-VA a vraiment une autre vision sur Bruxelles, la politique et même sur la mobilité. Notre coalition actuelle est la plus logique."

"Prématuré", estime Sven Gatz (Open VLD)

"Il est écrit dans l'accord de gouvernement bruxellois que la Région bruxelloise se concertera, dans le cadre du Plan national Climat, avec les Régions wallonne et flamande sur un prélèvement kilométrique intelligent à Bruxelles. Tant que les gouvernements wallon et flamand ne sont pas formés et tant que cette concertation n'a pas eu lieu, toute déclaration sur ce point de membres du gouvernement bruxellois est prématurée", a réagi le ministre bruxellois des Finances Sven Gatz (Open VLD), qui sera à ce titre également impliqué dans la mise au point d'un tel système.


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